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Littérature  ->  Essais littéraires & histoire de la littérature  
 

Souvenirs voraces
Léon Daudet   Souvenirs littéraires
Grasset - Cahiers Rouges 2009 /  13.80 € - 90.39 ffr. / 570 pages
ISBN : 978-2-246-11413-0
FORMAT : 12cm x 19cm

Préface de Kléber Haedens
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La patrie, je lui dis merde quand il s\'agit de littérature !», c’est le couperet que Léon Daudet lâcha un jour sur les doigts secs de ses confrères du jury Goncourt, lesquels s’effarouchaient de l’antimilitarisme du Voyage de Céline. Cette rébellion en dit long quant à celui que la patrie ne laissait pas exactement indifférent, et que l’on se représente d’ordinaire moins en Cambronne de la littérature qu’en chambre d’écho de l’ennuyeux et maurrassien «Politique d’abord !».

Ces Souvenirs littéraires s’offrent au lecteur, en cette édition, comme des morceaux épars de mémoire, travaillés et aiguisés comme du diamant, et coupants comme lui. En eux se réverbère un demi-siècle de vie au milieu des salons et des cafés, où s’entremêlent aventures, visions et rêveries dans les officines de la médecine, de la littérature, du journalisme et de la politique.

Le fils d’Alphonse Daudet fut d’abord un gamin «à la jeunesse turbulente, joyeuse et terriblement gâtée» (p.39), avant de devenir antidreyfusard, puis co-fondateur, avec Maurras, du quotidien l’Action française et enfin député de Paris (de 1919 à 1924). Cette force de la nature, ce sang-chaud au verbe excessif, dora son blason de 14 duels, d’un emprisonnement, d’une évasion rocambolesque, et de deux années d’exil bruxellois : cela campe un homme, assez joliment.

Qu’est-ce d’autre que Léon Daudet ? Eh bien… un écrivain ! Et un gourmet amateur de livres, de promenades et de festins entre amis ; un ennemi des avachis, des filandreux, des hypocrites, des tristes sires et des épouvantails pontifiants. Pour la force de caractère, Daudet est une sorte de neveu de Léon Bloy, les hécatombes en moins. Le rire d’ogre en plus ! Un écrivain dont les Souvenirs disent l’amour de la vie et la haine de l’époque, qui fomentèrent sa conversion politique et religieuse : «Le matérialisme médical, politique et littéraire à la fin du XIXe siècle en France était si parfaitement immonde qu’il m’a convaincu, par contraste, de l’excellence de ceux qu’il persécutait et de la majesté de leur idéal. Les ennemis de Dieu m’ont ramené à Dieu» (p.120). Un écrivain certainement, à la scansion un rien abâtardie par la pratique quotidienne du journalisme. Peu importe du reste ! Demeure la substantifique moelle : le bonheur d’évocation, la verdeur de langue, les saintes puissances de l’enthousiasme et de la détestation. Qui ribotent ici avec une joie sans pareille, celle des ardents de vivre, des heureux de voir, de toucher et de sentir. Et de rêver ! Car Daudet ne fut pas que l’écorcheur de falots, le grand trucidant, le maître insulteur qu’on a bien voulu dire. Il fut aussi un rêveur, qui puisait l’énergie de son rêve à la source même de son appétit et de son action ; dans sa vie même.

«J’écris ces Mémoires en pleine vie, ainsi que du fond du tombeau. Je ne veux ni flatter ni dénigrer. Peu me chaut de plaire ou de déplaire» (p.305). Peu lui chaut, en effet : Daudet distribue ainsi à la volée, avec une inaltérable gaieté, d’énormes et joyeuses claques, et se délecte de coller en rigolant sa vaste paume de Gaulois sur la figure de ses contemporains malheureux. Nul besoin d’avoir un jour entendu parler de tel ou tel de ces amochés pour être averti de l’excès du pilonnage. Hélas pour les amoureux du genre humain et de la justice, le pinceau, le scalpel plutôt, manié par Daudet, est trop vif, d’un trait trop fort, trop coupant et trop comique ! Si bien qu’on ne s’apitoiera guère sur ces momies chloroformées que Daudet arrache des bocaux de la IIIe République pour les agiter sous notre œil complice, ainsi que des marionnettes qui n’ont plus en guise de vie que le feu que l’écrivain réinjecte dans leurs narines plâtreuses ! C’est que Daudet veut, – c’est son plaisir et le nôtre – parer sa vaste galerie!

Galerie qui ressemble davantage à une ménagerie, en fait au bestiaire de l’élite de la IIIe République ; bestiaire où s’agitent les spécimens les plus exotiques : Burty, critique d’art, «gros chat noir au poil frisé» (p.114) ; Waldeck-Rousseau, «frigide et redoutable larve», «aux yeux de poisson mort» (p.114) ; le médecin Bourneville, «cochon malade (...) aux yeux couenneux» (p.114) ; le dramaturge Lavedan, «bavant et jutant comme un escargot» (p.199) ; le dandy Montesquiou, «esbroufeur et tapageur comme un vieux perroquet» (p.206) ; le peintre Boldini, «une punaise qui ne manque pas de talent», (p.207) ; Ibsen, «vieux chat-tigre», (p.218) ; l’écrivain d’Avenel, au «braiement qui rappelle celui de l’âne heureux d’avoir découvert une pomme pourrie» (p.240) ; le journaliste Judet, à la tête de «fouine géante (…) l’animal le plus fat de la création, bien avant le dindon et le paon» (p.253) ; Renan enfin, «au masque éléphantesque, flûtiste entre deux charniers» (p.324). On le voit, cette ménagerie, pour cruellement traitée qu’elle soit, ne manque pas de couleur. Entre autres animaux, on y croise aussi Victor Hugo en vieux pacha de la République et des lettres, Barbey d’Aurevilly sifflant force bouteilles de champagne, Charcot en despote génial, le médecin Potain en bonhomme altruiste et doux, un autre médecin, Péan, en docteur ès charcuterie chirurgicale et enfin Maupassant en bodybuildé aspirant salonnard. Marcel Schwob, Maurice Barrès et Oscar Wilde apparaissent aussi, et la bande à Bonnot, et le jeune Proust. Impressionnante théorie !

Daudet, on l’a compris, roule d’abord son fusain dans la poudre à mitraille. Ainsi, les transpercements successifs de Dayot et Faguet (p.195) sont des sommets du genre : Daudet s’y fait généreux assassin, massacreur attentionné, bourreau délicat… Il malmène ses pauvres coléoptères avec amour, durant quatre pages, puis les pique net sur son cahier, d’un trait liquidateur. Au suivant ! S’avance alors une ombre grelottante, tremblant d’être bientôt déchirée. Le lecteur, lui, rougit de plaisir et de fausse pitié… Bientôt, il est pris de hoquets de rire, à la lecture du portrait du pauvre Gabriel Hanotaux, dont on espère que la miséricorde divine a permis l’éloge dans quelque autre livre : «Son originalité consiste à revêtir d’un langage ferme les formes les plus fuyantes : «Je suis résolu à me tirer des flûtes… Ma volonté inébranlable est de ne pas en avoir… Obéissez ou je tremble…» Nous l’avions défini : un professeur de lâchage. Une chaire, tenue par lui sur ce thème, serait assurément fréquentée» (p.197). Puis : «Il peut être extraordinairement plat». (p.197) Ce peut, c’est du génie comique et annihilateur!

Daudet est de ces tempéraments dont la puissance de séduction et la force d’intimidation s’abreuvent aux deux dons du rire et de la colère. Celle-ci est leur lance, celui-là leur bouclier. Ni cul-de-plomb, ni bouffon ! Ces Souvenirs sont l’inverse d’un triste dépotoir à rancœur ou à ressentiment. Tout, portraits vaches, peintures joyeuses et piquantes, réflexions et songeries, s’y soumet à la volupté d’écrire, au désir d’actions de grâce à la bonne et belle vie. Voilà pourquoi Daudet distribue les lauriers avec autant de plaisir que les gifles. Les portraits qu’il brosse du médecin Henry Vivier, de l’écrivain Georges Courteline, ou de son l’ami Gouzien, éclatent d’admiration et d’amour : où se vérifie ce principe cardinal que les détestations ne sont vives, et vivantes, qu’à proportion des admirations qui les fondent. Qui les justifient.


Jean-Baptiste Fichet
( Mis en ligne le 14/12/2009 )
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