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De l’autre côté de la colline
The Associated Press   Vietnam, la guerre en face
Les Arènes 2014 /  49 € - 320.95 ffr. / 305 pages
ISBN : 978-2-35204-350-8
FORMAT : 29,0 cm × 30,5 cm

Pete Hamill (Préfacier)

Patrice Ladrange (Traducteur)

Voir aussi : Patrick Chauvel, Ceux du Nord, Les Arnènes, Septembre 2014, 160 p., 29,90 €, ISBN : 978-2-35204-349-2

L'auteur du compte rendu : Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.

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Sur la guerre du Vietnam, on a parfois l’impression d’avoir tout vu ! Quelques images fortes collent encore à la rétine, fabriquées à Hollywood ou rapportées du conflit lui-même par des photoreporters et plaquées sur le papier de magazines d’infos. Cette persistance s’explique. Il est peu de conflits où le poids des médias fut si manifeste. En effet, entre toutes les guerres, la guerre du Vietnam se distingue, côté américain, par une singularité : l’absence de censure de presse. On peut mesurer, à l’aune des guerres actuelles et des journalistes «embedded» (embarqués), dont les informations et clichés dépendent du bon vouloir des armées, combien cette liberté fut rare. En parallèle, côté vietnamien du nord, la photographie fut pensée comme un instrument de propagande autant que comme une arme : un moyen de toucher l’adversaire (ce qu’illustrent notamment les photos de Jane Fonda équipée d’une caméra et venant filmer les dégâts des bombardements américains) ou de motiver la troupe.

Vietnam, la guerre en face est donc un premier et immense témoignage : tirés des archives de l’Associated Press, les centaines de photographies présentées dans ce massif ouvrage publié aux États-Unis en 2013, et édité en français dans la foulée, donnent une vision large du conflit, côté américain… une vision large et sans tabous. D’emblée, les premières photos opposent des soldats portant un blessé et des manifestants pacifistes, des cadavres, des prisonniers et des Marines encore tout frais et propres… La photographie de guerre est un art du contraste (vie/mort, combat/repos, guerre/paix, etc.), un art bien développé ici. Dans l’introduction, Pete Hamill évoque les divers journalistes et leur conception, «au plus près» du combat, dans la lignée d’un Capa. On débute logiquement par la débâcle française, les portraits de Giap et Ho Chi Minh, quelques soldats en opérations puis des prisonniers et l’entrée triomphale du vietminh. L’Amérique peut entrer en scène, s’engouffrer dans la brèche laissée par la France au nom du containment.

Le Vietnam s’embrase, à l’image de ses moines s’immolant par le feu, l’Amérique se prépare. Les photos de décideurs (McNamara, Cabot Lodge) précèdent celles des soldats débarquant, montant à l’assaut… et des premières victimes. Le bourbier vietnamien commence. Très vite, on voit les cadavres apparaître, les regards terrifiés des civils, les séances de torture sur prisonniers, l’épandage d’agent orange, l’épuisement des soldats, la terreur. Il y a dans ce choix de photographies la volonté d’exprimer une montée en puissance, un élan suivi d’une chute, une forme de scénarisation en somme. Ces photographies entendent raconter une histoire, celle d’une catastrophe militaire, et il y a donc également un ton donné, même si les photographies se suffisent à elles-mêmes pour témoigner du conflit et de son écho médiatique aux Etats-Unis. A l’enthousiasme initial succède une lassitude présente sur tous les clichés. Symboliquement, un portrait du président Johnson, épuisé, rompt la monotonie des images de guerre et de souffrance. La défaite s’annonce, le pacifisme de l’opinion américaine, avivé par les médias, s’impose. On croise ainsi John Kerry, encore jeune vétéran, venu témoigner devant une commission sénatoriale, on découvre, en fin de volume, les sit-in pacifistes, les bagarres sur les campus tandis que, sur le terrain, les soldats semblent las et démobilisés. Bientôt, l’opinion publique domine le débat : la photo célébrissime de Nick Ut, mettant en scène une petite fille échappant au napalm, interroge l’Amérique et le monde. Nixon et Kissinger, dans un aparté saisissant, préparent la sortie de guerre quand, sur le terrain, les Vietnamiens du Sud cherchent, par tous les moyens, à fuir ceux du Nord, triomphants. On est en 1975. Les soldats reviennent, les officiels américains font leurs valises, les réfugiés s’entassent… l-La photo triomphale du char vietnamien enfonçant la grille du palais du gouvernement, à Saïgon, clôt l’album, comme un épilogue.

Tel quel, l’album est impressionnant, en ce qu’il résume bien non pas le conflit, mais la lecture qu’en eurent les médias : il ne s’agit pas de mettre en scène les offensives, les opérations, mais plutôt de prendre le pouls d’une nation en guerre, un travail parfaitement réalisé par les divers reporters. Certes, certaines images semblent manquer, qui furent des tournants dans la manière dont le monde se représenta le conflit : ainsi, cette image des réfugiés vietnamiens s’entassant sur le toit de l’ambassade américaine pour embarquer dans le dernier hélicoptère quittant Saigon demeurera comme un résumé, terrible, de la défaite.

Une défaite qui, dans un ouvrage sorti dans le même temps, Ceux du Nord, publié par Patrick Chauvel, s’avère une victoire. On a en effet également souvent tendance à lire le conflit d’un point de vue américain… ultime écho de la guerre froide autant que conséquence de la domination hollywoodienne. Mais ce serait oublier que du point de vue de l’autre bloc, 1975 est une victoire. Reporter lui-même, Patrick Chauvel est parti en quête des photographes nord-vietnamiens, pour en rapporter des clichés et des biographies : l’ouvrage constitue le parfait pendant à l’album Vietnam, la guerre en face, en ce qu’il éclaire les conditions du combat, côté vietnamien. Et également en ce qu’il s’intéresse aux divers reporters nord-vietnamiens, pour en retracer le parcours. En 140 photographies, Patrick Chauvel éclaire ce conflit vu du Nord : une guerre plus artisanale, où la photographie de propagande côtoie le cliché de presse, une guerre où l’on se débrouille avec les moyens du bord, une guerre qui embrigade les femmes comme les hommes, et où l’ingéniosité et la pauvreté des moyens contrastent avec la lourde machine américaine. L’album est tout aussi réussi que le précédent, avec, au passage, quelques clichés (ceux de Hua Kiem) dignes d’un Capa. Si, contrairement à l’album Associated Press, celui-là ne «raconte» pas d’histoire, il éclaire en tous les cas, crûment, la réalité du conflit, côté vietnamien.

Il semble difficile de ne pas lier les deux ouvrages, tant ils sont complémentaires et réussis l’un l’autre : présentation de qualité, commentaire efficace qui met en valeur les photoreporters et leur travail. Et, au delà, deux éclairages majeurs sur une guerre perçue de part et d’autre du front, cette «guerre asymétrique» qui a encore de beaux jours actuellement, même si les armées et les gouvernements ont, après la leçon du Vietnam, compris l’enjeu de l’image et de son contrôle.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 21/10/2014 )
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