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Dossier : GUERRE D'ALGÉRIE
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Dossier : GUERRE D'ALGÉRIE
Entretien avec Bernard Droz


Agrégé d'Histoire, Bernard Droz est maître de conférence à l'Institut d'Études Politiques de Paris et professeur de Lettres supérieures au Lycée Louis-le-Grand à Paris. Avec Evelyne Lever, il est l'auteur d'une Histoire de la guerre d'Algérie, publiée aux éditions du Seuil en 1982 et rééditée plusieurs fois depuis dans la collection "Point Histoire".
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Paru: Est-il pertinent de dater de novembre 1954 le début de la guerre d\'Algérie?

Bernard Droz: Le problème de la datation de la guerre d\'Algérie est à la fois simple et compliqué: on peut remonter en amont, on peut au contraire la faire débuter en aval, après le 1er novembre 1954. Les événements de mai 1945, malgré le répit qu\'ils ont accordé pendant une dizaine d\'années, sont considérés par certains historiens comme une répétition générale de la guerre, opposant les forces du P.P.A. (Parti populaire algérien), qui était le plus puissant et le plus structuré des partis nationalistes algériens, aux forces du colonialisme français. Cela étant, il n\'y avait pas encore de force véritablement militaire. Il y a eu une tentative avec l\'O.S. (Organisation spéciale) en 1947.Je crois quand même que, comme point de départ, c\'est un peu reculé.

Certains historiens à l\'inverse, Charles-Robert Ageron en particulier, préfèrent dater le début de la guerre d\'Algérie, c\'est à dire des opérations militaires épousant une forme guerrière, de 1955 voire 1956, avec l\'envoi de renforts, assez substantiels durant l\'année 1955 et a fortiori l\'envoi du contingent en mars 1956. Entre novembre 1954 et disons septembre 1955, il s\'agit plutôt d\'opérations de police qui sont d\'ailleurs juridiquement renforcées par la loi sur l\'état d\'urgence d\'avril, même si on a utilisé des chars lors des opérations Aloès, sous le commandement du général Cherrière. Ce recours à des formes modernes, à des unités modernes demeure trop ponctuel et de surcroît peu efficace pour que l\'on puisse véritablement parler de guerre. Donc c\'est effectivement à partir de 1955 56 avec l\'envoi des renforts puis du contingent, le déploiement d\'un matériel moderne, aéroporté, héliporté, que les opérations d\'Algérie, qui étaient jusqu\'alors des opérations de police, prennent véritablement les aspects d\'opérations guerrières.

Cela étant, la date du 1er novembre 1954 reste tout de même valable. Ce n\'est sans doute pas une insurrection, car le 1er novembre il s\'agit d\'une soixantaine d\'attentats qui ont fait une dizaine de victimes, mais il n\'y a pas eu d\'insurrection du peuple algérien sur laquelle semble-t-il, les nationalistes, les pères fondateurs, avaient plus ou moins compté. Néanmoins la date me semble à tout prendre la meilleure dans la mesure où c\'est le point de départ d\'un conflit entre un parti décidé à en découdre avec la puissance coloniale jusqu\'à l\'obtention de l\'indépendance et la République française. Donc, même si le point de départ peut apparaître un peu modeste au regard des objectifs, il n\'en constitue pas moins la date qu\'il me semble le plus normal de retenir.

Peut-on dire que de 1955 à 1958, Alger dicte véritablement sa politique à Paris?

Dans une certaine mesure oui, cela étant je ne pense pas que ce soient les convulsions épisodiques qui dictent en tant que telles la politique algérienne. Mais il est clair qu\'à deux reprises, le 6 février 1956 et le 13 mai 1958, la première fois contre le général Catroux accusé à tort ou à raison d\'être un bradeur de l\'Algérie et en 1958 contre la nomination de Pierre Pflimlin comme président du Conseil, accusé lui aussi d\'avoir des velléités de négociation avec le F.L.N. (Front de libération nationale), Alger a opéré une mobilisation en force. J\'entends par là la population européenne d\'Alger qui s\'est mobilisée avec certaines connivences, notamment dans l\'armée en 1958. Dans les deux cas, la politique de la France s\'en est trouvée véritablement dictée.

En février 1956, Guy Mollet, très impressionné par la mobilisation des \"petits blancs\", fonctionnaires, retraités, commerçants, a capitulé devant l\'émeute et a obtenu au téléphone la démission de Catroux, démission que Catroux tenait du reste déjà prête.

En 1958 c\'est plus net encore puisque la crise du 13 Mai enclenche véritablement une crise de régime et un état de sécession entre l\'Algérie et la métropole qui n\'est résolu que par le retour au pouvoir du général de Gaulle et, à terme, un changement de régime.
C\'est vrai également dans la mesure où un lobby algérois ou algérien existe de longue date et dicte très largement dans les coulisses des assemblées, des ministères et des bureaux, les orientations conservatrices de la République à l\'égard de l\'Algérie. Ce lobby algérien, chacun sait qu\'il est composé d\'hommes politiques, d\'élus locaux, de représentants du grand colonat ou d\'un certain capitalisme algérien, de représentants de la presse également et qu\'il a de longues traditions d\'intervention: on peut se rappeler l\'échec du projet Blum-Viollette qui en a été la victime directe. Ce lobby est extrêmement puissant pour différer toute réforme et orienter à sa guise la politique algérienne du gouvernement.

Ceci dit je pense que, comme toujours, une affirmation ou une constatation rencontre ses limites. Alger dicte sa politique à Paris de 1955 à 1958 dans une large mesure. Oui, mais cela étant, c\'est aussi la France qui dicte la politique algérienne car l\'opinion française dans l\'ensemble, de 1954 à 1958, n\'est nullement acquise a une quelconque indépendance de l\'Algérie et somme toute d\'ailleurs assez indifférente au moins jusqu\'en 1956-1957 au problème algérien. Le gouvernement mène alors une politique qui est en gros à l\'unisson de celle du pays. Le parti communiste lui-même ne parle pas du tout avant 1960 d\'indépendance algérienne mais parle beaucoup plus prudemment de paix en Algérie.
D\'autre part, il peut arriver à Paris de prendre des initiatives qui vont à l\'encontre des vues d\'Alger. Cela a été le cas notamment de la politique, au moins à ses débuts, de Jacques Soustelle comme gouverneur général au début de l\'année 1955 et de ce plan d\'intégration qui a rencontré de fait l\'opposition agissante du lobby algérien.
Il est donc vrai que la politique de Paris ne parvient pas à aller à l\'encontre d\'Alger mais je crois que s\'il est vrai qu\'Alger inspire largement la politique algérienne de Paris, il est vrai aussi que cette politique ne déroge pas aux vues de l\'opinion moyenne.

Peut on qualifier le 13 Mai 1958 de coup d\'État?

Le 13 Mai est l\'aboutissement d\'une somme de complots. Des auteurs à succès, les frères Bromberger, ont écrit un livre qui s\'appelle Les Treize Complots du 13 Mai. Bien sûr, si cela s\'était passé le quatorze mai, il y aurait eu quatorze complots, ce n\'est donc pas à prendre au pied de la lettre! Mais qu\'il y aie dans le chaudron algérois du printemps 1958, avec un certain nombre de relais à Paris, de multiples complots, de coups en préparation, ne fait aucun doute. Je n\'ai pas dévidé l\'écheveau de ces complots.

Assurément, ce que prépare une certaine droite activiste et gaulliste en faveur du retour du général de Gaulle constitue certainement le complot le plus agissant. On sait qu\'il a utilisé les services de Jacques Chaban-Delmas, ministre de la Défense nationale du gouvernement Gaillard; il a également utilisé l\'antenne algéroise dirigée par Léon Delbecque, des intermédiaires comme Lucien Neuwirth et des complicités chez les anciens des Commandos de France comme l\'avocat Biaggi.

D\'autres complots plus spécifiquement algérois autour de certains intégristes de l\'Algérie française comme Robert Martel ou le docteur Lefèvre - qui sont des comploteurs de longue date et qui avaient déjà joué un rôle actif dans la journée du 6 février 1956 - sont mis en oeuvre de même que des complots en liaison avec certains hauts fonctionnaires du Ministère de l\'Algérie. A l\'intérieur de l\'armée, c\'est le fameux \"malaise\" qui, à la tête de certaines unités, prédispose pour des raisons qui relève de l\'arrière-pensée politique ou pour des raisons peut-être plus techniques, à donner un coup de main à une opération qui reviendrait à balayer une République qui, certes, n\'a pas marchandé son soutien à la guerre, mais qui parle de lois-cadre, et un gouvernement qui a capitulé devant la pression anglo-saxonne lors de l\'affaire du bombardement de Sakiet, le fameux \"Dien Bien-Phu diplomatique\" selon l\'expression de Robert Lacoste (qui d\'ailleurs a prudemment disparu du décor algérois à la veille du 13 Mai et dont on peut se demander quel a été le jeu personnel qu\'il a joué.) Tout cela fait beaucoup de complots. Un coup d\'État? Non. Le 13 Mai n\'est qu\'une manifestation qui a dégénéré. Il n\'y a ni coup d\'État civil, ni coup d\'État militaire. Il y a certes l\'instauration d\'un Comité de salut public, mais qui n\'est pas investi d\'un pouvoir légal puisque celui-ci revient nominalement au général Salan. Je dirais donc un mauvais coup porté à la République plutôt qu\'un coup d\'État

Comment analyser le positionnement du général de Gaulle du 13 mai 1958 à son investiture le 1er juin?

Je ne pense pas que le général de Gaulle ait eu une part active aux complots, même gaullistes, qui se sont tramés dans les semaines et les mois qui ont précédé. Je pense qu\'il en a été quand même tenu au courant d\'assez loin. Je ne pense pas non plus qu\'il les ait découragés. Il a donc laissé faire un certain nombre d\'hommes politiques, Debré, Soustelle, Delbecque ou Chaban-Delmas, qui avaient sa confiance. Il les a certainement vu agir d\'un bon oeil mais évidemment sans se commettre avec eux. Alors, qu\'il ait été satisfait de l\'impasse politique qu\'engendre le 13 Mai, je crois que c\'est assez évident puisque dès le 16 mai il fait une conférence de presse où il se pose implicitement en recours. Le problème est plutôt de savoir quelle est la politique algérienne qu\'il va mener s\'il revient au pouvoir, étant entendu que la nouvelle Constitution lui donnera des moyens de gouvernement bien supérieurs à ceux d\'un président du Conseil de la IVe République.

Les avis sont très divergents. De Gaulle s\'est multiplié en confidences, mais uniquement à caractère privé. Selon les uns il aurait dès avant 1958, c\'est à dire en 1957, laissé entendre que \"L\'Algérie, c\'est foutu\" - il aurait même dit \"Ils font trop de gosses\" - et que la perpétuation des liens dans l\'intégration de l\'Algérie à la République était donc très compromise. A d\'autres, notamment lors de son voyage en Algérie en 1957, il a multiplié les signes d\'une allégeance et d\'un soutien à l\'oeuvre française en Algérie. Je serais assez enclin à penser que jusqu\'en 1959, le général de Gaulle n\'a pas encore de politique algérienne très définie et que seul le discours du 16 septembre 1959 sur l\'autodétermination algérienne a levé en quelque sorte l\'hypothèque d\'une politique algérienne qui se cherchait.

La guerre d\'Algérie fut-elle une guerre perdue?

Clausewitz disait que la guerre est la perpétuation de la politique de l\'État par d\'autres moyens. Une guerre présente donc toujours le visage ambivalent de ses aspects militaires et de ses aspects politiques. Aspects inséparables, presque insécables. Militairement, il est a peu près unanimement reconnu que la France n\'a pas perdu la guerre d\'Algérie à la différence de la guerre d\'Indochine, encore que Dien-Bien-Phu était assurément une grave défaite mais ne compromettait pas totalement et définitivement les capacités militaires et les capacités d\'action qui auraient pu se perpétuer sur le théâtre d\'opération indochinois. Mais il est clair que les accords de Genève ont sanctionné une défaite, un rapport de forces devenu très négatif pour la France. Rien de tel pour l\'Algérie. Depuis la construction des lignes électrifiées sous le nom générique de ligne Morice, en 1957, et surtout depuis le déroulement du plan Challe en 1959, la guerre d\'Algérie peut être considérée comme gagnée dans la mesure où l\'A.L.N. (Armée de libération nationale) d\'une part ne pouvait plus pénétrer en force sur les territoires algériens, et d\'autre part avait été très malmenée par le rouleau compresseur du plan Challe. Donc de 1960 à 1962, l\'A.L.N. n\'est plus à même de mener des opérations militaires, je ne dirais même pas de grande envergure puisqu\'elle n\'en a pratiquement jamais menée, mais véritablement inquiétantes pour la présence française qui se manifeste par ce qu\'on appelle le quadrillage.

Cela étant, l\'A.L.N. n\'est pas anéantie: il y a quand même encore des infiltrations. Sur le terrain, l\'A.L.N. lève encore des troupes et il est probable que si la guerre avait continué au-delà de 1962, l\'A.L.N. aurait pu encore monter des embuscades parfois meurtrières ou recourir à des actions de guérilla. Une cessation totale et définitive des opérations militaires et plus encore une reddition militaire complète de l\'A.L.N. étaient peu envisageables, même si chacun sait qu\'il y a eu une tentative en ce sens de la part de la Wilaya IV en 1960.

Alors guerre militairement non perdue mais politiquement perdue?

Politiquement je crois plutôt que c\'est l\'Algérie qui était perdue en tant qu\'ensemble de départements organiques de la République. Je pense d\'une part que de Gaulle a compris que conserver l\'Algérie serait pour la France un fardeau démographique et économique insupportable. D\'autre part, dans le contexte de la décolonisation finissante, de l\'émergence du Tiers-Monde et de la pression conjointe qu\'exerçaient les deux grandes puissances dans le but d\'en finir, le général de Gaulle a pris acte que la France devait opérer le dégagement et reconnaître à terme l\'indépendance de l\'Algérie tout en essayant de sauver le plus et le mieux ce qui pouvait l\'être. En ce sens c\'est une perte et dès lors qu\'il y a une perte, la guerre est perdue.

On peut évidemment se poser la question de savoir si la France de 1960, grevée du boulet algérien, maîtresse encore de l\'Algérie, était une puissance plus ou moins importante et influente que la France des années 1964 et 1965, délestée de l\'Algérie et qui n\'en a pas moins connu à la grande époque de la politique extérieure du général de Gaulle un prestige international bien supérieur. En ce sens, c\'est une guerre politiquement perdue mais qui a été génératrice d\'un renforcement de l\'audience et, grâce à la force de frappe, de la puissance française. Guerre gagnée ou guerre perdue? Je dirais plutôt, sans recourir à un jeu de mots, que c\'est une guerre passée aux profits et pertes.


Propos recueillis par Guillaume Zeller
( Mis en ligne le 23/05/1999 )
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