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Réhabiliter Isorni ?
Entretien avec Gilles Antonowicz - (Défendre ! Jacques Isorni, l’avocat de tous les combats


Gilles Antonowicz, Défendre ! Jacques Isorni, l’avocat de tous les combats, Éditions Marges de manœuvre, 800 pp., 22 €.
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Parutions.com : La biographie de Jacques Isorni que vous avez publiée il y a tout juste dix ans était moins touffue que celle-ci. Pouvez-vous nous dire quels aspects et quelles parties ont été les plus enrichies, et les corrections les plus importantes qui y ont été apportées ?

Gilles Antonowicz : Certains chapitres sont entièrement nouveaux, d’autres ont été complètement remodelés. À titre d’exemple, j’ai pu ainsi intégrer dans la nouvelle édition le personnage de Matéo Maximoff, ce tsigane interné dans un camp durant la guerre, dont Isorni va assurer la défense, puis la gloire littéraire à la Libération ; approfondir l’apprentissage de l’éloquence judiciaire ; évoquer la controverse née de la publication de son livre sur Le Procès de Jésus ; réécrire avec des éléments nouveaux le chapitre consacré au procès posthume intenté à Pétain s’agissant de sa conduite envers les juifs, etc. J’ai également utilisé des publications récentes, notamment le passionnant Journal de Maurice Garçon paru l’an passé (Belles Lettres / Fayard) qui contient autant d’informations que de coups de griffes… Dans la première version, la plupart des notes avaient par ailleurs été supprimées par l’éditeur. Or je fais partie des lecteurs qui adorent les compléments apportés par les notes en bas de page (et déteste celles qui sont renvoyées en fin d’ouvrage...). Pour résumer, environ un quart du texte de la première édition a disparu et j’en ai rajouté plus d’un tiers. Cela ne se voit pas à l’épaisseur du livre, mais cela ne tient qu’à l’épaisseur du papier… Un grammage de 90 grammes dans la première édition, 50 grammes dans la seconde, conçue comme un Quarto Gallimard.

Parutions.com : Vous racontez avoir «découvert» le personnage d’Isorni en 1984, et à l’époque il était toujours vivant. N’avez-vous jamais été tenté de le rencontrer entre cette année-là et celle de son décès en 1995 ?

Gilles Antonowicz : En 1984, je n’étais pas encore avocat. Je suis un enfant de 68... J’ai quitté Science-Po à Paris à l’issue de la première année, en 1971, pour aller apprendre le métier de berger... C’était l’époque du retour à la terre, des communautés, des premiers pas de l’écologie et de l’agriculture biologique avec comme têtes d’affiche Pierre Fournier et son journal La Gueule Ouverte et Alexandre Grothendieck, l’étrange et fameux mathématicien, qui écrivait dans Survivre et vivre. Nous dévorions les romans de Giono comme ceux de Hermann Hesse. Jean le Bleu et Siddartha... En 1974 – j’avais 21 ans –, j’ai loué une ferme dans le Lubéron où je me suis installé avec un troupeau de 300 brebis. Pour tout vous dire, j’ai prénommé à l’époque l’un de mes enfants du nom de l’anarchiste ukrainien Makhno... Nous cultivions de l’herbe (que nous fumions), je faisais partie du comité Larzac, rien ne me prédestinait à devenir le biographe de l’avocat de Pétain ! C’est pourtant à cette époque, en gardant les brebis, que j’ai lu le compte rendu sténographique du procès Pétain, publié par les éditions Albin Michel. Cela m’avait passionné, tout particulièrement le brio des interventions d’Isorni. Lorsque je suis redescendu sur terre, dix années plus tard, j’ai décidé de devenir avocat et la lecture de ce livre m’a sans doute aidé à faire ce choix. J’ai attaqué mes études de droit en 1985 et, en décembre 1989, je me suis inscrit au barreau d’Avignon. Mais je n’ai découvert le premier tome des mémoires d’Isorni, paru en 1984, qu’en 2001 ou 2002, en me promenant sur le boulevard Saint Michel, chez un bouquiniste. C’est en le lisant que l’idée d’écrire sa biographie a germé. Mais Isorni était malheureusement déjà mort…

Parutions.com : Pourquoi avoir choisi comme sujet Isorni et non Floriot, Garçon ou Tixier-Vignancour ?

Gilles Antonowicz : Je cherchais un avocat dont la carrière épouserait tous les grands moments politiques de notre histoire contemporaine. Or Isorni était le seul des grands avocats de l’époque à remplir ce critère. Ce n’était pas le cas des autres. Garçon plaide un seul dossier politique sous l’Occupation (dont j’ai d’ailleurs fait un livre, car il le mérite : Mort d’un collabo, paru en 2013 chez Nicolas Eybalin) et il n’intervient pas dans les procès algériens ; même chose pour Floriot ; Tixier, de son côté, est absent sous l’Occupation, de même qu’à la Libération (et pour cause : il est lui-même poursuivi…). Naud plaide peu sous l’Occupation et, à la Libération, il ne peut défendre Laval dont il est pourtant l’avocat, le procès étant interrompu dans des conditions absolument scandaleuses. Il n’intervient pas non plus lors de la guerre d’Algérie. Bref, seul Isorni était constamment «du côté des prisonniers», quel que soit le régime politique en place, défendant tout le monde, les communistes sous l’Occupation comme les collaborateurs à la Libération, les nationalistes tunisiens comme les partisans de l’Algérie Française.

Parutions.com : Jacques Isorni fut un auteur prolifique, et il compte notamment trois épais volumes de mémoires à son actif. Comment êtes-vous parvenu à vous détacher de ce matériau déjà très riche d’informations pour mener objectivement votre travail, notamment quand il s’est agi de sonder la vie intérieure du personnage ? Et vous qui avez rencontré maints témoins (familiaux, amicaux, professionnels, etc.) qui connurent Isorni, estimez-vous qu’il fut un mémorialiste honnête dans le portrait qu’il a voulu transmettre de lui-même ?

Gilles Antonowicz : J’ai eu la chance d’entrer en contact avec Gérard Drubigny, avocat au barreau de Paris, qui était tout à la fois son collaborateur, son ami et son exécuteur testamentaire. Drubigny m’a mis en relation avec Yves Ozanam, l’archiviste du barreau de Paris, qui gère le fonds contenant l’ensemble de ses dossiers. Ozanam m’a beaucoup aidé en attirant mon attention sur certaines affaires ou en m’apportant des documents dont Isorni lui-même avait sans doute oublié l’existence lorsqu’il écrivait ses mémoires. Ces dossiers étaient complets. Ils contenaient les correspondances avec ses clients, souvent très émouvantes, ses notes d’honoraires, tous les éléments permettant d’aller au cœur de l’intime. Il y avait également le compte-rendu sténo de certaines de ses plaidoiries dont, par exemple, celle prononcée à l’occasion du procès Bardèche. Et puis j’ai trouvé en quatre années de recherches, à l’INA, aux Archives Nationales, dans certaines archives privées, dans les témoignages de ses proches, parents, amis, confrères (dont beaucoup malheureusement sont morts depuis nos rencontres : Simone Frère, Joë Nordmann, Jacques Vergès, Philippe Lemaire, Jean-Marc Varaut) tant de matière que cela m’a permis de me détacher rapidement des livres écrits par Isorni lui-même, la plupart étant d’ailleurs écrits avec une grande honnêteté intellectuelle, à l’exception de son obstination à vouloir faire croire que Pétain avait des éclairs de lucidité jusqu’à son dernier souffle, ce qui est manifestement inexact.

Parutions.com : Vous mettez beaucoup d’aspects personnels du personnage en avant (son désintéressement financier, sa passion, son intransigeance, sa force de conviction, sa fidélité…). Lequel de ces aspects vous touche-t-il le plus ?

Gilles Antonowicz : Son courage, sa passion pour la liberté - «La liberté est une aventure», disait-il -, et de ce point de vue, on peut dire qu’il fut un aventurier ; son côté Don Quichotte qui a pour corollaires sa naïveté et son imprudence : «il montait sur son cheval et partait au galop !», me disait Roland Dumas ; son absolu désintéressement financier qui n’est pas courant dans la profession... J’ai consacré un chapitre à cette question en citant ses correspondances à ce sujet avec ses clients qu’il nommait joliment «ses intimes provisoires».

Parutions.com : Quelle a été la partie du travail, l’aspect de la vie d’Isorni, le dossier dont il a été chargé, qui vous a posé le plus de difficulté à traiter (par exemple à cause d’un accès difficile aux sources, de personnes toujours vivantes concernées par certaines affaires…) ?

Gilles Antonowicz : Il n’y en a qu’un : c’est le dossier Markovic qui demeure une énigme judiciaire dans la mesure où on ne saura jamais qui a tué le secrétaire «particulier» d’Alain Delon. J’aurais aimé aller plus loin dans son analyse, mais en l’état des non-lieux prononcés, cela m’était impossible. C’est un dossier où l’on marche sur des œufs…

Parutions.com : Si je ne me trompe, vous n’évoquez à aucun moment le fait qu’Isorni ait eu un stagiaire, pratique pourtant courante dans la profession… Qu’est-ce à dire ?

Gilles Antonowicz : Il a eu des collaborateurs dont le statut pouvait être celui d’avocat stagiaire. Et non des moindres : Jean-Denis Bredin, Philippe Lemaire et même Sylvie Joly… Mais il n’avait en vérité pas besoin d’en avoir beaucoup. Comme il aimait à le dire, il est l’avocat des «grandes infortunes», pas celui des «grandes fortunes». Mis à part Flammarion en raison de son amitié avec Henri Flammarion, il n’a aucun client «institutionnel». Comparée à des avocats comme Maurice Garçon qui enregistre près de 17500 dossiers tout au long de sa carrière ou Floriot qui plaide 3500 fois devant les seules cours d’assises, son activité est extrêmement réduite. Moins de 3000 dossiers au total en 60 ans d’exercice. Mais quels dossiers ! En réalité, ses collaborateurs après-guerre l’ont autant, sinon plus, aidé dans son activité parlementaire que dans son activité judiciaire. Le code de procédure pénale, c’est lui, le code de la propriété intellectuelle et artistique, c’est encore lui, la seule proposition de loi visant à abolir la peine de mort sous la IV° république, c’est toujours lui...

Parutions.com : Est-ce d’un Isorni que Vergès s’est inspiré pour sa fameuse stratégie du «procès de rupture» ? À certains moments on pourrait le croire, à d’autres, vous en distinguez formellement la technique d’Isorni…

Gilles Antonowicz : J’ai eu une discussion à ce sujet avec Vergès. Il a convenu que si Isorni avait été l’avocat qui l’avait inspiré, celui qu’il avait «le plus respecté, le plus aimé», celui qui lui avait «le plus appris», leurs stratégies n’étaient cependant pas les mêmes. Vergès met en cause la légitimité des juges. Il ne leur reconnaît pas le droit de juger des membres du FLN qui se revendiquent «citoyens algériens» et ne reconnaissent donc ni les lois, ni les tribunaux de la République Française. Isorni ne peut pas avoir la même approche en défendant des militaires poursuivis pour le putsch d’Alger, même si sa rigueur et son intransigeance le conduisent à tenir des propos à l’audience qui lui valent de multiples sanctions disciplinaires et quelques procès pour offense au chef de l’Etat ou diffamation. En cela, Isorni et Vergès se rejoignent. Ils sont unis par le courage. Mais ne nous y trompons pas : aujourd’hui, l’expression «défense de rupture» est galvaudée, utilisée à tort et à travers. Il suffit à un avocat de se montrer grossier envers un confrère ou un magistrat pour s’imaginer la mettre en œuvre et se prendre pour un rebelle ou, mieux encore, s’autoproclamer «insoumis». Quelle blague !

Parutions.com : Maintenant que la profession d’avocat a bien changé (vous en rappelez les tournants suite aux réformes successives des années 70 et 90, où le juridique a supplanté le judiciaire), demeure-t-il malgré tout un «héritage Isorni» auquel pourrait puiser les jeunes générations ? Vous paraît-il encore possible, à l’heure actuelle, pour un avocat, d’être aussi impertinent, subversif et farouchement libre que le fut Jacques Isorni ? Car il a plus d’une fois ému, voire ébranlé, le pouvoir en place, au risque d’en payer les conséquences…

Gilles Antonowicz : Isorni, Garçon ou Naud auraient bien du mal à reconnaître aujourd’hui leur profession. Je doute qu’ils s’y sentent à l’aise. Des avocats salariés ! Inimaginable pour eux, qui avaient fait de l’indépendance une qualité première. Il n’en reste pas moins que tout avocat peut puiser dans leur vie les vertus qu’exige toujours ce métier : le courage, la passion, l’intransigeance. «Votre livre devrait être enseigné à nos futurs confrères à l’Ecole du Barreau», m’a écrit Philippe Lemaire en 2007. «On y trouve tout ce qu’il faut faire pour réussir, mais aussi tout ce qu’il ne faut pas faire… L’exemple et le contre-exemple…». Je regrette pour ma part que tel ne soit pas le cas. La plupart des barreaux font preuve aujourd’hui d’une indifférence totale à son égard… Quant à être aussi subversif que lui, «ébranler le pouvoir» comme il le fit au moment du procès du Petit-Clamart, les circonstances ne s’y prêtent plus et il n’y a pas lieu de le regretter. Il n’existe plus beaucoup de dossiers où l’avocat se mette véritablement en danger. Il n’y a plus de censure, si ce n’est la pire de toutes, qui a hélas de beaux jours devant elle, l’autocensure. Il n’y a quasiment plus de dossiers de nature politique, à l’exception des plaintes misérables déposées pour un oui ou pour un non par des ligues de vertu faisant office de police de la pensée, traquant sans relâche tous ceux qui ont le toupet de ne pas accepter de marcher au pas. Dernier épisode grotesque en date : la plainte déposée à l’encontre de José Bové pour «incitation à la destruction d'une espèce protégée» pour avoir déclaré : «Si le loup risque d'attaquer un troupeau, la meilleure façon de faire, c'est de prendre le fusil et de tirer», opinion que je fais totalement mienne...

Parutions.com : Depuis la disparition de pointures du barreau telles que Floriot, Garçon, Isorni, Vergès, le travail d’avocat a aussi considérablement évolué sur le plan de la rhétorique déployée dans les tribunaux par les diverses parties de la cour. Vous l’évoquez souvent : le panache et le talent d’Isorni tenaient aussi à sa parfaite maîtrise, orale comme écrite, du français, et sous-tendaient son esprit de repartie, son talent oratoire… Est-ce un état de fait que vous constatez et quel regard porte-vous sur cette dimension ? Démocratisation ou… «médiocratisation» ?

Gilles Antonowicz : Je crains que la démocratisation n’aille souvent de pair avec la médiocratisation… Dupont-Moretti, la «star» actuelle du barreau français, a certainement beaucoup de qualités, la première d’entre elles étant de savoir s’imposer, de «faire peur», mais si l’on s’en tient à l’éloquence, force est de constater que son registre paraît bien pauvre en comparaison de celui d’Isorni ou de Garçon. Mais cela vaut pour tous les secteurs. Écoutez une interview des joueurs de l’équipe de France de football dans les années 1950 ou 1980, Raymond Kopa, Maxime Bossis ou Dominique Rocheteau, et comparez leurs propos avec ceux de Valbuena ou de Benzema… La baisse de niveau est du même ordre… Sur ce plan, Dupont-Moretti serait plutôt l’héritier de Floriot : il se met au niveau de ses auditeurs et ne peut faire autrement, à peine de ne pas être entendu et compris. L’éloquence d’Isorni ou de Garçon serait aujourd’hui beaucoup moins efficace que la sienne. Et tant pis pour les amoureux de la langue…

Parutions.com : Quelle marque a laissée l’homme politique que fut celui en qui vous voyez un «conservateur traditionaliste qui cultive le goût du désordre et s’oppose à toute forme d’autoritarisme», un «pragmatique» qui est «le contraire d’un idéologue» ?

Gilles Antonowicz : Isorni était en avance sur Macron... Ni de droite, ni de gauche. Un extrémiste du centre. «Modéré, sans modération», disait-il. Un libéral dans la bonne acception du terme. Je déteste la réputation injuste qui lui est faite. Défendre Pétain, ce n’est pas être «pétainiste»… Défendre Brasillach, ce n’est pas être d’extrême droite. Ceux qui font ces amalgames ne comprennent rien au métier d’avocat. Isorni a certes des convictions. Il est par exemple ferme partisan de l’Algérie Française, mais il prône l’égalité de tous les citoyens français d’Algérie, sans aucune discrimination raciale ou confessionnelle. Il suffit d’examiner son travail parlementaire, notamment sur le terrain des libertés publiques, pour voir qu’il était un homme de dialogue, un humaniste, le contraire d’un sectaire. Je raconte dans mon livre la bataille à laquelle il a participé pour que puisse être jouée à Paris en 1957 la pièce de Brasillach intitulée La Reine de Césarée, version moderne du Bérénice de Racine. Toute la gauche bien-pensante, Yves Montand et Simone Signoret en tête, s’était mobilisée pour la faire interdire au motif qu’elle avait été écrite par un fasciste. Quelques mois plus tard est montée la pièce Le Vicaire qui s’en prend au silence de Pie XII sur le génocide juif et provoque une mobilisation inverse. Ceux qui défendaient la pièce de Brasillach veulent interdire Le Vicaire et ceux qui avaient fini par réussir à interdire la pièce de Brasillach défendent Le Vicaire au nom de la liberté d’expression. Quelle est la position d’Isorni dans cette querelle ? «Je n’accepte pas de telles contradictions au gré des passions partisanes, écrit-il. Hostile aux manifestations contre Bérénice, je suis hostile aux manifestations contre Le Vicaire. Si la représentation publique d’une œuvre dramatique est susceptible de froisser une conscience, il est toujours loisible, à cette conscience, de ne pas louer un fauteuil souvent onéreux. On évitera ainsi de se faire volontairement froisser...».

Parutions.com : Dans la trentaine de titres qui composent la bibliographie des œuvres d’Isorni, quels sont les trois titres que vous recommanderiez à quiconque voudrait aborder le personnage ?

Gilles Antonowicz : Ses mémoires, évidemment, surtout le premier tome. Puis, Le Cas de conscience de l’avocat. Mais aussi une pièce de théâtre dont on peut regretter qu’elle n’ait jamais été montée en raison de l’ostracisme dont Isorni était victime sous le règne du général de Gaulle : Le Dernier royaume ou la mélancolie de la puissance dont le personnage principal est Charles-Quint, regrettant, dans le monastère où il s’est volontairement retiré, d’avoir abandonné le pouvoir. Il n’est d’ailleurs jamais trop tard pour bien faire et les metteurs en scène en quête de textes pourraient réparer cette injustice. Et puis, si l’on veut connaître l’Isorni intime, des livres comme Lettre à Béatrice ou Véronique en roulotte, écrits à l’intention des petites-filles de son épouse.

Parutions.com : Isorni a défendu Bardèche lors de la publication de son brûlot Nuremberg ou la terre promise, en 1948. A-t-il, à votre connaissance, maintenu par la suite des contacts avec, ou été sollicité par, d’autres représentants de la mouvance négationniste / révisionniste tels Rassinier ou Faurisson ?

Gilles Antonowicz : Non. Si tel avait été le cas, nul doute qu’il les aurait éconduits. S’il a défendu Bardèche, c’est en raison de sa personne, non en raison de ses idées. Il avait des affinités intellectuelles avec le Bardèche auteur d’essais sur Proust ou Stendhal et partageait avec lui le souvenir de Brasillach. Mais il suffit de lire sa plaidoirie pour voir qu’il ne partageait nullement les thèses développées dans Nuremberg ou la terre promise. En le défendant, Isorni défendait une fois encore la liberté, la liberté d’écrire et de penser, même mal, «sans avoir un code pénal à portée de la main». Comme tous les historiens, de Max Gallo à Pierre Nora en passant par Marc Ferro et Jean-Pierre Vernant, il était naturellement hostile à la loi Gayssot dont il serait bon d’envisager un jour l’abrogation de même que celle de toutes les autres lois mémorielles... L’Histoire ne s’écrit pas au Parlement.

Parutions.com : La republication de votre travail se double d'un projet éditorial. Pourriez-vous nous parler de "Marges de manœuvre" ?

Gilles Antonowicz : J’avais déjà rencontré les plus grandes difficultés pour publier la première édition. Aucun éditeur ne voulait la publier, se retranchant derrière un alibi commercial. Mais Robert Macia, responsable éditorial chez Flammarion, qui aimait beaucoup le livre, ne m’en a pas caché la véritable raison en me confiant : «Au comité éditorial, on m’a dit : on ne peut tout de même pas réhabiliter Isorni» ! Un comble !... Pour finir, je n’ai trouvé que France-Empire et je dois dire que j’en ai été désolé car France-Empire était quand même connoté «droite» et je tenais à sortir Isorni de ce cliché. Il s’en est tout de même vendu 3000 exemplaires. L’édition épuisée, j’ai voulu republier mon texte dans sa version actuelle et me suis heurté aux mêmes refus. Alors j’ai décidé de le publier moi-même en créant avec quelques amis une maison d’édition associative qui n’a pas par définition vocation à faire des bénéfices et espère seulement ne pas subir trop de pertes... En nous disant que cette coquille pourrait abriter d’autres projets exigeants ne trouvant pas leur place ailleurs. Pour l’heure, le catalogue ne contient que deux titres, mais nous sommes prêts à envisager d’autres publications, notamment dans le domaine historique, avec la volonté d’accueillir tous ceux qui «se gardent des anachronismes, des visions manichéennes, des partis pris idéologiques, des crispations mémorielles et s’interdisent «d’imprimer la légende» quand bien même la légende serait «plus belle que la réalité»»… Nous ne pouvons pas nous payer les services d’un distributeur, mais nos livres peuvent s’acquérir sur le site de la maison (www.margesdemanoeuvre.fr) ou chez quelques libraires mentionnés sur le site (à Paris, Lyon et Avignon), de même que sur Amazon.

Parutions.com : Serait-il envisageable de voir publier un jour une anthologie des plaidoiries d’Isorni, ainsi que ce fut le cas récemment pour Maurice Garçon avec le volume Contre la censure, paru aux Belles Lettres ? Outre évidemment celles pour Pétain et Brasillach, qui demeurent des documents de première importance pour l’Histoire, lesquelles estimeriez-vous devoir figurer prioritairement dans une telle compilation ?

Gilles Antonowicz : Pourquoi pas ? Sa défense de Bardèche et ses plaidoyers contenus dans un livre intitulé Témoignage sur un temps passé en faveur de collaborateurs le mériteraient, tout comme sa plaidoirie au procès des barricades en faveur d’Alain de Sérigny, le patron de «L’Écho d’Alger», poursuivi pour «provocation à l’insurrection» en raison du contenu de ses éditoriaux : «Votre réquisitoire, dit Isorni au général Gardon qui vient de requérir cinq ans de prison, n’est pas de ceux qu’on devrait entendre dans une démocratie. Votre opposition à la liberté d’expression, savez-vous ce que c’est ? C’est du fascisme ou du communisme, même s’il est certain que votre voix douce et votre grande urbanité dissimulent le caractère fasciste de vos réquisitions… Il n’en existe pas moins… Vous êtes simplement un fasciste urbain…». La radicalité du propos n’empêche pas l’élégance…


Propos reccueillis par Frédéric Saenen, le 25 septembre 2017
( Mis en ligne le 06/10/2017 )
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