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L'intérêt comme source de notre morale
Entretien avec Christian Laval (1ère partie) - L'Homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme


- Christian Laval, L'Homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, Gallimard (NRF essais), Avril 2007, 396 p., 23.90 €, ISBN : 978-2-07-078371-7.
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L'"homme économique" et le "néolibéralisme" : voilà, semble-t-il, des notions assez familières à un large public. Pourtant, dans un ouvrage particulièrement érudit, paru au mois d'avril, Christian Laval opère plusieurs renversements et déplacements qui renouvellent sensiblement la problématique de l'intérêt. Christian Laval montre que loin d’être une invention tardive comme on le croit parfois, l’intérêt a été érigé en une véritable catégorie ontologique en Occident et qu’il a été posé comme la principale source de notre morale.


Parutions.com : Votre ouvrage porte pour titre et sous-titre : L'Homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme. Cet intitulé signale un premier déplacement, puisque vous préférez l'expression d'homme économique à celle plus classique d'homo oeconomicus. Traditionnellement, on considère que l'économie politique de la fin du XVIIIe siècle serait responsable de l'apparition de l'homo oeconomicus, c'est-à-dire d'une définition de l'homme comme essentiellement égoïste, calculateur et rationnel. De fait, Adam Smith et Jeremy Bentham sont souvent présentés comme des auteurs à l'origine d'une rupture forte, d'une véritable "invention de l'économie" (Serge Latouche, L'Invention de l'économie, Albin Michel, 2005). Or, vous insistez, au contraire, sur le fait que l'économie politique a été permise et déterminée par l'émergence d'une nouvelle ontologie, laquelle est le résultat d'une histoire longue et ne se réduit pas à la rationalité de l'homme dans ses activités économiques.

Christian Laval : Le jeu autour du titre de l’ouvrage, L’Homme économique, est une source possible de malentendus ou d'incompréhensions. Mais cela était un peu inévitable à partir du moment où ces termes sont largement utilisés. L'affirmation première est que l'homme économique ne naît pas de l'économie politique ! En ce sens, l'ouvrage veut en effet présenter un renversement de perspective. L'économie politique se développe sur un fond de problématique moral et politique. Max Weber avait déjà vu la nécessité, sur le plan normatif, d'un déverrouillage préalable de la conception et de la justification de l'existence pour permettre le développement de l'économie politique. C'est la transformation la plus profonde, la plus fondamentale. En retour, il est absolument évident que l'économie politique a eu des effets particulièrement importants sur les comportements, la morale et la politique. Mais on ne comprendrait pas ces effets de l'économie (science qui décrit les comportements dans une sphère limitée de l'activité humaine) si l'on ne voyait pas que l'homme économique était déjà très largement installé comme une figure possible de l'homme, d'un homme dans tous ses champs d'activité. En ce sens, la démarche que je suis marque de nettes différences avec celles de Karl Polanyi (La Grande Transformation, Gallimard, 1983) ou de Serge Latouche.

Il me semble très important de dire que cette séparation des activités marchandes, cette légitimation du profit, s'est installée sur un socle plus large qui renvoie à une redéfinition de l'homme et qui date de la fin du Moyen Âge. Il y a, en effet, dans les "plis de l'humanisme", période où l'on vénère tant le retour à l'antique, du nouveau : en l'occurrence, une redéfinition de l'homme. Les justifications nombreuses des activités du négociant ou du banquier n'étaient pas le propre de l'Antiquité. Or, leur développement dès les XVIe et XVIIe siècles témoigne de cette nouveauté.

Parutions.com : Mais cette distinction entre homme économique et homo oeconomicus renvoie aussi à la définition de l'intérêt. Vous définissez l'homme économique par les expressions de "régime normatif du moi intéressé", de "sujet du rapport social de l’intérêt", d'"être intéressé" ou d'"identité". Autant d'expressions qui indiquent une conception de l'homme beaucoup plus large que l'homo oeconomicus égoïste, rationnel et calculateur, actualisé dans son activité de production.

Christian Laval : L'homme économique n'est en effet pas l'homo oeconomicus de Vilfredo Pareto [Vilfredo Pareto (1848-1923) publie en 1906 un Manuel d'économie politique (Droz, 1966) et en 1916 un Traité de sociologie générale (Droz, 1968)] ! Ce dernier offrait l’image d’un homme découpé en tranches et opposait l'homo oeconomicus à l'homo ethicus ou à l'homo religiosus. Ce qui m'intéresse, c'est de présenter la longue élaboration d'une véritable économie humaine, au fond d'une économie des plaisirs et des peines, d'une économie du bien et du mal. L'homme économique relève d'abord et avant tout d'une question normative : Qu'est-ce qui fait qu'un individu agit bien ? Comment peut-on le faire agir bien ? Quelles punitions lui infliger s’il agit mal ? Or, c'est cette redéfinition normative préalable qui est fondamentale pour cette histoire de l'homme économique comme pour celle de l'économie politique. Mon postulat sociologique est que l'homme fonctionne selon des normes, comme les sociétés fonctionnent à la norme. Une société ne peut pas se passer d'un certain régime normatif. Ma question de base a donc été : Comment passe-t-on d'un certain régime normatif fondé sur la culpabilité du péché originel, sur l'économie du salut, à un autre registre qui va fonctionner sur l'intérêt.

L'ancien régime normatif fonctionnait sur le salut, le nouveau veut se définir par l'intérêt. C’est une véritable révolution normative : l’économie telle que je l’entends est un certain régime de contrôle social. Le terme d'"intérêt" ici renvoie à la norme, plus précisément à la justification de la norme. L'intérêt concerne et entend formaliser le rapport de soi à l'autre et le rapport de soi à soi. L'interrogation porte intégralement sur la légitimité de nos comportements, de nos relations aux autres, de nos raisons d'agir et de vivre. C'est là le fond de l'affaire.

Or, signaler que l'intérêt peut prendre des objets très divers, qu'il ne réside pas seulement dans les activités proprement économiques car il existe des intérêts de prestige, des réalités psychologiques et affectives, etc., est à la fois juste et insuffisant. Car ce qui importe c'est la façon dont l'intérêt devient, finalement, la raison des normes, ce qui permet de rendre raison de la norme elle-même. La norme ne vient pas ou plus borner, limiter ou soumettre l'intérêt comme dans les problématiques des morales anciennes où l'on faisait passer la règle transcendante avant les exigences du corps ou de la satisfaction individuelle. Le grand renversement, c'est que c'est à partir de l'intérêt que l'on va justifier toute norme ! Ce n'est donc plus la norme qui vient de l'extérieur et en surplomb écraser l'intérêt quel qu'il soit ; c'est l'intérêt qui rend raison de la norme puisque la norme sera une règle de fonctionnement, une sorte de norme de régulation des intérêts. Il n'y a plus rien au-dessus de ce plan de l'intérêt. Ce sont les intérêts qui vont, pour s'harmoniser, dégager d'eux-mêmes la norme et particulièrement des équilibres dans les rapports entre les gens, des "équivalences". Ce dernier terme ne vient pas par hasard, puisque cette problématique émerge dans ce que j'appelle l'«espace de l'utilité», c’est-à-dire l'espace des échanges entre les individus [Sur les rapports entre l'espace de l'utilité et les sociologies classiques du XIXe siècle, voir L'Ambition sociologique : Saint-Simon, Comte, Tocqueville, Marx, Durkheim, Weber, Christian Laval, éd. Mauss/La Découverte, 2002]. La société va être de plus en plus pensée comme un gigantesque trafic de prestations réciproques de quelque nature qu'elles soient, bien au-delà de la sphère matérielle marchande ou économique. Le moment des jansénistes et des moralistes illustre bien cela puisqu'à ce moment on pense toute la société, y compris la cour, comme un système d'échange intéressé.

Parutions.com : Des auteurs comme Bernard de Mandeville (Fable des abeilles, Vrin, rééd. 1998), Adam Smith et Jeremy Bentham au XVIII siècle ont joué un rôle fondamental dans la définition de l'intérêt comme source de gouvernementalité des hommes. Comment définissez-vous ce "moment utilitariste" ?

Christian Laval : Ce "moment" correspond en quelque sorte à un passage aux choses sérieuses. Comment mettre en place une telle logique ? Il faut une certaine technologie pour faire fonctionner une société intégralement régie par l'utilité et l'intérêt. Jeremy Bentham hérite de cette question plus qu'il n'invente cet homme économique. Il le définit d'ailleurs dans des formules extrêmement simples, comme l'homme des plaisirs et des peines, qui maximise son intérêt en manifestant une préférence systématique pour lui-même, partout et dans tous les domaines. Mais de manière plus originale et plus conséquente, Jeremy Bentham se confronte à une question plus précise : si l'homme est ainsi et si la société doit changer, quelles sont les conditions et les institutions qui devront être mises en place ou transformées pour que cela fonctionne au mieux ? Il transpose donc la spéculation philosophique de l'homme gouverné par l'intérêt aux plans politique, institutionnel et moral. Toute son œuvre, formidable par bien des aspects, ouvre des chantiers sur tous les sujets et dans tous les domaines. C'est bien pourquoi Jeremy Bentham reste l'auteur absolument décisif sur cette question.

Parutions.com : On passerait donc, à la fin du XVIIIe siècle, d'une phase de reconnaissance de l'intérêt comme caractéristique fondamentale de l'homme à une phase de construction d'un environnement propice à cette nature ?

Christian Laval : Oui. A propos de Jeremy Bentham on peut dire qu'auparavant il y a eu un travail de démolition des vieux systèmes normatifs - effectué par un très large mouvement culturel impliquant de très nombreux auteurs. C'est ce travail qui permet une nouvelle interrogation : que pourrait être un monde régi par l'intérêt ? Par ailleurs, on ne peut être que frappé par la richesse du XVIIIe siècle où un grand nombre de pistes s'ouvrent. L'une d'entre elles connaîtra une fortune incomparable : le libéralisme économique. Adam Smith (De la richesse des Nations, première publication en 1776, Garnier Flammarion, 1991) développe l'idée selon laquelle il existe un ordre social qui se forme spontanément à partir des intérêts, qu'il existe un système d'équilibre possible, une harmonisation des intérêts, à la condition que chacun échange le surplus de sa propre activité.

A partir de l'idée (déjà ancienne, d'ailleurs) que la division du travail structure l'économie et en partie la société, on reconnaît qu'on a affaire à un système qui a ses propres équilibres, ses propres capacités d'harmonisation. Ce moment est à l'évidence fondamental puisqu'il transforme le politique et le met à une place qui n'est plus celle du souverain. C'est ce remaniement que Michel Foucault (Naissance de la biopolitique, Gallimard/Seuil, 2004) a si bien vu quand il parle de "gouvernementalité libérale". Le gouvernement se limite alors lui-même à partir de la reconnaissance, d'une part, que l'homme est gouverné par son intérêt et, d'autre part, de l'existence de mécanismes régulateurs dans les prix sur le marché. Le gouvernement ne peut dès lors plus faire n'importe quoi car il ne doit pas dérégler une horloge aussi vertueuse et fragile que le marché. Dès lors, l'activité de l'Etat sera entachée de ce soupçon permanent, lequel se développera au cours du XIXe siècle et jusqu'à la première moitié du XXe siècle dans toute une série de dogmatismes sur l'intervention minimale de l'Etat. C'est toute l'idéologie des marchés autorégulateurs. Mais ce n'était pas la seule voie ! Il y avait beaucoup d'autres possibilités. John Stuart Mill ou Jeremy Bentham, quant à eux, montrent bien les fonctions possibles de l'Etat [Sur les différences entre Jeremy Bentham et Adam Smith, voir Jeremy Bentham, les artifices du capitalisme, Christian Laval, PUF, 2003]. Jeremy Bentham précise pour sa part que c'est à partir d'un système légal de droits et de devoirs, fixés par une loi créée et garantie par l'Etat, que l'action spontanée peut se déployer. Et c'est cet élément que l'on retrouvera dans le néolibéralisme.

Parutions.com : Sur le néolibéralisme, votre ouvrage propose au moins deux propositions fortes. D'une part, vous affirmez que le néolibéralisme n'est pas un simple retour aux idées libérales des XVIIIe et XIXe siècles. D'autre part, il hérite, selon vous, de problématiques apparues dans cette longue histoire de l'homme économique. Quelle est donc la place du néolibéralisme ?

Christian Laval : Ce qu'on entend de façon générale par néolibéralisme, c'est un ensemble de politiques qui marquent les années 1970 et 1980, qui visent à introduire des mécanismes de marché dans des institutions et des rapports sociaux et à faire reculer l'action de l'Etat. Mais le néolibéralisme naît plus tôt dans les années 1930, à l'époque du New Deal et de l'émergence du nazisme. Cette période voit apparaître une certaine littérature qui assimile le communisme, le fascisme, le nazisme, et le keynésianisme à un même type de pensée, précisément à une sorte de collectivisme qui se serait nourri des erreurs du libéralisme classique. Ce qu'on remet alors en cause dans le libéralisme classique, c'est essentiellement le laisser-faire. Le néolibéralisme se présente donc originellement comme une sorte de troisième voie, celle d'un libéralisme constructeur, interventionniste et actif qui ne répéterait pas les erreurs du libéralisme classique. Le néolibéralisme n'est pas un retour au libéralisme : il est un combat contre le laisser-faire !

On voit très bien cette tendance chez Walter Lippmann, l’une des principales figures du néolibéralisme, qui publia en 1937 un livre important The good society (Cf. pour la traduction française, La Cité libre, Librairie de Médicis, 1938). Michel Foucault insiste sur le colloque Walter Lippmann d'août 1938 comme un grand moment fondateur du néolibéralisme. Mais au-delà de ces précisions historiques, retenons que s'affirme l'idée selon laquelle le libéralisme a pris une mauvaise voie ayant entraîné toutes les grandes pathologies économiques et politiques depuis la deuxième moitié du XIXe siècle. Malgré les efforts de Friedrich Hayek et surtout de Ludwig von Mises pour effacer les dimensions interventionnistes du néolibéralisme, on doit retenir de cet immense travail la démonstration selon laquelle le fonctionnement de l'économie n'a rien de naturel. L'économique est pensé comme le produit de droits garantis par le politique. De même, le marché ne peut fonctionner que s'il y a un certain type de gouvernement. Or, cette affirmation fait singulièrement écho aux propos de Jeremy Bentham par exemple.


Entretien mené par Guy Dreux
( Mis en ligne le 01/10/2007 )
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