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Histoire & Sciences sociales  ->  Biographie  
 

Un Lorca ? Un Pasolini franco-algérien ?
Bernard Mazo   Jean Sénac, poète et martyr
Seuil 2013 /  25 € - 163.75 ffr. / 495 pages
ISBN : 978-2-02-109278-3
FORMAT : 15,2 cm × 24,0 cm

René de Ceccatty (Préfacier)

Hamid Nacer-Khodja (Préfacier)

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C’était moins une ! L’année 2013 a bien failli passer sans aucune mention du quarantième anniversaire de la mort du poète Jean Sénac (1926-1973). On avait à peine rendu hommage à Albert Camus en 2010, pourtant résistant et Prix Nobel de littérature. Preuve du caractère éminemment sélectif et politique de la «mémoire» officielle, qui prétend fixer la mémoire collective. Et il est bien vrai cependant que l’individu et la société ont le présent et l’avenir de leur mémoire et que celle-ci ne peut être que partielle et partiale. Il y eut bien certes un modeste colloque d’hommage à Sénac : mais seulement à Alger et quel écho en France? L’oubli de Sénac prouve au moins qu’il ne suffit pas d’avoir été orphelin de père, pauvre, victime de ce qu’on appelle aujourd’hui «l’homophobie» pour rester dans la mémoire, même si vous avez été un brillant espoir de la poésie recommandé par Camus et Char, entre autres, et publié jeune là où la poésie inventait son avenir.

A cet oubli, on peut trouver bien des causes. Il y a le peu d’attention d’abord qu’on accorde à la poésie dans la société de consommation, au moins quand elle prétend être autre chose qu’un amusement de masses furtif et sans conséquences, sans parler de la poésie comme exercice mondain ; même soutenue de musique, la poésie de la chanson populaire a été remplacée par le vacarme de la pop commerciale et de ses avatars, modes capitalistes, sur quoi l’Ecole de Francfort a fort bien dit l’essentiel il y a des décennies : celui qui prend la suite de Char a donc quelque mal à se faire publier, vendre et lire ; ayant à peine un présent social, il peut douter de son avenir. La poésie n’est d’ailleurs que le cas-limite d’un fait culturel plus vaste : la situation de la vraie littérature dans l’âge des mass media et des «rentrées littéraires» à battage publicitaire de gare.

Mais il y a plus que cet enjeu «humaniste» dans le nihilisme ambiant avec son angoisse devant toute parole sensée et toute réflexion articulée : il y a la dimension politique des existences et des œuvres. Et Jean Sénac, plus encore que Camus son premier maître, est un fils de l’Algérie, notre mauvaise conscience, et un fils indompté. Eternel bâtard, qui met en question les origines et les identités, que nous voudrions de mols oreillers pour nos rêves flatteurs, nos partisanes représentations de soi ; mauvais fils rebelle, jamais prodigue, qui secoue les pères insuffisants et embarrasse encore les fils rangés. Sodomite infréquentable, «pédé» qui s’assume (après une jeunesse catholique à sublimation «mystique» dont il reste un idéal de pureté jusque dans l’exaltation du corps) et prétend vivre ses amours dans l’Algérie puritaine, catholico-laïque comme islamo-socialiste, il n’est pas, Dieu merci, une icône gaie! Héros/héraut et martyr d’une Algérie inaccomplie, ni coloniale, ni même «française», mais pas davantage militarisée, islamo-puritaine, arabo-arabe ou anti-française de discours (fût-elle autre chose en fait, à la limite parfois du néo-colonial).

Infréquentable encore, Jean Sénac, ce fils du Soleil, ce citoyen d’utopie, quand on sait comme même Camus, cinquante ans après, prête tant à polémiques et récupérations partiales, qu’on finit par renoncer aux commémorations (à la limite, on le momifierait, inoffensif, au Panthéon, idée de la «communication» manipulatrice). C’est que Camus, Sénac, mais aussi leurs amis - Jules Roy, Jean Pélégri, etc. - nous parlent avec passion des fautes et crimes de l’Algérie réelle et de ce qu’elle aurait pu et dû être, avec un peu plus d’intelligence, de générosité : ô les souvenirs douloureux, le deuil inachevé, la cicatrice mal fermée. Danger ! Que la «mémoire» soit oubli, des deux côtés de la Méditerranée ! Sinon, on peut lire avec profit les volumes de La Guerre d’Algérie, le monument d’Yves Courrière : toile de fond de la vie du poète.

C’est donc le mérite du poète Bernard Mazo (né en 1939, Prix Max Jacob), qui n’avait pas connu personnellement Sénac, d’avoir écrit pendant six ans et terminé cette biographie et de l’avoir remise à René de Ceccatty juste à temps pour publication en 2013, avant de mourir lui-même le 7 juillet 2012. Et le mérite du Seuil de publier ce livre qui répare un peu l’injustice faite au poète. Ecrit en 37 chapitres courts, clairs et élégants, sans lourdeur universitaire, le livre suit la chronologie de cette vie méconnue, sans oublier d’éclairer l’œuvre : le «Corpoème» !

Mazo replace Sénac dans son contexte, les différents milieux, géographiques, sociaux, intellectuels qu’il traverse aux différentes époques de son existence. D’abord l’Algérie coloniale de sa jeunesse, avec ses paysages, notamment portuaires et urbains, sa population multiethnique, les mentalités, la situation coloniale avec son cortège d’inégalités, de discriminations et d’injustices, mais aussi sa vie culturelle et littéraire provinciale, notamment le courant régionaliste de «l’algérianisme», intelligemment colonialiste, où se situe d’abord le jeune poète. Mazo part à juste titre des clés de la formation et du milieu initial : l’enfance, pauvre, de Jean Comma, né à Béni-Saf en 1926 dans les environs d’Alger, de père inconnu et les complexes psychiques gravés en lui pour longtemps (pour toujours ?) par une jeunesse «solitaire». L’absence du père et la privation du vrai nom créent un trauma «dépassé» par l’idéalisation du géniteur mystérieux en héros espagnol, au moins jusqu’à la découverte du viol primitif ! Vérité ? Autosuggestion ou affabulation de fille-mère qui avait fauté dans une société moralisatrice ? Autre ébranlement psychique pour Sénac, doublement bâtard ! Tout cela a-t-il joué dans l’homosexualité de Jean ? D’autant que la mère, mariée un moment à un Sénac (nom français !), puis amante d’un marin, sacrifia ensuite ses amours et tourna en mère-courage, chaste, religieuse et quelque peu castratrice… Catholique, elle n’en était pas moins proche des Juifs pauvres du quartier et hostile à Pétain, dans l’Algérie de Vichy, souvent antisémite alors, qui se réjouissait des statuts juifs. Castratrice, elle faillit l’être aussi de la vocation poétique de son fils !

Jean se libère peu à peu de ces conditionnements. Le fils longtemps sera porté au mysticisme religieux avant de se «révéler», difficilement, adolescent homosexuel tenté et frustré, honteux dans l’Algérie des années quarante ; la découverte du droit au plaisir et de l’hédonisme sans culpabilité par ce garçon sensible et sensuel refoulé, c’est sans doute à Camus que le jeune Sénac le doit. Car Camus, la nouvelle gloire de l’Algérie française, l’écrivain-résistant, est logiquement le grand homme et le modèle pour ce jeune pied-noir passionné de littérature et de poésie. Il en dévore les livres sur l’absurde assumé et son éthique, et ose lui écrire des lettres admiratives. Passionné de poésie, admirant avant les autres Apollinaire et même Char, il renâcle à entrer dans l’enseignement et le fonctionnariat, et rêve de Paris. Si la France métropolitaine lui est connue par les livres, il cultive sa réflexion et sa sensibilité en Algérie auprès d’intellectuels engagés (le chrétien de gauche André Mandouze, par exemple), d’artistes poètes et peintres du pays, qui resteront des amis et références jusqu’au bout : c’est un service que nous rend Mazo de nous dépeindre tout cet univers méconnu alors des Français et déjà oublié de la plupart, avec ses noms, ses générations (Brua, Randau, l’ami Jules Roy, l’ami et peintre Sauveur Galliero, Emmanuel Roblès, etc.).

A la même époque, à la suite de Camus, Sénac, qui n’avait pas immédiatement senti l’horreur des massacres de Sétif et leur sens, acquiert peu à peu la conscience politique et découvre l’injustice coloniale ; vers l’été 50, il se rapproche de la communauté arabo-berbère : si Camus est un père de substitution, juste et protecteur, les Musulmans deviennent des frères. Jeune poète d’expression française, attiré par Saint-Germain des Prés, Sénac se réjouit de sa bourse pour Paris. Malgré la précarité de sa situation, le jeune poète reste fasciné par ce centre naturel de la culture, ce cœur français des arts et lettres, mais il y souffre vite de solitude, découvrant que sans l’aide de Camus, il n’y est rien. Petit blanc pas assez exotique pour les bourses américaines, trop provincial et algérien pour les mondanités parisiennes. Un premier recueil est publié en 1954 dans la collection de Camus avec une préface de Char : mais ces cautions ne suffisent pas à lancer sa carrière. Paradoxalement, devenu proche du FLN, Sénac passe en métropole pendant la Guerre d’Algérie : il y rencontre de futurs cadres de l’Etat algérien qui ne l’aideront guère dans les années 65 à 73. C’est le moment de la déchirure croissante avec Camus, qui n’accepte pas l’idée d’une refondation radicale de l’Algérie et s’accroche à l’espoir d’une évolution «libérale» avec Mendès-France… Plus sensible au sort des Musulmans, s’identifiant aux humiliés et méprisés de l’ordre colonial, Sénac devient lui partisan de l’indépendance, gardant de Camus l’idée d’une réconciliation et d’un dépassement du racisme, mais sur une base nouvelle, clairement non-coloniale. Déçu par le Paris des lettres et de la politique, il décide de rentrer en Algérie en 1962 et de participer à la construction de la nouvelle nation, il est proche des partisans de Ben Bella et incarne une voix culturellement française pour une société certes majoritairement arabe, mais démocratique et socialiste, libérée du racisme et des étroitesses nationalistes. Sénac : le refus généreux d’être un «petit blanc» aigri!

Le coup d’Etat de Boumédiène en 1965 le met peu à peu sur la touche : sa défense et illustration de la langue française dans un pays qui s’arabise, ses mœurs libres (sorte de Verlaine barbu à la plage chantant ses amours avec des Arabes et Berbères fort peu farouches !) comme ses déclarations politiques trop libres l’exposent de plus en plus à la critique et à la haine des militaires nationalistes, partisans de l’arabisation homogène et d’une mythologie identitaire intégrant l’islam le plus puritain. Malgré les humiliations, Sénac, qui a été chassé de sa villa de plage pour un sous-sol (sa «cave-vigie»), a décidé de ne pas quitter cette mère Algérie dont il n’a jamais pensé à demander la nationalité : se considérant comme «Algérien» de droit, il œuvre en paroles et en actes pour un meilleur avenir. La poésie doit être présence et force pratique et corps-poème ou «Corpoème» pour transformer le monde, et le poète témoin et acteur de cette histoire en assume, et accepte lucidement, sans amertume, les risques ! Tout au plus finit-il par se mettre à l’arabe, conscient d’une lacune de son éducation et d’une nécessité civique, et à remplacer Jean par Yahia, lui à qui on disait qu’il fallait s’appeler Mohamed ou Kateb pour compter dans la nouvelle Algérie! Sans masochisme, il imagine cependant son destin, un thème récurrent de son discours : le martyre pour la liberté, maquillé en affaire de moeurs. Il est assassiné dans des circonstances mystérieuses en 1973. Il est inhumé dans un cimetière chrétien, lui qui voulait reposer en terre musulmane. Sa pierre tombale sera brisée…

La biographie de Mazo n’est pas le seul moyen de découvrir Sénac : Algériens, frères de sang, Jean Sénac, lieux de mémoire de Yves Jeanmougin (Métamorphoses, 2006) avec des textes de Leïla Sebbar, illustre avantageusement de photographies noir et blanc la biographie. De fidèles amis (notamment Hamid Nacer-Khodja, poète lui-même et essayiste, qui préface la biographie de Mazo) rendent hommage au poète depuis longtemps et maintiennent comme ils peuvent sa mémoire. Comme le dit Mazo, les hommages à Camus et Char n’ont guère permis à leur protégé et jeune ami Sénac de percer, même de façon posthume, mais des études sont encore disponibles ici ou là. Par exemple, le recueil Le Soleil fraternel : Jean Sénac et la nouvelle poésie algérienne d’expression française, Rencontres méditerranéennes, Marseille 1985 ; ou d’Emile Temime et Nicole Tucelli, Jean Sénac l’Algérien, le poète des deux rives, chez Autrement, 2003). Signalons aussi le livre de Max Leroy paru en juin 2013 : Citoyen du volcan : Epitaphe pour Jean Sénac. Mais c’est d’abord au banquet avec Sénac que nous sommes conviés, par ses livres. On en trouve certains chez Gallimard (Ebauche du Père, «roman» : déjà une autofiction, dit Mazo) et chez Actes Sud. Une édition de Pour une terre possible vient de paraître chez Points (encore avec une préface de Nacer-Khodja).


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 07/02/2014 )
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