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L’homme-drapeau
Frédérique Neau-Dufour   Ernest Psichari, l’ordre et l’errance
Cerf 2001 /  24.27 € - 158.97 ffr. / 370 pages
ISBN : 2204067318
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Petit-fils de Renan, Ernest Psichari est né en 1883. Lieutenant dans l’armée coloniale, converti au catholicisme en 1913, il est l’auteur de quatre romans. Mort au champ d’honneur en août 1914, ce jeune homme est devenu l’emblème de sa génération et son image s’est figée sous les traits d’un moine soldat héraut d’une réaction catholique et nationaliste, largement récupérée par une droite extrême pendant l’entre-deux-guerres, et le régime de Vichy.

La rigidité mortuaire du masque imposé par la légende ne convient pourtant guère à la complexité d’Ernest Psichari ainsi que Frédérique Dufour nous en convainc dans un livre qui retrace la généalogie du mythe autour de sa personne. L’étude des archives privées d’Ernest Psichari, depuis peu consultables, lui a permis de nuancer le portrait d’un homme dont la courte vie est pleine des contradictions de son temps que les quelques vingt biographies consacrées au lieutenant Psichari taisent. Celles-ci ont trop souvent tenue pour autobiographique l’image donnée par Psichari dans ses romans, pour des raisons diverses dont l’une est souvent la volonté de faire du petit-fils de Renan (« fléau de Dieu » selon Claudel) une icône de la geste catholique.

Le journal intime du jeune homme, ses carnets de route, mais aussi (surtout ?) les quelques mille lettres composant sa correspondance font pénétrer au cœur d’une famille bourgeoise de la IIIe République sur laquelle plane l’ombre du grand Renan, famille engagée dans le combat dreyfusard à partir de 1897, famille surtout dominée par la figure de la mère, Noémi.

C’est aussi la naissance et les évolutions des amitiés qui s’esquissent, au premier rang desquelles celles de Jacques Maritain et de sa mère Geneviève Favre ou encore celle de Charles Péguy, qui prend toute sa force entre 1905 et 1912. Par Henri Massis, il fait aussi la connaissance de Barrès et s’ouvre ainsi à un monde idéologique très différent de celui de son adolescence.
Psichari en effet, dreyfusard, anti-clérical, proche d’un socialisme qui critique plus d’ailleurs le conformisme bourgeois que les rapports de classes va progressivement s’éloigner des valeurs dans lesquelles il a grandi, pour se rapprocher des milieux nationalistes.

Un chagrin d’amour contribue à expliquer la grave dépression dans laquelle il tombe et qui culmine en 1903. C’est finalement dans le métier des armes, qu’il trouve l’apaisement et révèle de réels talents de soldat. S’étant engagé à la fin de son service militaire, il rejoint l’artillerie coloniale avec laquelle il effectuera deux séjours en Afrique : en Oubangui-Chari et en Mauritanie. Après l’ennui de la caserne, l’Afrique transforme sa vie. La Mauritanie surtout marque Psichari, envoûté par le dénuement du désert.

C’est sous les drapeaux qu’il devient écrivain et que la métamorphose idéologique prend corps. Son ouvrage le plus célèbre, L’appel des armes privilégie la pureté, la dureté et vante la conquête coloniale comme préservation de l’énergie nationale. Prônant le sacrifice permanent à l’armée, ce roman constitue une apologie de l’ordre, valeur suprême avec la tradition perçue comme une véritable source de vie. Ce roman peut à première vue paraître comme l’expression de valeurs propres à la pensée réactionnaire. L’ardeur patriotique entraîne un renforcement des liens avec Massis et Barrès qui s’emparent de Psichari comme un emblème de ralliement pour les tenants d’une France éternelle et passéiste. La construction du mythe peut alors commencer…

Ernest Psichari se convertit en février 1913, comme un certain nombre d’intellectuels de la Belle Epoque dont il ne faut d’ailleurs pas surestimer le nombre. Avec prudence et en refusant la facilité d’une interprétation univoque alors que « roman, journal et correspondance offrent une image diffracté de la marche spirituelle de Psichari » (p. 230), Frédérique Neau-Dufour montre la chronologie heurtée qui conduit Psichari à adhérer au catholicisme et tente de pénétrer le plus possible au cœur de cet acte. Incroyant de plus en plus attiré par la religion, la foi finit par atteindre Psichari grâce en partie à Maritain et au père dominicain Clérissac dont l’influence déterminera son rapprochement vers le tiers-ordre dominicain. Parti au combat plein d’impatience et de joie patriotique, Ernest Psichari meurt le 22 août 1914.

C’est alors que le mythe, qui commençait à naître, s’enracine. La mort de Psichari suscite en effet une importante littérature développant les thèmes du héros militaire et du martyr chrétien. Une littérature catholique à son sujet explose au cours des années vingt, dans laquelle Psichari n’existe qu’en tant que converti. La plupart des écrits glorifient également le défenseur acharné de la cause nationale.

Psichari n’est certes pas étranger à tous les thèmes de la réaction et l’expression de ses choix idéologiques se fait parfois en termes violents. D’une certaine manière, ses orientations et ses écrits peuvent exprimer une sensibilité préfasciste, largement exploitée par la droite nationaliste, puis vichyste.

Pourtant, totalement réfractaire à la xénophobie, Ernest Psichari s’éloigne aussi de ce courant par la profondeur de sa foi. Il s’en éloigne aussi par une liberté d’esprit et par tout un ensemble d’attitudes que Frédérique Dufour qualifie « d’humanistes » et dont le meilleur exemple est sa capacité à relativiser la supériorité de la culture française lorsqu’il observe la richesse des cultures des régions d’une Afrique qu’il parcourt et dont il apprend les langues, allant même jusqu’à rédiger un dictionnaire foulbé.

Frédérique Neau-Dufour, au moyen d’une écriture claire et élégante tente de comprendre au plus près la vie d’Ernest Psichari, acceptant les zones d’ombres lorsque les témoignages. Les hésitations d’un jeune homme qui se cherche – politiquement, sexuellement, religieusement – se heurtent, souvent à son détriment, aux fortes personnalités de Jacques Maritain, Geneviève Favre, ou Charles Péguy. Mais la confrontation des sources diverses permettent de dépasser le mythe et de dégager un portrait tout en nuances de ce jeune homme, dont « la mort [a] coupé court à une maturation inachevée ». Parcours nécessairement individuel voire dans ce cas intime, cette biographie d’un « de ces personnages qui, sans être de la première importance, occupent une place de choix dans la pensée collective de leur époque » constitue aussi un détail signifiant qui contribue à éclairer d’un jour différent le portrait de groupe plus vaste des jeunes gens d’Agathon dont beaucoup, à l’instar de Charles de Gaulle, admirateur de Psichari, « imaginai[en]t sans horreur et magnifiai[en]t à l’avance cette aventure inconnue » qu’allait constituer la Première Guerre mondiale.


Claire Fredj
( Mis en ligne le 28/01/2002 )
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