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Surintendant de la mort et expert en génocides
Mario R. Dederichs   Heydrich - Le visage du Mal
Tallandier 2007 /  25 € - 163.75 ffr. / 299 pages
ISBN : 978-2-84734-411-0
FORMAT : 14,5cm x 21,5cm

Traduction de Denis-Armand Canal.

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.

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L’auteur de cette biographie allemande (2005), Mario R. Dederichs, est décédé en 2003. Né en 1949, c’était un journaliste connu dans son pays, le correspondant du Stern (news-mag de gauche, amateur de grandes enquêtes) à Washington, Moscou et Bonn. Dans le cadre de ses activités, il publia quelques livres d’actualité pour le grand public : La Nouvelle Russie (1997), puis Hillary Clinton ou le pouvoir des femmes (2002).

Dederichs se mit ensuite à une série d’articles sur le cas du sinistre bras droit de Himmler, le SS Reinhardt Heydrich, un des principaux responsables et exécutants de la Solution Finale. En Allemagne et en Europe centrale voisine (Heydrich fut Protecteur de la Bohême-Moravie vassalisée), Dederichs eut accès à des archives inédites sur la personnalité de Heydrich. Une partie de ses découvertes consistent en des entretiens avec des témoins de l’époque, membres de l’entourage domestique plus que collaborateurs de «travail», on s’en doute… Ce qui apporte à cette biographie un éclairage «valet de chambre». Comme on le sait, depuis Hegel, ce n’est pas toujours ainsi qu’on perce à jour un homme de pouvoir… Quant à la famille, elle refusa d’être cuisinée et se déclara prudemment incompétente. Trois pages de remerciements en fin d’ouvrage et une longue bibliographie indiquent les sources écrites et orales de Dederichs, qui fait surtout œuvre de synthèse et de vulgarisation.

Synthèse : car la thèse de Shlomo Arenson (1969) sur la jeunesse de Heydrich (1904-1935) s’arrête au moment décisif de la carrière, tandis que les activités nazies de Heydrich avaient donné lieu à de nombreux articles et analyses mais à aucun ouvrage d’ensemble. Vulgarisation : car l’essentiel est un croisement de données déjà connues dans les études spécialisées. Le succès des articles dans le Stern lui donna l’idée de réunir ses textes en un ouvrage, que la mort l’empêcha de mener à bien. Une équipe de proches (sa collègue Teja Fiedler, le Dr Angelika Franz et son épouse et éditrice Teresa Dederichs) terminèrent le travail et nous proposent ce livre, traduit de l’allemand par Denis-Armand Canal.

Selon un classique plan chronologique, Dederichs suit le parcours de Reinhardt Eugen Tristan Heydrich (1904-1942). Dederichs aurait d’ailleurs pu noter l’étrange coïncidence entre ces prénoms et son caractère : fin, fuyant rapide, dangereux et rusé comme un renard, racé et eugéniste, triste par le vide spirituel, la solitude profonde et l’œuvre nécrophile. Le Chapitre 1, «L’officier de marine et les nazis», présente son milieu social et culturel ainsi que la carrière avortée du jeune Heydrich : la défaite de 1918 est une expérience traumatisante et marquante, comme le rejet par une marine aristocratique renforce en lui avec le ressentiment une rage de réussir par des voies révolutionnaires cependant anti-démocratiques. D’où le ralliement opportuniste mais sincère au nazisme, qui reconnaît en lui un des siens et lui donne une activité «épanouissante» pleine de perspectives. Le chapitre 2, «L’irrésistible ascension de Reinhardt Heydrich (1933-1940)» montre le zélé chef du SD (service de sécurité de la SS) déployer son talent de policier d’élite, spécialiste du fichage universel, y compris de ses chefs, adepte résolu et organisateur de l’enlèvement, de la torture : un homme «très doué et donc très dangereux», selon le compliment expert de Hitler lui-même. Himmler place son fidèle au cœur de la Gestapo, qui de prussienne devient allemande et a été retirée à son créateur Goering, un peu frustré.

En 1936, Himmler et Heydrich contrôlent l’ensemble de l’appareil policier (Kripo : police criminelle, SD, Gestapo, camps). Une expérience de la répression impitoyable (de l’arrestation au meurtre, plus ou moins lent, en passant par les sévices et la déportation) que Heydrich valorise dans la phase suivante. «La planification de l’extermination des Juifs (1938-1942)» (chapitre 3) est un défi que Heydrich relève froidement, en technicien qui peut tester à une autre échelle et avec des moyens accrus la politique d’épuration nazie à l’heure de la conférence de Wannsee, où il joue un rôle essentiel. L’efficace gouverneur (lieutenant du Führer ou «Statthalter») du «Protectorat» de Bohême-moravie fait l’objet du chapitre 4 : froid gestionnaire d’une colonie slave du Reich, où le vice-roi de la race supérieure se croit populaire (ne lutte-t-il pas contre la ploutocratie juive pour alléger le sort des sous-hommes slaves ?…) et où sa famille vit aristocratiquement. C’est là que l’arrogant Heydrich qui méprise les mesures de sécurité rencontre son destin («L’attentat», chapitre 5). Hitler fait rendre les plus grands honneurs à ce nazi d’élite et protège sa famille. Dederichs conclut (chapitre 6 : «Le cœur de fer et les impénitents») sur le sort (plutôt clément) de la famille après 1942 et sur le refus de repentance de la plupart des parents…

Encore une biographie de haut dignitaire de l’Etat nazi. Il n’est pas question d’interdire à quiconque de lire ou d’écrire des biographies de nazis, mais on peut se poser quelques questions de principe. Dederichs a été comme tous les Allemands de sa génération fortement marqué par l’ombre du passé nazi. Il veut probablement participer à l’expiation collective et aussi faire œuvre utile : il pense comme Knopp que la vulgarisation de la connaissance historique du nazisme peut seule écarter le retour de la barbarie. Objectif classique de ce genre d’ouvrage. Pourquoi passer alors par Heydrich ? Sa biographie était à écrire. Mais aussi il semble que ce personnage incarne pour Dederichs de façon emblématique le nazisme : type aryen caricatural, mentalité militaire, discipline «allemande» poussée à l’absurde, froideur extrême, amoralité complète, approche technicienne du crime, ambition démesurée, tendances à la trahison même dans son camp par arrivisme total, absence de réflexion morale… Son goût pour la musique et sa galanterie renforcent le tableau du «monstre» en accréditant la piste d’une intelligence coupée de la sensibilité. Schizophrénie ?

Pour le reste, ce livre, cependant, n’ajoute rien de fondamental à la connaissance des origines et de la nature du nazisme. Ce n’est certes pas son objet premier, et il est légitime en soi de suivre les faits de la vie de son personnage, mais c’est pour le comprendre dans ses ressorts et inscrire Heydrich dans son contexte. Or le bilan est assez convenu : petit-bourgeois arriviste, dont la culture se limite à un talent musical indéniable, militaire obligé de quitter l’armée, angoissé par la prolétarisation, Heydrich est le type de l’ambitieux égocentrique qui mise sur le nazisme pour prendre une revanche sur la vie, l’ancien régime où il ne se sentait pas reconnu, la démocratie égalitaire qu’il méprise. Pour cela, il table sur le pire : la crise, l’effondrement de l’Etat, l’appel au leader charismatique, au guide providentiel (Hitler) ; avec Himmler, auquel il lie son destin, il met ses compétences organisationnelles au service d’un parti militarisé qui seul peut lui assurer, en cas de victoire, une carrière à la mesure de ses attentes. En échange, fidélité absolue dans un système de relations personnelles : il sera homme-lige du «fidèle Heinrich», donc proche d’un proche du Chef. D’où une obéissance inconditionnelle et sans scrupules aux pires ordres : selon le mot de la SS, «mon honneur s’appelle fidélité». La conscience personnelle s’efface : un préjugé bourgeois ou juif. En somme, Dederichs retrouve l’idée de «la banalité du mal», utilisée par Hanna Arendt à propos d’Eichmann (subordonné direct de Heydrich), même s’il critique cette expression comme maladroite : les nazis sont de médiocres intellectuels convaincus de leur supériorité, ambitieux, impatients de dominer et cyniques, vides spirituellement, mais fanatiques d’une cause simpliste qui exalte leur existence et leur donne le sentiment de leur importance historique et mondiale, et les conduit au crime de masse, d’autant que la cause exige le sacrifice de toute fausse morale ; reste le devoir envers l’Etat, qu’on peut à la limite confondre avec l’impératif catégorique kantien de la vulgate allemande. Moderne, le nazi se donne tous les moyens de ses objectifs, avec pragmatisme ; petit-bourgeois, il rêve d’une idylle de la pureté du bon vieux temps, qui tourne à la mythologie meurtrière.

On peut cependant se demander si l’ouvrage remplit vraiment son objectif pédagogique d’éducation «anti-nazie». Le nazisme stricto sensu appartient au passé. Il est bien entendu qu’il ne reviendra pas tel qu’il fut en 1920-45 et les groupuscules d’excités nostalgiques, braillards ou non, ne semblent pas constituer le danger principal pour la démocratie pluraliste et l’Etat de droit. Une fois la dénonciation de cette caricature de nazi réalisée, une pédagogie politique pour l’avenir – à supposer que l’histoire en soit capable – repose sur la capacité à dégager des leçons utiles, qui dépasse les spécificités du passé. Or est-on ici mis en garde devant le vrai danger, sous des formes renouvelées et plus rusées ? Le recours régulier à la comparaison avec l’animal et le démon brouillent l’approche psycho-sociale : un nazi est un homme, justement. La caractérisation psycho-pathologique ? Sûrement, en un sens, le nazi est «fou» (mot vague), même s’il se tient pour la santé même et extermine les débiles mentaux et autres dégénérés. Dederichs suggère (en se basant sur des anecdotes) que derrière son personnage public assuré, Heydrich était dépressif et secrètement angoissé par sa vie de meurtrier en chef ; sa mort pourrait être une sorte de suicide, ses défis à l’attentat ayant mis fin «en beauté» à une existence torturante. A l’appui de cette thèse, il semble que nombre de chefs nazis vivaient dans une obsession de leur mort violente (la fameuse pilule de cyanure toujours sous la main) : le suicide était la seule fin crédible d’une existence rythmée par les coups de poker et les défis au monde, une démesure du tout-pour-le-tout périodique qui devait finir par les détruire. On pourrait entrer sur le terrain ici des interprétations spirituelles de la «santé de l’âme» selon la philosophie, dans une perspective platonicienne (reprise par exemple par E. Voegelin dans La Nouvelle science du politique).

Plus radicalement, si la connaissance des phénomènes historiques est la mission première de l’historien et si sa vulgarisation n’a rien de criticable, on peut se demander – par rapport à l’objectif de l’auteur - si la multiplication des ouvrages sur le nazisme et la fascination biographique pour les «monstres» nazis sont de nature à nous aider à ne pas retomber dans «le nazisme». Cette complaisance des auteurs et éditeurs à remuer le nazisme, au nom bien sûr du refus de l’oubli (la Mémoire) est peut-être une des formes de l’oubli même dont on prétend se garder, parce qu’on manque l’essentiel. On a l’impression de voir le Mal en face et le nazisme a quelques titres à cette réputation, mais pourquoi, au fait, le nazisme fut-il une abomination et représente-t-il une sorte d’idéal-type du Mal politique ? Les sarcasmes sur la famille Heydrich et son refus de repentance, la question du décompte des morts, la narration des crimes, la peinture glaciale du tueur en col blanc occultent que l’essentiel est la mise sous contrôle absolu des formes de la vie, notamment humaine, par tous les moyens de la science, avec l’aide technique zélée de «spécialistes» ambitieux et consciencieux, au service d’un pouvoir d’Etat servant lui-même une élite de sur-hommes définis par leur «race» et un savoir d’élite : une raison instrumentale prise pour la Raison, la Science, la Vérité, etc. (récupération des valeurs et des institutions du projet des Lumières !) le tout reposant sur un énorme trou noir moral… Chose qui fut et reste possible.

Le génocide juif fut l\'une des formes de «traitement spécial» et de «sélection eugéniste» des «asociaux» par cet Etat despotique criminel aux moyens de propagande et de répression immenses, qui a su gagner le soutien de masses abruties de loisirs, de travail aliénant et de patriotisme. Peut-être notre époque montre-t-elle, depuis 1945, des formes de persistance «soft» du nazisme en soi, qui ne demande que des conditions favorables pour actualiser sa version «hard», le tout au nom du salut public bien sûr ? Sur ce plan, les romans d’anticipation d’Orwell et de Huxley sont peut-être plus éducatifs. Or l’orientation «érudite» et anecdotique de la littérature sur le nazisme tend à ramener au passé ces questions de fond, très actuelles. Triste ironie de l’histoire...


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 04/05/2007 )
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