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Homo Modernicus
Alain Finkielkraut   Nous autres, modernes
Gallimard - Folio essais 2008 /  7,90 € - 51.75 ffr. / 338 pages
ISBN : 978-2-07-034749-0
FORMAT : 11cm x 18cm

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.
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Roland Barthes a écrit le 13 août 1977 : «Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne». Alain Finkielkraut commence son essai par cette phrase surprenante de la part d\'un chantre de la modernité. En effet, si Roland Barthes écrit ceci, c\'est que le mot modernité est chargé d\'un poids inquiétant. On connaît les clichés en ce domaine ; ne pas être moderne, ce serait être réactionnaire en refusant tout progrès.

Les essais d\'Alain Finkielkraut méritent lecture à cet égard. L\'auteur s\'exprime ici en philosophe. Dans un style simple et souple, il tente, en quatre leçons, de cerner les mutations de notre temps. Les grands auteurs sont cités, expliqués, décortiqués. L\'homme serait devenu moderne à partir du moment où il a abandonné le concept de nature humaine pour se concevoir et se définir comme \"libre\", d\'une liberté absolue.

Cet homme moderne fait sa première apparition, si l\'on peut dire, en 1482, dans l\'Oratio de hominis dignitate de Pic de la Mirandole. Ensuite, avec Descartes, l’homme «découvre» la volonté d\'être \"comme maître(...) et possesseur(...) de la nature\" en réglant le monde selon certaines normes. Dorénavant, l\'homme n\'est plus l\'être dont l\'agir découle mais ce qui découle de l\'agir. A partir de là, tout change. Alain Finkielkraut rappelle la phrase essentielle de Léo Strauss : «la fin de la philosophie n\'était plus la contemplation désintéressée de l\'éternel mais le soulagement de la condition de l\'homme». Dès lors, dans cette obsession du bien être (contre le bien-vivre), l\'homme ne va plus rencontrer que lui-même et asseoir son emprise sur le monde par l\'intermédiaire de la science et de la raison devenues dogmatiques. Si Galilée, avec son télescope, fait que l\'homme est affranchi du ciel, il est libéré par la même occasion des chaînes de l\'expérience terrestre et concrète. Sa raison va comme \"déraisonner\" et devenir calculante. Le sens commun disparaît au profit de l\'évidence mathématique et technique.

Alain Finkielkraut interroge donc ce moment fondateur de la modernité et tout ce qui en découle. Etrangement, on pourrait conclure que cette modernité ne mène pas à un monde meilleur mais à un monde utilitaire, sécurisé, étouffant, centré sur l’ego au point de sacrifier la planète tout entière. L\'implacable logique de l\'argumentation d\'Alain Finkielkraut montre bien comment à partir de ce moment fondateur a été établie dans le monde, pour reprendre une phrase de Heidegger, une pensée qui calcule contre une pensée qui médite. Le projet de compléter par la domination rationnelle de la société la domination rationnelle des forces de la nature.

L\'âge de la conception scientifique du monde était arrivée ; l\'idée selon laquelle la rationalité scientifique représentait la forme la plus haute et la plus parfaite de la raison s\'imposa dans tous les domaines. Autrement dit, le divorce entre la raison et le raisonnable. La question «qu\'est-ce ?» devait se transformer en un «comment ?». Il n\'est pas étonnant à cet égard que l\'individu contemporain et ses droits soient devenus si centraux. Et donc le libéralisme économique. Dès lors, la philosophie de l\'Histoire, qui ne peut plus s\'en prendre à Dieu, découvre comme figure décisive les Autres, les hommes qui empêchent le Bien voulu par les hommes, c\'est-à-dire les adversaires, les ennemis qu’il faut stigmatiser coûte que coûte. Autrement dit, le remplacement de l\'antithèse du Bien et du Mal par celle du progressiste et du conservateur, ou du progressiste et du réactionnaire. \"La Raison et l\'Histoire, cela faisait deux pour les Anciens. Cela ne fait plus qu\'un pour les Modernes. Alors que les Anciens voient d\'abord dans l\'histoire un cycle de déraison et de crimes, les Modernes, comme leur nom l\'indique, pensent que l\'Histoire a un sens, que ce sens conduit jusqu\'à eux, et que la masse immense de besoins, de désirs, d\'intérêts, d\'opinions et de représentations individuelles constituent les moyens dont se sert la Raison pour établir son règne\" (p.44).

C\'est le regard technique que la science porte sur les choses qui va devenir l\'objectivité dogmatique. \"La technique moderne ne procède de la science que parce que la science moderne elle-même procède d\'un rapport foncièrement technique de l\'homme au tout du monde\", écrit Alain Finkielkraut qui rappelle que cet angle de vue se nomme arraisonnement. Heidegger l\'appelait Gestell, le fait de mettre en évidence, traquer, commettre, intimer, interpeller. Avec l\'arraisonnement, le Rhin par exemple est sommé grâce à la centrale électrique de fournir sa quantité d\'énergie et d\'électricité. Cet arraisonnement est cette disponibilité à fournir de l’énergie à l’âge de la science, selon le principe «Je veux donc j’exige !» et sans souci des avantages et des inconvénients pour la planète et même pour l’homme. Le Rhin disparaît même en tant que fleuve du paysage, il en est même comme arraché. Et Alain Finkielkraut d\'ajouter judicieusement : \"Et il a fallu que la technique ne dépende d\'aucune condition antérieure ou extérieure à son déploiement pour que le problème posé par l\'extermination de masse soit professionnellement résolu par le gaz Zyklon B. La planétarisation du crime suppose le déracinement absolu du criminel\".

Le problème que soulève Alain Finkielkraut est donc colossal. Son approche l’oppose à Pierre Bourdieu qui, dans La Reproduction, écrivait que les signes qui composent une culture sont arbitraires, ne pouvant provenir d\'aucun principe universel, physique, biologique, n\'étant pas unis à la \"nature des choses\" ou à la \"nature humaine\". Or, cette conception de la liberté conçue comme arrachement absolu rend cette liberté folle car il suffit alors d’adapter techniquement la volonté subjective à n’importe quelle technique. Ce déracinement total et absolu est non seulement mortifère mais pousse l\'homme dans une fuite en avant perpétuelle en même temps qu\'il opère une mutation radicale et anthropologique (ontologique) : \"Le décisif, autrement dit, ce n\'est pas que l\'homme se soit libéré des anciennes attaches pour accéder à sa véritable essence, c\'est le changement même d\'essence que constitue son appréhension comme sujet. Sujet, c\'est-à-dire, en l\'occurrence, souverain\" (p.155).

Voilà le noeud central, à la fois technique et politique (sens unique de l\'Histoire) qui fait de cette \"modernité\" une étrange volonté et que résume fort bien Alain Finkielkraut dans cet essai limpide et précis. Sans doute que dans cette conception spécifique de la modernité, il est temps de n\'être plus moderne... Roland Barthes l\'avait sans doute compris et il l’a dit avec courage.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 23/12/2008 )
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