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Marcheurs et Marchés
Yves Citton   Portrait de l’économiste en physiocrate - Critique littéraire de l’économie politique
L'Harmattan - Questions contemporaines 2001 /  24.58 € - 161 ffr. / 348 pages
ISBN : 2738499961
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Il est de par le monde des marcheurs et des marchés : les uns vont à pied, les autres font des heureux qui roulent carrosse. Quand encore ils ne se font pas porter par les premiers dans des chaises. Cette surprenante parabole de la marche, héritée d’un critique des physiocrates, Linguet, est l’une des nombreuses figures de style glanées au fil de l’ouvrage d’Yves Citton. Elle indique parfaitement le but de l’ouvrage : mettre en évidence un réseau discursif autour de l’économie de marché, en démonter soigneusement les mécanismes, en les situant dans une perspective historique — et de ce fait idéologique — qui renvoie moins à la rigueur scientifique à laquelle l’économie prétend, qu’aux artifices de la langue. Au demeurant, Yves Citton prend soin de montrer (chapitre 7) que l’argument scientifique relève en lui-même, dans le cas des physiocrates, d’une construction rhétorique autant que de la constitution d’un système déductif à valeur descriptive.

Ce discours, devenu dominant, prétend à la réalité. Il ne s’en greffe pas moins sur le mythe fondateur de la propriété. Celle-ci serait l’effet du travail — et en ce sens, elle est une figure de la justice — alors que d’emblée (c’est-à-dire dès le XVIIIème siècle) les critiques ont perçu la part de hasard, d’héritage, de chance, qu’elle suppose. C’est pourquoi « le discours économiste (…) fonctionne précisément comme un mythe (…) il nous raconte “de belles histoires” » (chapitre I).

Ce constat est sans doute celui de tous les critiques du capitalisme. Mais l’intérêt de l’ouvrage dYves Citton est d’en rénover profondément le sens en le faisant servir d’hypothèse : si le discours économiste opère comme un mythe, il doit être soumis aux exigences de mise en œuvre discursive qui caractérise tout mythe. Ainsi, au lieu de constituer, comme c’est souvent le cas, un point d’aboutissement, l’idée que l’économie libérale se nourrit de mythes fondateurs, qui en invalideraient la prétention réaliste situe pour Yves Citton un point de départ. C’est moins le fait qu’il s’agisse d’un mythe qui retient son attention que la substance concrète de ce mythe qui l’intéresse. La mythification de l’économie permet d’élaborer une hypothèse féconde dont la vérification suppose à la fois l’analyse du langage utilisé et son intégration à l’histoire d’une formation discursive prééminente.

Yves Citton dissèque la première en nous rapportant successivement les « lieux communs » de la rhétorique libérale à partir de figures de style qui opèrent chez lui comme des vignettes de l’argumentaire économiste. Elles permettent d’appréhender en format réduit la complexité du monde libéral et ses traits principaux à partir des couleurs vives de métaphores choisies pour leur relief : un art de la jouissance orientée vers la prospérité agricole (chapitre 2) la récurrence des métaphores liquides (dont Yves Citton note qu’elles n’ont pas disparu de notre langage économique, qui use encore de « flux » et de « liquidités ») (chapitre 4) une réduction du travailleur à l’esclave ou à l’animal (chapitre 5) — il s’agit après tout de comparer des coûts.

Quant à l’histoire de « l’économisme » dont Yves Citton discerne l’invention chez les physiocrates, elle met en relief la permanence de ce qui va devenir le discours du libéralisme du marché. Elle ne révèle pas seulement la continuité d’une théorie du marché ; elle montre réciproquement que la critique du libéralisme a été immédiate : découvrant des textes rares, rappelant les débats négligés, mettant en rapport les interventions, Yves Citton administre la preuve que le débat a été immédiat. C’est le cas quand on aborde la question de la moralité du marché (chapitre 5, chapitre 9), ou l’ambiguïté d’analyses indissociablement descriptives (sur le fonctionnement du marché) et normatives (comment il devrait fonctionner). C’est également vrai de problèmes plus techniques, comme le rôle du monopole (chapitre 10) et la difficulté que constitue l’inégalité des puissances entre acteurs capitalistes (chapitre 11). D’où l’impression que le conflit entre les théories du marché et leurs critiques s’est en quelque sorte figé depuis. Elle justifie amplement le titre — la physiocratie est la matrice de l’argumentation de l’économie libérale ; elle indique également que le libéralisme —j’ajouterai : comme sa critique — n’est pas si « moderne », contrairement à ce qu’affirme la vulgate néolibérale aujourd’hui. Yves Citton va même plus loin : il montre que chez les physiocrates du moins, la théorie du marché contient une part anti-moderne, qu’elle récuse la capacité de création des lois en soumettant les hommes à l’ordre d’airain du marché. Dans cette vision, le marché est une forme de l’hétéronomie, alors que l’acquis des Lumières promet justement l’autonomie des êtres humains.

L’histoire sert donc ici de révélateur critique : comme le note Yves Citton, l’évidence des théories du marché n’avait rien… d’évident au temps des physiocrates ; c’est pourquoi revenir à l’histoire des débats sur l’économie permet d’exposer une argumentation qui n’a plus besoin aujourd’hui de se mettre en forme pour convaincre. Or, gommer l’évidence de la société de marché, c’est participer à sa remise en cause. D’où un livre à deux dimensions, constituées par une histoire littéraire du discours économique et une critique du libéralisme de marché, développée dans une conclusion (appelée « post-ludde ») étudiant notamment les rapports du libéralisme et du jeu.

Un troisième dimension ouvrirait au registre méthodologique. Le remarquable chapitre 6 explique les principes d’une intervention dont on pourrait souligner les risques d’illégitimité. Comment une analyse littéraire peut-elle rendre compte de la formation d’une science ? La réponse, nuancée, de l’auteur tient à ce que la science économique ne s’est jamais séparée du discours économiste, et son livre montre précisément la permanence d’une porosité entre la connaissance économique et ce qu’est devenu l’idéologie libérale.

Yves Citton est professeur de littérature française à Pittsburgh : un métier, une discipline, un lieu. De cette discipline, le livre tire une construction impeccable, un style alerte, servant une érudition qui, de ce fait, n’est jamais pesante et se voit complétée par les ressources cruciales d’une bibliographie étendue. De ce métier, l’ouvrage se signale par un très grand souci pédagogique : on n’est jamais perdu dans des débats pourtant complexes, que l’auteur sait résumer sans simplifier de manière à situer les textes mobilisés pour son analyse. La clarté de l’exposition ne le cède donc en rien à la force intellectuelle du propos. Sans doute, on peut être gêné par quelques sauts rapides entre la physiocratie et le libéralisme du XXIème siècle. Effet de lieu, au fond : pour le lecteur français, le marché est infiniment moins légitime qu’il ne l’est dans la société américaine ; de ce fait, il est moins utile de souligner fréquemment la portée critique des analyses.

Cela n’empêche certes pas le livre d’accomplir son ambition : ouvrir par l’étude littéraire une voie originale dans la critique de l’idéologie libérale en sollicitant l’analyse de ses stratégies de langage. Ainsi le livre d’Yves Citton relève de la tradition prestigieuse mais trop rarement illustrée où les études littéraires participent d’une histoire des idées et permettent une intelligence accrue de la pensée politique.


Thierry Leterre
( Mis en ligne le 17/10/2001 )
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