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Histoire & Sciences sociales  ->  Sociologie / Economie  
 

Monumentale sociologie religieuse
Camille Tarot   Le Symbolique et le sacré - Théories de la religion
La Découverte - Textes à l'appui 2008 /  39 € - 255.45 ffr. / 910 pages
ISBN : 978-2-7071-5428-6
FORMAT : 15,5cm x 24cm

L'auteur du compte rendu : Sébastien Dalmon, diplômé de l’I.E.P. de Toulouse, est titulaire d’une maîtrise en histoire ancienne et d’un DEA de Sciences des Religions (EPHE). Ancien élève de l’Institut Régional d’Administration de Bastia et ancien professeur d’histoire-géographie, il est actuellement conservateur à la Bibliothèque Interuniversitaire Cujas à Paris. Il est engagé dans un travail de thèse en histoire sur les cultes et représentations des Nymphes en Grèce ancienne.
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Le monumental ouvrage du sociologue Camille Tarot (912 pages), issu de sa thèse de doctorat soutenue en 1994, a pour but de renouer avec une sociologie générale de la religion, ambition qui fut celle des grands fondateurs Emile Durkheim ou Marcel Mauss, mais qui n’a plus guère cours de nos jours dans les études de sciences des religions. Le livre se présente à la fois comme un grand manuel de sociologie religieuse, donnant une description détaillée des principales conceptions possibles des rapports du social et du religieux, et comme un essai de redéfinition du fait religieux, arbitrant clairement entre les différentes théories précédemment exposées. C’est en effet seulement après avoir présenté en détail les thèses et arguments de ses prédécesseurs, puis reconstitué les différentes controverses qui les ont opposés, qu’il opère des choix entre ces différentes thèses, ou du moins qu’il dégage les solutions qui lui semblent les plus plausibles.

L’étude est centrée sur le rapport entre deux concepts fondamentaux de la sociologie des religions : le sacré, théorisé par Emile Durkheim, et le symbolique, découvert par Marcel Mauss. L’hypothèse principale est que la distinction du sacré et du symbolique est première pour poser le problème de la définition de la religion. En combinant ces deux critères, on peut distinguer quatre grands types de théoriciens : ceux qui, comme René Girard, retiennent le sacré mais non le symbolique ; ceux qui, à l’inverse, comme Claude Lévi-Strauss, retiennent le symbolique sans faire mention du sacré ; ceux qui, à l’instar de Marcel Gauchet, les ignorent l’un et l’autre ; enfin, ceux qui, comme Camille Tarot lui-même (et avant lui Durkheim et Mauss), les associent l’un avec l’autre.

La première partie de l’ouvrage présente un état des lieux, mais aussi les outils et problématiques de toute science des religions. L’auteur part d’un exemple concret, celui de l’eau, pour aborder les notions de symbolique et de sacré, exposant tour à tour la symbolique de l’eau comme archétype transculturel selon Mircea Eliade, l’imagination matérielle de l’élément aquatique selon Gaston Bachelard, ou une lecture structurale inspirée des travaux de Claude Lévi-Strauss et Jean-Pierre Vernant. Il nous offre ensuite un panorama à la fois historique et épistémologique de la religion, s’intéressant aux héritages antiques (avec une analyse étymologique remontant au latin religio) et chrétiens, aux héritages modernes et postmodernes, sans oublier les conceptions d’autres cultures (chinoise notamment) ou les tentatives de définition et les remises en cause du concept chez les sociologues, philosophes, historiens ou autres spécialistes des sciences religieuses.

La seconde partie expose les principales théories en présence. Camille Tarot commence par Emile Durkheim et Marcel Mauss. Il expose ensuite la phénoménologie religieuse et le comparatisme morphologique de Mircea Eliade, qui s’accommode d’une certaine indistinction entre sacré et symbolique (où le premier absorbe le second), puis celui de Georges Dumézil. A l’opposé, Claude Lévi-Strauss fonde une théorie structurale générale de la culture et des cultures à partir du seul symbolique compris comme échange sur le modèle du langage, mais en excluant complètement les problèmes du sacré, dont la notion est dissoute. Le triomphe du structuralisme dans les années 1960-1970 offre le contexte immédiat de la réaction de René Girard, qui entend réaffirmer la réalité objective du sacré, fondée sur le mécanisme du bouc émissaire et maintenue par les pratiques sacrificielles. Pierre Bourdieu peut apparaître comme un héritier du structuralisme, surtout en matière de sociologie de la religion, tout en se rattachant à une authentique tradition laïque, et en présentant le symbolique comme médiateur de la domination. Marcel Gauchet va plus loin en prétendant construire une théorie générale de la religion en restant à l’extérieur d’elle-même, du point de vue du seul politique, et donc ne faisant appel directement ni au sacré, ni au symbolique.

La troisième partie traite des confrontations entre ces différentes thèses : Eliade se présente comme un antidurkheimien, et son comparatisme phénoménologique diffère fort de celui de Dumézil. Lévi-Strauss ignore Eliade et ne répond pas aux demandes d’explication de Girard. Hors Durkheim, Girard ignore les sociologues français et ne semble pas avoir lu Dumézil. Bourdieu et Gauchet ne mentionnent pas Girard, alors qu’il est impensable qu’ils ne l’aient pas lu. Selon Camille Tarot, le conflit entre Girard et Lévi-Strauss est radical et central ; il finit même par l’appeler la «grande guerre».

Dans la quatrième partie, Camille Tarot présente son propre modèle, distinguant plusieurs fonctions : pharmakologique (réemploi du mal pour lutter contre le mal, articulant d’un côté religion, sorcellerie et thérapeutique, de l’autre religion et politique), xénologique (la religion comme altérité), ou encore dorologique (la religion comme don et sacrifice). Il opère une contre-épreuve iconoclaste et provocatrice, se demandant si les drogues sont à l’origine de la religion. Selon lui, il apparaît que l’essence du fait religieux est à rechercher à l’intersection du symbolique et du sacré, sans abandonner l’usage du mot de religion. Il est à comprendre à partir des fondations de Durkheim (qui aborde la religion par le sacré et non plus par le divin) et de Mauss (son invention du symbolique a servi en partie au structuralisme à se fonder), complétées par les apports de Girard (qui permet de repenser et de concrétiser les intuitions durkheimiennes sur l’effervescence ; car si toute effervescence n’est pas violence, en revanche toute violence est effervescence). La religion renvoie à des ensembles de problèmes qui doivent être abordés dans leur contexte ethnographique et historique, mais sans renoncer pour autant à tenter de dégager des mécanismes humains universaux. Le processus du bouc émissaire, théorisé par Girard, apparaît à Camille Tarot comme l’un de ces universaux. Le rite permet le refroidissement de ce processus ; la religion sert ainsi à suspendre la violence interne en la contenant.

Cet ouvrage stimulant fera probablement date dans les sciences religieuses, même si l’on n’est pas obligé d’adhérer à toutes ses analyses. Le propos est subtil et parfois complexe, mais non dénué d’humour et d’images choc («S’il faut abandonner le mot religion parce qu’il est ethnocentrique et lié à la domination occidentale, il faudra aussi abandonner les mots de chimie ou de démocracie», p.857). Sa lecture s’impose ainsi à tout chercheur travaillant sur le fait religieux, quelles que soient la période et l’aire culturelle considérées.


Sébastien Dalmon
( Mis en ligne le 26/05/2009 )
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