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Profession de géographe
Entretien avec Paul Claval


Paul Claval, Ennoblir et embellir - De l'architecture à l'urbanisme, Carnets de l'Info (Modes de Ville), septembre 2011, 294 p., 19 €, ISBN : 978-2-362-67017-6
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M. Paul Claval, professeur honoraire à l’Université Paris IV-Sorbonne, nous a reçu seul dans un bureau qu’il partage avec deux autres collègues à l’Institut de géographie, rue Saint-Jacques à Paris. Une attention qu’il apprécie, puisqu’après tout, il n’y enseigne plus.

Parutions.com : A un géographe, insistant sur l’importance souvent négligée de la spatialité, la première question à poser est peut-être celle de votre présence au monde. Par exemple sous cette forme : Quels ont été les lieux marquants de votre vie ? Si le territoire est l’espace familier et celui de la vie quotidienne, peut-on délimiter votre territoire ? Peut-être à plusieurs échelles (monde, France, «racines régionales») ? Enfin quelles sont les personnes, qui sont associées à ces lieux ?

Paul Claval : Je suis né en 1932 : mon père, instituteur à l’origine, venait de devenir Vérificateur des Poids et Mesures. La formation des fonctionnaires se faisait alors souvent par apprentissage en région parisienne. Il fut ensuite nommé à Romorantin. A l’époque, Intermezzo de Giraudoux avait popularisé l’idée que le fonctionnaire français typique était le Vérificateur des Poids et Mesures, mais c’est un hasard. J’ai ensuite passé l’essentiel de ma jeunesse dans la région de Cahors et, en vacances, à Martel, pratiquement à la limite entre le Massif central et le Sud-Ouest. Cette expérience m’a formé, enfant. J’y ai appris des notions qui faisaient partie de la culture populaire locale et une première géographie vécue de ce territoire. Comme je l’ai dit dans ma Géographie régionale, ma mère a enseigné au début des années vingt dans une petite école du Limargue, au contact du Massif central et du Bassin aquitain, ses élèves s’injuriaient et se traitaient de «ségalins» ou de «caussetiers» selon que l’exploitation de leurs parents se trouvait sur les roches cristallines ou sur les calcaires du lias et selon qu’elle produisait du seigle ou du froment : ils savaient tous ce qu’étaient le «ségala» et le «causse».

J’ai fréquenté l’école primaire d’un hameau alors purement rural de la commune de Cahors. Ma mère y était institutrice. Nous avions les jeux de la jeunesse des campagnes, comme la pose de collets, et un héros de ce temps fut pour nous un camarade qui était arrivé en retard en classe parce qu’il avait attrapé un marcassin et avait dû appeler son père pour l’abattre. Je suis né dans un milieu où l\'on était traditionnellement catholique ; une de mes tantes était directrice d’une institution religieuse de jeunes filles, ou ouvroir, dans un bourg de la vallée de la Garonne, qui ressemblait un peu à celui de Don Camillo : le maire était communiste, mais conciliant au fond. Il admirait ma tante parce qu\'elle avait giflé le jeune instituteur le jour où elle avait surpris ce dernier embrassant une de ses élèves. Depuis lors, il faisait voter tous les ans par son conseil municipal la fourniture de stères de bois pour la fête de l’ouvroir de ma tante, qui avait lieu l’été - ces réserves servaient en fait à chauffer l’ouvroir l’hiver ! C’était une expérience de la vie sociale avec sa complexité, et du rôle des valeurs vécues, par-delà les étiquettes et les oppositions officielles.

J’ai toujours été intéressé par la géographie, et d’abord par les cartes. J’étais assez doué en classe dans cette discipline, ce qui m’a permis de remporter deux prix au concours général, en première et en terminale. Cela m’a donné l’occasion de faire les premiers grands voyages de ma vie, les premiers aussi sans ma famille. Le premier prix consistait à visiter le Maroc, alors protectorat français. Je me suis retrouvé adolescent dans un car «seul» au milieu de Scandinaves qui visitaient le massif du Djebel Toubkal. J’y ai découvert un monde qui m’était totalement étranger, à tous égards, la pauvreté incroyable et une agriculture de type médiéval. Un choc que les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent sans doute plus vivre, car on ne voyage plus de cette façon. L’année suivante, on m’a fait visiter l’Algérie. Sur les hautes plaines, autour de Sétif, les colons n’osaient plus, depuis la révolte de mai 1945, dormir dans leurs fermes : j’ai compris que l’époque coloniale touchait à sa fin.

J’étais bon en mathématiques, surtout en géométrie, j’aimais résoudre les problèmes. J’ai donc décidé d’abord d’étudier les sciences et j’ai fait une hypotaupe – ce qui fait que je n’ai jamais eu le complexe d’infériorité que les géographes ont souvent vis-à-vis des scientifiques purs et durs. Mais j’ai bifurqué assez vite de nouveau vers la géographie et une prépa littéraire puis en faculté. Je n’aimais pas les prépas : je n’y faisais rien, sauf lire beaucoup de romans policiers, surtout anglo-saxons – c’est alors que j’ai pris goût à lire l’anglais, ce qui m’a considérablement servi par la suite. J’ai été marqué par deux professeurs : un professeur de lettres du lycée, Mercadier, qui m’a appris à lire attentivement les textes littéraires et à y suivre, par exemple, les mutations socio-historiques, comme celles du statut de valet de Corneille et Molière à Beaumarchais ; l’autre, Taillefer, dirigeait l’Institut de Géographie ; il m’a enseigné à interpréter rigoureusement cartes topographiques et cartes géologiques - un exercice très utile, très formateur ; à l’occasion d’une dissertation sur les États-Unis, il m’a fait comprendre ce qu’était l’organisation régionale, et sa dimension historique. Il y avait aussi Barrère, qui ensuite est devenu professeur à Bordeaux : il m’a fait découvrir que la carte thématique n’était pas seulement une illustration, mais un outil de recherche et de réflexion.

J’ai ensuite passé l’agrégation et effectué mon service comme Élève-Officier de Réserve à Châlons. J’étais sous-lieutenant artilleur à Poitiers, mais l’unité formait en fait des fantassins : c’était la guerre d’Algérie. Je passais huit heures à diriger ma section sur le terrain : j’avais l’esprit extraordinairement frais et en profitais pour lire pendant mes soirées. J’étais libre de lire et je n’ai jamais aussi bien réfléchi qu’à cette époque. J’allais à Paris où je m’achetais des livres, certains ont joué un rôle décisif.

J’ai été marqué par ma vie et mon enseignement en Franche-Comté. J’y ai épousé Françoise Daillens. C’était une excellente géographe (elle avait été reçue première à l’agrégation masculine de géographie) et une cartographe inspirée – elle a illustré tous mes livres. Elle était protestante et avait des liens familiaux avec la Suisse. Je lui dois d’avoir mieux compris la Suisse voisine et d’être devenu sensible à la différence de mentalités et de modes de vie que crée la différence de religion dominante dans ces pays francophones très similaires à bien des égards. On le voit dans certains de mes livres par le fait que je me réfère au Jura ou à la différence de culture d’un côté et de l’autre de la frontière. Mes racines catholiques dans la France officiellement laïque n’ont pas joué un rôle aussi important dans mon intérêt croissant pour la dimension culturelle en géographie humaine, notamment pour la question de la culture symbolique et de ses dimensions religieuses ou «idéologiques».

Quand nous sommes allés à Amsterdam avec mon épouse, à l’invitation de l’Université d’Amsterdam, un séjour fort agréable au cœur de la ville et au milieu des institutions culturelles les plus prestigieuses (musées, salles de concerts), nous avons pu vérifier ensemble ce fait auprès d’un jeune couple franco-néerlandais qui faisait partie de nos relations : le mari, protestant de gauche, interdisait à sa femme de laisser leurs enfants regarder la série La Petite maison dans la prairie, car, disait-il, il s’agissait d’un programme de la chaîne des «protestants conservateurs». Elle, Française, s’étonnait de l’intransigeance de son mari ; elle regrettait de ne pas pouvoir jouir d’une heure de calme en installant ses enfants devant une banale série télévisée montrant la vie rurale en Amérique ! Pour son mari, en revanche, il s’agissait d’une valorisation de la société rurale patriarcale, d’une idéalisation d’un ordre social politico-religieux destinée à influencer les enfants dès le plus jeune âge. C’est ainsi que nous avons compris la singularité de la société et du système politique néerlandais : la télévision y appartient à l’Etat, mais celui-ci divise les temps d’antenne entre les différents groupes religieux et idéologiques selon leur poids dans la société. La télévision a agi pour nous comme un révélateur de la nature de l’Etat et de la démocratie dans ce pays : pas un Etat à la française, «au-dessus» des religions, mais un cadre permettant pacifiquement aux communautés de s’y exprimer. Je précise : il ne s’agit pas de «communautarisme» au sens français, qui implique une composante locale, de ghettos et d’espaces confisqués ; plutôt ce qu’on appelle les «colonnes» de la société.

J’ai voyagé évidemment hors d’Europe, et en particulier au Japon, à Taïwan, au Canada, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande (dont j’avais beaucoup rêvé, étant enfant), en Australie, au Brésil, etc. J’ai très jeune été plus intéressé par les pays neufs que par les vieux pays des origines de la civilisation européenne. J’ai peut-être espéré, comme d’autres, y mieux voir comment naît un peuple ou un pays, mais je ne suis pas sûr que ce soit plus clair. J’ai particulièrement apprécié une tournée de conférences dans les six universités de Nouvelle Zélande, comme \'\'French National Fellow\'\', cet universitaire français que le gouvernement néo-zélandais invita tous les ans, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à l’affaire du Rainbow Warrior, pour promouvoir les liens universitaires entre les deux pays ; à l’époque, je succédais à Emmanuel Leroy-Ladurie.

Je suis allé souvent au Brésil, un pays que je connais bien ; cela a été pour moi l’occasion d’apprendre le portugais, une langue que je lis avec plaisir et écris à peu près ; je prononce dans cette langue les conférences qu’on m’y demande. Les pays neufs ont l’avantage de parler souvent une langue européenne que je maîtrise : l’anglais par exemple. Je suis familier des États-Unis, au moins de la côte est et du Texas ; je ne suis jamais allé en Louisiane, alors que je connais bien le Québec et le Canada anglophone.

Parutions.com : Cela nous conduit logiquement à votre travail sur la géographie humaine et surtout sur la géographie culturelle, dont vous avez été le pionnier en France. Comment cela s’inscrit-il dans votre parcours et quelle cohérence avec l’ensemble de votre œuvre qui touche tous les domaines de la géographie ?

Paul Claval : Mon œuvre a porté essentiellement sur la géographie humaine, même si j’ai été formé à la géographie physique - ce que je ne regrette pas : c’était un exercice intellectuel intéressant et formateur, mais à l’échelle de temps où se déroule l’histoire, c’est assez marginal pour celui qui s’intéresse à la distribution et aux activités des groupes humains ; la part de la géomorphologie est longtemps restée trop grande dans les études et examens de géographie. A-t-on tant besoin de géologie et géomorphologie pour expliquer l’organisation et les structures spatiales de nos sociétés ? Étudiant, j’étais un peu frustré de la part trop réduite qu’on donnait à la géographie humaine : cette dernière me semblait alors trop peu développée et pas assez rigoureuse, mal intégrée aussi dans le tout de la géographie. Nos professeurs nous renvoyaient alors à La Géographie humaine de Jean Brunhes, aux Principes de géographie humaine de Vidal de La Blache ou à La Terre et l’évolution humaine de Lucien Febvre, des ouvrages d’introduction de qualité, mais pensés ou publiés autour de la Première Guerre mondiale ! On nous y parlait de colonisation, alors que les empires coloniaux s’effondraient ! La société qu’ils présentaient avait subi entre-temps le choc de deux guerres mondiales et de la crise de 1929 ! Il n’existait aucun manuel à jour sur l’état de la géographie humaine et de ses débats, aucun ouvrage non plus sur son histoire : si bien que j’ai décidé d’en écrire un moi-même pour combler cette lacune ! L’Essai sur l’évolution de la géographie humaine publié en 1964 est d’ailleurs sans doute, des ouvrages que j’ai écrits, celui que je préfère : comme tout essai, il avait ses défauts, mais c’était une expérience intellectuellement stimulante d’inventer du nouveau, sans modèle préétabli.

J’ai, chronologiquement, commencé à repenser la géographie humaine par la géographie économique. Je m’étais mis sérieusement à l’économie moderne en lisant, entre 1955 à 1957, les cours de Raymond Barre. Il me semblait que la géographie négligeait très paradoxalement le rôle de la circulation, pourtant considérée comme un des deux piliers de la géographie humaine aussi bien par Friedrich Ratzel que par Vidal de la Blache ; elle ne s’attachait guère, en particulier, à la question de la distance, à la variable «coût de la distance», dans l’organisation économique. Pendant mon service militaire, j’achetais à l’automne 1957 Économie et espace de Claude Ponsard, un livre parfois un peu difficile, publié en 1955 par un économiste qui rendait ainsi accessible le domaine de l’économie spatiale, jusque-là développé essentiellement par des auteurs allemands. L’économie avait formulé clairement et articulé un corps de doctrine permettant de traiter sérieusement des problèmes géographiques. Il fallait appliquer et développer ce type d’analyse et restructurer la géographie économique, en partant des meilleures études théoriques disponibles. En février 58, je décidai de travailler à un livre sur ce thème ; il en est sorti en fait deux ouvrages : d’abord en 1963 Géographie générale des marchés, puis en 1968 Régions, nations, grands espaces.

J’ai, dans des textes postérieurs, critiqué l’oubli du facteur de la distance dans la géographie marxiste de l’époque : je ne faisais que répéter en cela le marxiste Henri Lefebvre ! C’est tout le sens de Limits to Capital du géographe marxiste anglo-américain David Harvey : dans ce livre, il essaie de combler une lacune de la pensée de Marx à l’époque du Capital, en revenant au jeune Marx, qui, lui, était conscient de l’importance de la distance dans l’économie. Mais en cherchant à donner à son œuvre une dimension révolutionnaire, Marx a tout misé sur la rupture totale et instantanée, ce qui implique de négliger les différences spatiales croissantes avec l’éloignement. Il en est résulté des effets pervers et dysfonctionnements fatals dans la gestion hyper-centralisée des économies socialistes. Je ne sais si David Harvey dirait qu’il est d’accord avec moi, mais je constate qu’il fait comme si. L’étude des faits de la mondialisation le montre bien : à partir du moment où les traités promeuvent le libre-échange, où la révolution des transports abaisse les coûts et où il est techniquement (par la révolution de l’information) et financièrement possible aux entreprises de gérer la production de très loin, elles n’ont plus besoin de concentrer la production près des lieux de conception et de direction ; elles délocalisent donc dans leur propre intérêt et afin de se soustraire au contrôle de l’Etat où elles se sont d’abord épanouies, et mettent donc en concurrence les États entre eux. On avait déjà constaté cette capacité croissante à délocaliser à l’échelle de la France au moment où les lignes aériennes intérieures se sont mises en place, dans les années 1960, mais depuis lors, les entreprises passent les frontières !

Parutions.com : Dans la géographie humaine, vous accordez une grande place à la culture : vous préparez d’ailleurs la 3ème édition de votre Géographie culturelle. Avez-vous eu des maîtres ou des modèles ?

Paul Claval : J’ai eu un modèle en géographie économique – Ponsard. Je n’en ai pas eu en géographie culturelle. J’ai beaucoup lu les collègues étrangers pour les intégrer à mon travail, mais lorsque j’ai développé la géographie culturelle, ce n’était pas sous l’effet d’une lecture particulière ; je n’ai d’ailleurs pas suivi de maître. J’ai mentionné le rôle de mon épouse, notre expérience de différences culturelles concrètes avec la Suisse, le Canada ou les Pays-Bas. Le facteur religieux est un des aspects de la culture symbolique : le protestant se rappelle la parole du Seigneur : «Je serai avec vous dès que vous serez réunis pour prier en mon nom» : cela crée une conviction plus égalitaire dans cette confession que dans le catholicisme qui enseigne le rôle déterminant du prêtre médiateur, conception qui favorise en revanche la tendance à la hiérarchie. La nature de l’Etat aux Pays-Bas illustre la difficulté réelle que doit traiter la construction européenne : il ne suffit pas d’abaisser les barrières douanières et les frontières pour créer ipso facto l’homogénéité culturelle et l’entente. Car la démocratie n’a pas exactement le même sens en Hollande qu’en France : aux Pays Bas, la liberté de légaliser des drogues douces résulte du choix de certaines des ‘colonnes’ de la société, que l’Etat respecte. Bien sûr cela ne signifie pas qu’il soit impossible de cohabiter avec les autres peuples européens. Mais comme en France, où il a fallu transformer les Bretons et les Languedociens en Français d’une même république, sans nier toutes leurs différences pour autant, il faudra du temps pour harmoniser les règles entre Européens. J’ai donc voulu montrer la force du facteur culturel dans la perception du monde et dans les décisions. Bien sûr, j’ai lu les auteurs anglo-saxons, mais ils privilégiaient la culture symbolique au point de négliger la culture matérielle, ce que je n’acceptais pas. Pour mon manuel sur la géographie culturelle, je n’avais pas de modèle, j’ai donc dû organiser concepts et méthodes.

L’originalité de mes publications (qu’il s’agisse de géographie culturelle ou de géographie économique) a été souvent niée ou discutée à ce sujet. Sous prétexte que j’avais lu et intégré, le premier en France parmi les géographes, des auteurs anglo-saxons, certains, qui ne les avaient pas lus, incapables de voir ma contribution propre, m’ont présenté comme un simple traducteur, un truchement. Et sous prétexte que je m’intéressais à la culture, on m’a parfois présenté comme un «culturaliste», façon de dire que je négligeais des données plus importantes, celles de l’économie et de la politique en particulier. J’ai été considéré comme un novateur jusqu’en mai 68 ; j’ai vécu les événements à l’université de Besançon, j’en dirigeais alors le département de géographie ; comme j’avais mis en place une représentation étudiante élue avant les grèves, les étudiants de géographie ne virent aucune raison de bouder leurs cours : je fus présenté par une certaine «gauche» comme «réactionnaire», alors que mes idées n’avaient pas changé entre avril et juillet ! A cette époque, un de mes collègues m’a fait remarquer un jour qu’il m’avait cité dans un article ; comme je l’en remerciais en lui signalant que c’était après tout normal, s’il m’avait emprunté quelque chose, j’eus la surprise de l’entendre répondre : «Oui, mais tes autres collègues de gauche, eux, ont décidé de ne plus te citer!»

Mon approche épistémologique, ou disons, historico-critique de la géographie est une autre de mes originalités. J’ai toujours été passionné par l’histoire des idées, notamment appliquée aux sciences sociales. Il me semble d’ailleurs nécessaire au bon exercice de la discipline de réfléchir aux présupposés oubliés et de les déconstruire, surtout au moment où ils mènent à des limites ou à une impasse. J’ai lu avec attention à ce sujet le fameux ouvrage de Thomas Kuhn sur les «révolutions scientifiques» et les «changements de paradigmes», mais cette vision, utile dans les sciences physiques, me paraît mal adaptée aux sciences sociales. Plus que de «révolutions» (il y en aurait trop pour que le mot garde sa pertinence), il faut parler, me semble-t-il, de «tournants» («turns» en anglais) successifs ou contemporains, qui attirent l’attention sur des aspects négligés. Il y a eu un tournant phénoménologique (insistant sur la subjectivité, l’expérience vécue face au regard scientifique avec ses constructions et ses modèles), un tournant culturel (soulignant l’épaisseur et la résistance des identités et la force des représentations et des croyances), un tournant «radical» (critiquant les tendances implicitement conservatrices du capitalisme d’une certaine géographie, confondant efficacité dans ce cadre et optimum social), etc.

Parutions.com : Comment voyez-vous les tâches et l’avenir de la géographie ? Quelle est son utilité sociale ? Que devient le métier de géographe ? Quelles sont les conditions nécessaires pour devenir un bon géographe ?

Paul Claval : La géographie aujourd’hui doit être à mon avis plus consciente des limites de la scientificité et de l’objectivité, plus ouverte au recul critique sur son travail. C’est la leçon «post-moderne» de la déconstruction : se méfier des modèles tout faits. La géographie doit être consciente de son historicité : elle est en évolution, elle est essentiellement évolutive. Deuxièmement, elle doit tenir compte du fait culturel. Troisièmement, elle doit garder à l’esprit la nécessité de faire varier les échelles et de lier les phénomènes dans des ensembles : les faits locaux s’expliquent en partie par leur participation à un fonctionnement d’ensemble plus englobant. C’est d’ailleurs une leçon que j’ai retenue de Ritter et de la géographie allemande, qui avait également marqué Elisée Reclus et Vidal de la Blache.

Pour devenir un bon géographe, il faut certes aimer l’expérience de la variété du monde, mais d’abord garder une faculté d’étonnement devant la différence et aimer à déceler des structures. Sur le plan de la formation, des études sérieuses en écologie (la science) me semblent requises. Dans ma jeunesse et longtemps après, les examens et concours ont imposé trop de géomorphologie aux étudiants, sans doute parce que c’était formateur et que cela se prêtait plus facilement à une évaluation, mais ce qui se traduit facilement en un exercice scolaire n’est pas forcément ce qui est le plus utile. Une certaine maîtrise d’outils mathématiques, surtout de statistiques, peut être utile : même si je n’ai pas produit d’études quantitatives, je n’ignore pas la nécessité de ces travaux ; mais outre que désormais existent de bons logiciels pour traiter les données et les classer, l’étude quantitative ne répond jamais à la question du «pourquoi». C’est d’ailleurs la même chose avec les modèles : que la structure des quartiers d’une ville soit annulaire, radiale ou autre, ou les trois en même temps, cela ne nous explique pas pourquoi.

Le métier de géographe s’est diversifié ; autrefois il était lié étroitement et presque seulement à l’enseignement. Aujourd’hui il y a de nombreux débouchés professionnels dans la géographie appliquée au tourisme, aux transports et à la télédétection. Dans l’enseignement, les postes sont limités et vu l’état des finances publiques, on peut se demander si le résultat en mai prochain pourrait changer les choses durablement. Je ne suis pas spécialiste de la pédagogie, même si je me suis intéressé à l’influence de Rousseau et Pestalozzi sur l’enseignement de ma discipline ; dans les années 70-80, j’ai un peu suivi les débats sur la pédagogie «par objectifs» ; il me semble que, par réaction excessive, la «pédagogie active» attend trop de la spontanéité des jeunes, d’autant qu’on a créé des classes hétérogènes avec des élèves sans les bases suffisantes pour suivre ; on a trop dévalorisé l’effort de mémoire et la formation de la culture ; l’expérience montre l’importance pour le professeur de ne pas trop se mettre au niveau des élèves ; il faut exiger des élèves qu’ils fassent effort sur eux-mêmes pour s’élever intellectuellement ; le rôle d’entraînement d’un pôle de bons élèves «moteurs» est aussi important dans une classe. Quant à l’ennui, on veut trop en «libérer» les jeunes, alors que c’est une expérience utile ! Paradoxe : on veut la spontanéité, mais on est presque culpabilisé de laisser les jeunes, dès le plus jeune âge, en face d’eux-mêmes. Les stimuler d’accord, mais pas trop les occuper, ni les infantiliser. Ils ont d’ailleurs peut-être trop d’heures de cours dans le secondaire… Il faut en revanche susciter le goût de la lecture et de la réflexion. C’est surtout important à l’université et c’est un point faible du système français. Pour résumer : on a peut-être été trop ambitieux, mais pas assez exigeant !

Il faut aussi toujours se méfier des modes et des simplifications, qui font perdre la sensibilité au réel. J’ai souvent critiqué l’habitude de figer les choses dans des termes passe-partout de plus en plus inadaptés : exemple, «les pays en voie de développement» le sont depuis longtemps et certains sont plutôt «développés de façon inégale» que «sous-développés» aujourd’hui ; on en tient compte d’ailleurs, en parlant de «pays émergents», mais la catégorie n’est pas satisfaisante, dans la mesure où les problèmes du Brésil n’ont pas grand chose à voir avec ceux de la Russie ou de l’Inde. Les favelas du Brésil, par exemple, sont fort différentes des \'\'townships\'\' d’Afrique du sud. Le Brésil à certains égards est au niveau de la France et des États-Unis ! A force de classer dans des cases verbales des cas très différents avec leurs dynamiques propres, on s’empêche de voir les changements arriver. Autre risque : au nom de l’étude, certes indispensable, de cas concrets, réduire l’enseignement à cela ; par manque de temps, limiter tellement le nombre des cas étudiés, que la culture générale tend à disparaître, comme l’histoire de la littérature a peu à peu disparu des têtes à force de voir des «textes» coupés des ensembles donnant sens.

Au-delà des géographes, aujourd’hui la géographie doit rester un élément de la formation des citoyens, car elle a une fonction politique éminente. Il faut répéter aux gens cette vérité méconnue que nous n’en avons pas fini avec la servitude. Elle prend simplement des formes toujours nouvelles. Si on ne les comprend pas, si on n’en prend pas la mesure, on risque de demeurer indifférents face au sort de ceux qui en sont victimes. Il y a des gens, obligés de se déplacer et de quitter leur pays, qui sont privés de droits sociaux et politiques parce qu’ils sont privés de papiers : ils sont souvent exploités de façon cynique. Cela va des travailleurs clandestins et domestiques de nos métropoles aux travailleurs pakistanais ou philippins d’Arabie Saoudite ou des monarchies du Golfe aux ouvriers palestiniens sous-payés en Israël.

Les gens doivent comprendre que la mondialisation met au défi les États de s’adapter pour inventer des modes d’action : ils sont rongés par en bas avec la décentralisation croissante, limités en haut par les organisations supra-nationales, défiés en bas par la puissance des entreprises. La géographie doit aider la puissance publique à prendre les meilleures décisions ; en démocratie, il lui faut donc informer les citoyens pour qu’ils se saisissent des questions et en débattent. En se méfiant des solutions à la mode : la politique de décentralisation et d’aménagement du territoire avec leur discours sur la nécessité de rééquilibrer pour un meilleur développement se sont fondées sur des certitudes qui étaient d’emblée discutables et qui le sont plus encore aujourd’hui ! Désormais avec le pétrole cher, chacun comprend que la rurbanisation et la dispersion en habitat pavillonnaire, qui mitent la France rurale, ne sont guère viables économiquement, tandis que le retour à la densité urbaine est difficile à réaliser !

Mais la géographie ne s’adresse pas qu’aux citoyens, aux électeurs et aux militants : elle s’adresse aussi aux êtres humains comme sujets responsables et doit les prévenir qu’ils doivent être des consommateurs conscients du caractère limité des ressources et des usagers prenant la mesure effective, dans leurs actes, des problèmes du «développement supportable» pour la planète. Au fond, la géographie pose à chaque époque la question de la meilleure vie de la société dans son éco-système et en appelle à la décision réfléchie des acteurs ; elle pose aussi la question de la frontière et de la souveraineté dans l’espace.

Parutions.com : Merci.


Entretien mené le 27 février 2012 par Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 13/03/2012 )
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