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«Se préparer à la surprise»
Patrick Lagadec   Le Continent des imprévus - Journal de bord des temps chaotiques
Les Belles Lettres Manitoba 2015 /  21 € - 137.55 ffr. / 266 pages
ISBN : 978-2-251-89013-5
FORMAT : 15,7 cm × 24,0 cm
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Patrick Lagadec, expert internationalement connu et reconnu des situations de crise, auteur de plusieurs ouvrages de référence, nous livre aujourd’hui un tableau rétrospectif de ses quelques 40 ans d’activité dans ce domaine qui nous concerne tous mais qui demeure pourtant mal connu, paradoxe dont on verra plus loin les raisons. Souvent, celui qui parvient à la fin de sa carrière, lorsque cessent ses activités officielles, éprouve le besoin de se retourner sur son passé, de tenter de dresser un bilan et d’en faire profiter tous ceux qui pourraient être intéressés par ce qu’il a fait ou vu. Le livre que voici relève de cette démarche mais ne constitue pas, comme il est fréquent, un simple livre de souvenirs ou un plaidoyer pro domo. Il en diffère à la fois sur la forme et sur le fond.

Le parti adopté est celui d’un récit globalement chronologique, sous forme de courts flashs, d’anecdotes significatives, allant du tragique au rire, mais toujours avec le souci de replacer l’épisode dans son contexte et d’en tirer les enseignements. Pour reprendre les termes mêmes de l’auteur, le projet est celui d’un récit et la matière, le «hors-carte», soit tout ce qui prend les prévisions et précautions à contre-pied. Le plan file la métaphore maritime en trois temps : l’embarquement, la navigation et des routes à poursuivre. On y croise nombre d’acteurs, connus ou inconnus, seuls ceux qui ont eu un rôle positif étant nommés, ainsi que ceux qui l’ont aidé à porter l’ouvrage et ont droit à des notices élogieuses, l’anonymat des autres relevant probablement davantage de la charité que de la prudence…

En effet, de quoi s’agit-il ? Du livre d’un chercheur dont la vocation est venue en comprenant combien les grands événements dramatiques qui jalonnent notre vie étaient insuffisamment anticipés et gérés, depuis les catastrophes industrielles (marées noires, diffusion d’éléments toxiques comme à Seveso ou Tchernobyl, incendies et explosions de sites) aux phénomènes naturels (typhons, tsunamis, éruptions, inondations, canicules ou tremblements de terre) en passant par des drames plus ponctuels (Furiani, attentats). Ce constat d’insuffisance est le fil rouge du livre, avec ses causes essentiellement humaines (routine, excès de confiance en soi, refus de la critique, refus de se livrer à un bilan objectif a posteriori).

Mais, devant ce constat sévère, que peut faire le chercheur ? La réponse constitue l’autre leitmotiv de l’ouvrage, l’auteur étant toujours obligé de tenir les deux rôles : publier des ouvrages théoriques qui permettent de penser l’impensable, d’où les concepts novateurs ainsi forgés de «risque technologique majeur» dans les années 80 aux «mégachocs» actuels. Mais aussi tenter d’agir concrètement auprès des décideurs en charge de la gestion des crises pour les amener à prendre conscience de leurs limites, voire de leurs insuffisances. D’où des propositions concrètes dont on ne retiendra que la plus récente, celle de constitution de «forces de réflexion rapide», groupe de personnes de divers profils, chargés de donner aux gestionnaires de crise, en temps réel, un éclairage plus large et plus profond que pour celui qui est aux prises avec une réalité qui tend à le dépasser ou du moins à altérer son jugement. D’où aussi le personnage souvent joué par Patrick Lagadec, avec des succès divers, de «poil à gratter» dans colloques et conférences, expert non participant mais ayant un droit d’intervention directe pour rompre avec le conformisme et l’autosatisfaction trop souvent de règle, ce qui lui vaudra nombre de rebuffades, voire de proscriptions. D’où enfin la nécessité de «prendre son bâton de pèlerin» selon son expression et de sillonner le monde pour rencontrer ceux qui ont eu à affronter la réalité et qui apportent parfois un retour d’expérience irremplaçable, ainsi que pour tenter de persuader les responsables que l’on peut et doit faire mieux.

Voilà de quoi nourrir un livre passionnant et passionné et qui évoquera au fil des pages pour chaque lecteur des moments forts de son passé, mais l’auteur va plus loin en tentant de cartographier la terra incognita de l’avenir ou du moins, selon le titre de ce dernier chapitre, de tracer «des routes à poursuivre». Et pour cela, deux temps ainsi définis, «nous arracher à la tyrannie du convenu» et «nous projeter dans l’invention». Le premier de ces deux objectifs se heurte à deux obstacles majeurs, de nature très différente : d’une part, la science semble de peu d’aide car elle s’occupe des régularités plus que des singularités, des fameux «cygnes noirs» de Nicholas Taieb ; d’autre part, on ne peut sous-estimer la résistance sociologique des administrateurs en charge de l’action, dont Tocqueville soulignait déjà la répugnance devant la critique ou l’initiative venant de ce que l’on nomme aujourd’hui la société civile. Le second objectif n’est pas plus aisé à atteindre : il s’agit en effet de «se préparer à la surprise», et donc de gérer un paradoxe, au moins apparent. Patrick Lagadec nous encourage à le faire en remarquant que, cette fois-ci, la science peut aider, habituée qu’elle est à se colleter à l’inattendu et en nous donnant quelques clefs qui permettent la gymnastique intellectuelle et managériale pour être prêt le moment venu et de pouvoir faire, selon sa conclusion, «de l’inconnu, notre territoire».

L’ouvrage s’achève par l’analyse des événements de janvier 2015. Ceux de novembre rendent plus nécessaire encore sa lecture et sa méditation, sans toutefois omettre de garder à l’esprit que ses interrogations sont de tous les temps. N’est-ce point le cardinal de Retz, dans ses Mémoires cités par L. Jerphanion (C’était mieux avant…) qui remarque : «Il est inexcusable de n’avoir pas prévu et de n’avoir pas prévenu les conjonctures dans lesquelles on ne peut plus faire que des fautes» ? Et, ajoute t-il : «Il est des conjectures où la prudence même ordonne de ne consulter que le chapitre des accidents». La sagesse classique rejoint ainsi l’expert contemporain pour nous enjoindre de regarder la réalité d’un œil neuf. Puisse chacun de nous y déférer en lisant Patrick Lagadec.


Jean-Etienne Caire
( Mis en ligne le 14/12/2015 )
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