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Honni soit qui mâle y pense...
Ruwen Ogien   Penser la pornographie
PUF - Questions d'éthique 2003 /  16 € - 104.8 ffr. / 172 pages
ISBN : 2-13-053867-3
FORMAT : 15x22 cm
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A l’écran, un homme et une femme. L’homme seul prend l’initiative de la parole : il s’adresse à la femme à l’impératif («lève-toi», «tourne-toi»), fait lui-même les questions et les réponses («tu aimes ça ?», «ouiiiii»), l’insulte («chienne», «salope»). Le corps de la femme est systématiquement plus exposé à la caméra que celui de l’homme, ce qui oblige parfois les acteurs à copuler dans des positions invraisemblables, mais qu’importe : la femme doit être VUE ! Au cours d’un acte sexuel qui commence avec l’érection… de l’homme, et qui prend fin par l’orgasme… de l’homme. Le personnage féminin est évidemment censé avoir eu du plaisir – on l’entend assez crier – mais on se demande bien comment…

Les féministes américaines Dworkin et Mac Kinnon proposent de la pornographie la définition suivante : «asservissement sexuel des femmes (cela vaut aussi pour les hommes s’il y a lieu) par des images ou par des mots qui les représentent comme des objets prenant plaisir à être humiliés, battus, violés, dégradés, avilis, torturés, réduits à une partie de leur corps, placés dans des postures serviles de soumission ou d’exhibition». En rendant l’inégalité sexuellement excitante, la pornographie induit un climat de haine et de violence envers les femmes.

Ruwen Ogien a-t-il déjà visionné un film porno ? Certains passages de son ouvrage permettent d’en douter. Il est vrai que l’analyse du contenu des films ne l’intéresse pas. Ce philosophe étudie plutôt le débat public sur la pornographie, entre «pornophiles» et «pornophobes» conservateurs ou libéraux, à travers une « éthique minimale » distinguant le Juste du Bien et basée sur trois principes : la neutralité à l’égard des conceptions que chacun se fait du Bien sexuel, le refus de nuire à autrui, la prise en compte de la voix de chacun. Il balaie rapidement la position des conservateurs sur la pornographie car ceux-ci la condamnent au nom de leur conception du Bien sexuel selon laquelle le sexe n’a de valeur que dans le cadre d’une relation amoureuse entre un homme et une femme. L’ouvrage est consacré à l’analyse les conceptions «libérales» de la pornographie qui dominent actuellement le débat public et que l’on peut résumer ainsi : la diffusion de la pornographie doit être contrôlée parce qu’elle serait dommageable pour les adolescents et pour les femmes (donc au nom du Juste et pas du Bien).

La pornographie nuit-elle réellement aux adolescents ? Ogien critique les études douteuses qui ont fleuri récemment sur les supposés «dommages psychologiques». Il va jusqu’à pointer des incohérences dans le traitement des mineurs : alors que la responsabilité pénale peut être envisagée dès 13 ans et que la majorité sexuelle est fixée à 15 ans, les adolescents seraient soi-disant trop jeunes pour être confrontés à la pornographie… De plus, s’ils s’intéressent à la pornographie, c’est peut-être parce qu’ils ne trouvent pas d’autre moyen pour assouvir leur curiosité sexuelle qui est de fait «pathologisée» et «criminalisée» par des adultes qui refusent de leur offrir une éducation sexuelle de qualité.
En ce qui concerne la violence envers les femmes, le lien entre consommation de pornographie et agressions sexuelles n’a jamais été démontré. Alors que le recueil des données chiffrées pose problème dans les études sociologiques en milieu naturel, c’est la généralisation dans ce même milieu de résultats obtenus en laboratoire qui est discutable dans le cas des expériences de psychologie sociale. Il est finalement impossible de trancher entre les deux hypothèses formulées quant à l’effet de la pornographie sur ses consommateurs : la catharsis (les personnes exposées à la pornographie auraient moins tendance à commettre des agressions sexuelles) et l’imitation (les personnes exposées à la pornographie auraient plus tendance à commettre ce type d’agression). D’ailleurs, semble s’étonner Ogien, cette dernière hypothèse n’est proposée que dans le cas des hommes : personne ne suppose que les femmes seraient poussées au viol par la pornographie ! L’auteur oublie soigneusement que les femmes ne constituent qu’une minorité des consommateurs de pornographie et que ce sont des hommes qui, en général, violent (des femmes, des enfants, ou d’autres hommes). Chez Ogien tout se passe comme si les situations des femmes et des hommes étaient symétriques. On l’aura compris, l’auteur n’adhère pas à la théorie de la domination masculine ; il déclare d’ailleurs sa proximité idéologique avec Marcela Iacub, l’auteur controversée de Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? (Flammarion, 2002).

C’est sans doute la raison pour laquelle, après avoir contesté le lien de causalité entre la diffusion de pornographie et les violences sexuelles envers les femmes, il refuse aussi l’argument féministe présenté en introduction de cet article : sans nécessairement entraîner des violences, la pornographie serait en elle-même une violence envers les femmes. Par sa façon de présenter les rapports entre femmes et hommes, elle conforterait un ordre social inégalitaire où les premières sont infériorisées et les seconds dominants. Mais, rétorque Ogien, les hommes sont aussi ridiculisés dans la pornographie ! Certes, mais sans commune mesure avec les femmes, comme le spectateur un tant soit peu averti en conviendra.

L’auteur poursuit alors par un argument quelque peu étrange, que l’on pourrait formuler de la sorte : si la pornographie incarne le sexisme, alors aucune femme ne devrait l’apprécier ou la défendre, or on trouve des femmes pour le faire, donc la pornographie n’incarne pas le sexisme. Comme s’il suffisait d’être une femme pour défendre les intérêts des femmes ! Et comme si ces «intérêts» faisaient l’objet d’un consensus ! On trouve bien des femmes pour défendre les inégalités professionnelles entre les sexes, et inversement, des hommes pour les condamner. Par ailleurs, il n’est pas dit que les femmes qui prennent fait et cause pour le genre pornographique se satisfont de la pornographie telle qu’elle existe aujourd’hui. Elles souhaitent peut-être voir ou tourner des films prenant plus en compte les envies sexuelles des femmes. On peut en effet critiquer la pornographie pour une autre raison que celles examinées par Ogien, et qu’il n’a pas envisagée : en montrant des pratiques sexuelles qui donnent peu ou pas de plaisir aux femmes réelles (pénétrations sans préparation, double pénétration, éjaculation faciale…) et en négligeant celles qui le favorisent (caresses du clitoris, cunnilingus, caresses du corps…), la pornographie participe, au même titre que d’autres productions culturelles (artistiques ou scientifiques), à un discours mensonger sur la sexualité féminine, perçue comme une simple réaction à la sexualité masculine et au coït. Mystification dévoilée par Shere Hite dans son enquête commencée dans les années 70, où elle s’intéresse au point de vue des femmes elle-même sur leurs façons d’obtenir du plaisir. La lecture du passionnant Nouveau rapport Hite (Robert Laffont, 2002) fait effectivement voler quelques préjugés en éclat !
Monsieur le philosophe, qu’avez-vous fait de notre épanouissement sexuel ?


Amélie Berton
( Mis en ligne le 12/01/2004 )
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