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Observer, comprendre, conclure
Germaine Tillion   Il était une fois l'ethnographie
Seuil - Points essais 2004 /  8.50 € - 55.68 ffr. / 345 pages
ISBN :  2-02-063255-1
FORMAT : 11x18 cm

Ouvrage paru une première fois en janvier 2000 (Seuil).
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Au moment de la sortie d\'Il était une fois l\'ethnographie, Germaine Tillion confiait à Antoine de Gaudemar de Libération : \"Si l\'ethnologie, qui est affaire de patience, d\'écoute, de courtoisie et de temps, peut encore servir à quelque chose, c\'est à apprendre à vivre ensemble\". Et en effet, ce livre écrit par une dame de 93 ans, actrice majeure du XXè siècle, est plus qu\'un livre de souvenirs : c\'est aussi et surtout un regard sur les relations humaines et l\'organisation des sociétés. On pourrait raconter la vie fabuleuse de Germaine Tillion, ethnologue mais aussi résistante et déportée, dénonciatrice de la torture et du terrorisme lors de la guerre d\'Algérie, mais le livre ne parle pas de toutes ces expériences qui ont mêlé l\'auteur au drame du siècle. On peut donc faire un temps abstraction de sa biographie pour entrer dans le détail de ces pages et se retrouver dans un autre lieu, dans un autre temps. Partons avec elle en direction du massif des Aurès en Algérie pendant les années 1930, où, sur les conseils de son directeur de thèse, Marcel Mauss, elle part étudier l\'ethnie berbère des Chaouïas. Et l\'on savoure alors avec elle, un mélange fait d\'anecdotes et d\'observations scientifiques, de vie et d\'analyse de la vie.

Le livre fourmille en effet de ces histoires qui nous paraissent extraordinaires, mais qui sont le lot quotidien de la population Chaouïa : les djinns lécheurs de sang, les mariées invisibles, la hodra ou transe pendant laquelle il est possible de prévoir l\'avenir, la croyance en un géniteur commun à tous, nommé Bourek, et tant d\'autres. Tous ces contes, ces mythes que Germaine Tillion a minutieusement recueillis, sont analysés, décortiqués selon une méthode qu\'elle expose également tout au long de l\'ouvrage.

Car pour avoir accès à tous ces savoirs, il a fallu que l\'ethnographe respecte des règles très précises, et en premier lieu \"tenir le moins de place possible, ne pas déranger mes voisins\" (p.105) afin de bâtir une relation de confiance. Même si elle a parfois du mal à passer inaperçue, sa méthode reste toujours la même : observer les pratiques, recueillir les témoignages, analyser le concret. Et en cela, elle suit parfaitement le précepte de Marcel Mauss, qui dans l\'Essai sur le don, écrivait en 1925 : \"Ce qui compte, c\'est le Mélanésien de telle ou telle île\". Cette méthode d\'analyse des faits, sur le terrain, n\'est pas sans être parfois pénible ou impromptue, et Germaine Tillion ne se départit jamais de son humour pour évoquer les difficultés qu\'elle a pu rencontrer. Elle écrit ainsi : \"Si vous êtes capable de vous procurer de l\'orge en mars (période de disette), de louer un mulet en mai (période de moisson), de renvoyer un domestique sans vous brouiller avec sa famille, de ne jamais vous mettre en colère, d\'obtenir cependant une partie de ce que vous demandez -alors vous pouvez commencer à faire de l\'ethnographie\" (p.110).

Au-delà de cette vie quotidienne qu\'elle partage avec les Chaouïas, Germaine Tillion s\'intéresse surtout à leur structure sociale, observant que \"l\'enfant naissait dans une famille; la famille faisait partie d\'un lignage; le lignage avait sa place dans un clan (ou dans un sous-clan qui s\'insérait dans un clan) et il pouvait y avoir plusieurs clans dans une fraction (ferqa). Dans la fraction, il était entendu qu\'on était tous cousins et plusieurs fractions associées formaient un peuple (\'arch)\". Cette structure sociale se caractérise chez les Chaouïas par l\'indépendance et l\'autonomie que se sont octroyées les \'arch, chaque ferqa y étant endogame. Les filles n\'ont donc absolument pas le droit de se marier en dehors de leur ferqa : tout manquement à cette règle entraîne automatiquement une vendetta.

Germaine Tillion note aussi à la fin de l\'ouvrage que deux systèmes de parenté, pratiquement inverses l\'un de l\'autre, se partagent inégalement l\'espace berbère. Ainsi, au nord du Sahara, chez les Berbères maghrébins comme chez les Chaouïas par exemple, la famille est organisée selon un système dit \"méditerranéen\", et qui est le plus répandu sur la terre aujourd\'hui : il se caractérise par une \"nomenclature égocentrique de la parenté, une filiation en ligne exclusivement masculine, avec tout le pouvoir dévolu au père\". Une importance excessive y est attribuée à la vertu des femmes et à la virginité des filles, et elle se présente assez souvent comme justification de leur claustration. Le mariage y est endogamique, souvent de fait, toujours de sentiment. Au sud du Sahara, en revanche, chez les Berbères touaregs, le système des nomenclatures n\'est plus égocentrique mais classificatoire. L\'endogamie domine mais uniquement sur le plan statistique, car le mariage prestigieux y est encore exogame.

Germaine Tillion fait remonter le désir de \"vivre entre soi\" très loin dans l\'histoire, à l\'époque paléolithique : selon elle, en effet, l\'absence de guerres et de frontières aurait été en l\'absence de croissance de la population, partout liée à l\'exogamie. Par la suite, la révolution néolithique dans l\'Ancien Monde, qui y a amené la culture des céréales, l\'élevage, le développement des villes, des techniques et les débuts de la capitalisation, auraient induit de profonds changements dans toutes les sociétés du pourtour méditerranéen. La culture et l\'élevage assurant l\'avenir n\'obligeant plus à des alliances exogamiques utilitaristes ou politiques, ces sociétés seraient devenues natalistes, ce qui aurait déterminé un changement d\'attitude et, en conséquence, une volonté acharnée de garder ses femmes dans la famille. Et c\'est cette volonté qui serait à l\'origine de la dégradation de la condition de la femme dans tout ce bassin méditerranéen. Ce n\'est donc pas seulement l\'Islam et la religion qui seraient cause de l\'aliénation des femmes, mais l\'ensemble des cultures méditerranéennes, de la Bible à la Grèce antique.

Comme le note Camille Lacoste-Dujardin dans le numéro d\'Esprit de février 2000, \"il est urgent de réfléchir encore aujourd\'hui à ces questions et d\'en tirer les conséquences pour l\'analyse de la situation actuelle, tout particulièrement à ce lien établi entre cette volonté de \'vivre entre soi\' qui est au fondement de la persistance du communautarisme, et les statuts et rôles féminins, cette question des femmes qui empoisonne encore les rapports sociaux au Maghreb et dont les forces réactionnaires font leur cheval de bataille (...)\"

Dans ce livre de souvenirs, Germaine Tillion reprend donc les thèses qu\'elle avait déjà développées, notamment dans le Harem et les Cousins en 1966, et elle montre que son combat militant pour la cause des femmes méditerranéennes reste toujours d\'actualité. Elle révèle surtout que l\'analyse ethnographique peut aussi servir à penser l\'avenir, puisque, notant que \"la relation de l\'homme avec son espace est [à nouveau] en train de basculer\" et que \"la sacro-sainte croissance néolithique rencontre [aujourd\'hui] partout ses limites\", elle pointe du doigt \"l\'impératif du nouveau millénaire\" : \"inventer autre chose\" (p. 275), un nouveau modèle social, une autre façon de vivre ensemble.


Thomas Bronnec
( Mis en ligne le 23/02/2004 )
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