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Des hommes sans qualité
Guillaume Le Blanc   Vies ordinaires, vies précaires
Seuil - La couleur des idées 2007 /  21 € - 137.55 ffr. / 290 pages
ISBN : 978-2-02-091355-3
FORMAT : 14,0cm x 20,5cm

L’auteur du compte rendu : Professeur de Philosophie, Thibaut de Saint Maurice enseigne dans un lycée des Hauts-de-Seine. Il assure dans le même temps, des cours de psychosociologie en BTS communication.
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Les philosophes aujourd’hui connu pour leur engagement sur la scène politique et sociale, le sont moins pour leur travail philosophique que pour la pure forme de leur engagement, surtout quand celui-ci prend des couleurs internationales. Ainsi quand Bernard-Henri Lévy part au Darfour, ce n’est pas tant pour penser, comprendre et donner à comprendre, que pour créer un évènement médiatique dont on attend, à titre de conséquence seulement, que les images facilitent une «prise de conscience» de «l’opinion publique».

Où en est pourtant l’engagement de la pensée au plus près des maux de l’homme moderne ? Qui s’intéresse aux chômeurs, aux immigrés, aux marginaux, aux prostituées, aux précaires et tout simplement aux pauvres, à tous ceux qui ne sont pas sur le devant des scènes simplement parce que nous ne les y voyons plus ? Qui se charge des luttes sociales et des nouveaux problèmes qu’elles font surgir ? Pour beaucoup, le dernier «philosophe» à s’en être chargé n’en était pas tout à fait un : c’était Pierre Bourdieu, lors des mouvements sociaux de 1995, ou lors de la parution, peu avant, sous sa direction, du grand recueil d’étude : La Misère du monde. A sa suite, la compréhension de ces terrains, semble-t-il, fut laissé aux sociologues, comme en témoigne encore récemment le livre La France invisible de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Linngaard sur les «invisibles» de la société française. Si la méthode sociologique permet une approche au plus près du terrain, et une révélation tant de la profondeur que de la diversité des problèmes, elle ne s’engage pourtant pas toujours sur le sens unifié de ces complexités découvertes, s’arrêtant (et c’est bien son rôle en un sens) à la description de la diversité des situations et à une analyse de leurs conditions de possibilité.

Ce terrain quelque peu délaissé ces derniers temps par la philosophie, Guillaume le Blanc, un jeune professeur de philosophie de l’université de Bordeaux, s’en empare dans son dernier livre, en risquant la pensée à l’épreuve de la précarité et de sa diffusion dans les sociétés contemporaines. Au départ il y a une indignation à l’égard de la naturalisation idéologique de la précarité, à l’égard par exemple d’un propos comme celui de Madame Parisot, présidente du Medef, au printemps dernier : «Tout est précaire, la vie est précaire, l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas ?». Que l’on puisse justifier la précarité sociale par la contingence naturelle de la vie humaine, voilà précisément ce qui relève non seulement de l’oubli des processus historiques et sociaux de la constitution de la précarité, mais aussi de la confusion conceptuelle pure et simple ; double confusion qui justifie amplement une intervention philosophique de distinction et de définition. Pour autant la réflexion ne s’arrête pas là : la diffusion de la précarité sociale, son installation et son utilisation dans le quotidien, interrogent plus profondément le rapport à la normalité.

Qu’est-ce qu’une vie normale ou ordinaire, par rapport à des vies précaires ? Partant du principe que les descriptions des états de précarité ont déjà été faites, le propos ici est bien plutôt de tenter de comprendre la précarité : comprendre ce qu’elle est, essayer de «fixer son concept». Précisément, la précarité, Guillaume le Blanc la comprend comme un processus de détachement. La précarité détache l’homme de ses capacités et le laisse dépossédé de lui-même, tandis que l’ordinaire de la vie attache des capacités à l’individu, qui lui permettent par la suite d’incorporer les normes du quotidien, chacun selon un style personnel. Être précaire, donc, c’est ne plus disposer de toutes ses propriétés sociales (droits, statuts, reconnaissances), ne plus avoir suffisamment de quoi agir matériellement, et c’est parler d’une voix qui n’est plus entendue. Autrement dit, à travers le détachement de ces trois capacités, c’est la capacité à intégrer les normes du quotidien qui est fragilisée, ce qui signifie peu à peu l’inexistence du précaire. A terme, la précarité est un processus de disqualification sociale qui finit par attaquer les qualités personnelles puisqu\'ils y perdent jusqu’à leur capacité de dire, qui est aussi et toujours en même temps une capacité de se dire et d’achever l’enveloppe de son identité.

L’engagement philosophique consiste alors pour Guillaume le Blanc à faire œuvre de traduction. Traduire «la langue des précaires dans la langue philosophique» et contribuer ainsi à redonner de la voix à ceux pour qui elle ne porte plus. Mais il ne s’arrête pas là. En sa troisième et dernière partie, il s’interroge sur la politique à mener pour défaire cette précarité socialement construite. Si la précarité est une disqualification sociale qui entraîne une souffrance sociale et psychique, alors il faut non pas «réparer» le précaire pour qu’il redevienne «normal», ce qui produirait de la souffrance supplémentaire ; mais bien plutôt mener une «politique du soin» recréatrice et non normalisante, qui donne au précaire les moyens de remettre sa vie en mouvement à partir de lui-même. A terme, et c’est là sans doute la portée la plus originale de la réflexion de Guillaume le Blanc, il ne s’agit pas de sortir de la précarité en accompagnant vers la normalité apparente des vies ordinaires, mais bien de soigner les vies précaires pour qu’à partir d’elles puissent s’élargir les frontières de la vie ordinaire. Revigorer en quelques sortes les vies ordinaires par la requalification de formes de vies insoupçonnées du fait de leur déviations par rapport aux normes du quotidien.

On comprend alors que le livre s’achève par un éloge des déviations, si l’on comprend la déviation comme un léger désajustement personnel par rapport à une norme ordinaire. Dévier de la sorte pour ne pas bêtement et simplement reproduire des normes de vie et passer toute son existence dans l’angoisse ou le dilemme de l’ordinaire : soit subir trop fortement la présence des normes, soit au contraire souffrir de leur absence.

Avec ce brillant essai, Guillaume le Blanc signe le retour fracassant de la philosophie dans la critique sociale. Fort de ses travaux passés sur Canguilhem et sur Foucault, il montre avec ce livre que la philosophie a encore les moyens de s’emparer des «plis» du réel et de les déplier sans casser leur sens. Il reste néanmoins une distance que la sincérité de l’engagement ne parvient pas à réduire : celle de la diffusion. Il n’est pas sûr que l’analyse soit accessible aux «précaires» eux-mêmes, si comme le montre bien le livre, la précarité signifie aussi une étrangeté aux normes de la prise de parole publique et de l’intervention dans le débat public.


Thibaut de Saint-Maurice
( Mis en ligne le 17/10/2007 )
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