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Quand Mauriac regardait Intervilles
François Mauriac   On n'est jamais sûr de rien avec la télévision - Chroniques 1959-1964
Bartillat 2008 /  25 € - 163.75 ffr. / 655 pages
ISBN : 978-2-84100-428-7

Édition établie par Jean Touzot et Merryl Moneghetti.
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tous ceux qui se seraient arrêtés à l’image d’un Mauriac dégageant des relents de vieux cierge et d’encens refroidi, il faut recommander les quelque deux cents chroniques télévisuelles qu’il publia en marge de son célèbre Bloc-notes. Où l’écrivain catholique se transforme, le temps d’enfiler ses pantoufles et d’allumer le poste, en scrupuleux entomologiste cathodique…

C’est dans L’Express, de septembre 1959 à décembre 1961, puis dans Le Figaro littéraire, pendant quatre années encore, que l’auteur de Thérèse Desqueyroux se plia à l’exercice auquel l’avait convié Servan-Schreiber : critiquer au jour le jour le contenu et la qualité de programmes choisis. Et, ô surprise, il se tint fidèlement au rendez-vous, zélé et prêt à débourrer ses éloges ou à distiller son venin.

Grappiller parmi ces textes brefs permet de revisiter une époque du petit écran qui a largement sombré dans l’oubli. Seul résonne, de très loin, l’écho de titres mythiques tels que «Cinq colonnes à la une», «Lectures pour tous», «La vie des animaux», «L’art des hommes» ou «En français dans le texte», assortis aux noms de leurs présentateurs ou réalisateurs, les Pauwels, les Rossif, les Dumayet… Prétendre réinvestir cette mémoire en noir et blanc, fût-ce par le biais de la plume bien trempée d’un Nobel, n’est-ce pas un peu vain ? Point du tout. Car si certaines de ces pages sont passées de mode au point d’être illisibles, d’autres attestent à quel point l’acuité du regard est la condition première de l’art critique.

Mauriac ne se contente pas de décerner de bons ou de mauvais points à ce qui lui est servi. Il analyse également sa propre réception et adopte une distance suffisante pour pouvoir déterminer ce qui fonde sa fascination, son dégoût, ses enthousiasmes et ses colères. Sa position d’observateur est moins passive qu’on pourrait le supposer ; très étrangement, elle permet même un décloisonnement qu’il ne s’autorise nulle part ailleurs. Ainsi, comme l’explique Jean Touzot, «le bloc-notes ne va jamais aussi loin dans la protestation devant les scandales, sans doute parce que le petit écran agit comme une loupe sur ce que Mauriac considérait comme les verrues du monde où il vivait». La téléchronique prolonge en quelque sorte le propos de l’essayiste, du penseur et du personnage public. Mieux : elle rythme sa vie en en marquant les soubresauts, en attisant des émotions en général passées sous silence. Touzot a une autre formule, très juste, pour qualifier cette part méconnue de la production mauriacienne où se tracent «les linéaments d’une autobiographie par images interposées».

Les prédilections de notre téléphage vont aux pièces de théâtre et aux émissions littéraires. L’occasion lui est alors offerte d’aiguiser sa dent – déjà dure à souhait – sur des adaptations bâclées, des prestations faibles ou des trahisons flagrantes de l’esprit du dramaturge. Un seul principe résume le pouvoir que Mauriac accorde à ce nouveau média : «La télévision devrait être le bain de jouvence des chefs-d’œuvre exténués». Gare dès lors à ceux qui ne se hissent pas à la hauteur de ses exigences !

Mauriac adopte un ton chez lui inouï (au sens premier du terme), qui se déploie de la taquinerie à l’expression la plus catastrophée. Le comble de ses fulminations est sans doute déclenché par chaque prestation du «frénétique» Johnny aux «cris d’un delirium tremens érotique, et érotique à froid», aux «danses obscènes de singes méchants et tristes». BB, par contre, il l’adore ; à la moindre de ses apparitions, un coupable frisson s’empare du séminariste parcheminé. Mais la pulsion érotique a tôt fait de se résoudre en tendre indulgence : «Une biche forcée ? C’est Brigitte Bardot», s’indigne ainsi le bon vieux en voyant sa protégée en proie aux vilains paparazzis.

S’il est un démon auquel Mauriac s’interdit de succomber jamais, c’est celui de la facilité. Le genre qu’il illustre (qu’il fonde même) ne se situe guère en mode mineur. Ces notules ne sont pas le repos du guerrier, elles constitueraient plutôt le moment où son attention est à son comble. Du coup, la prose, aux aguets, nerveuse, rend le saisi immédiat du spectacle et «prolonge la splendeur d’un instant fugitif» (dixit Touzot).

La boîte à images se fait caisse de résonance, notamment poétique, quand, revoyant Gérard Philippe, Mauriac invoque «l’inflexion des voix chères qui se sont tues» de Verlaine. Ailleurs, c’est un vers de Valéry qui est cité pour mieux décrire le sourire du Président des États-Unis… Le défilé des visages suscite d’ailleurs un art du portrait tout en pointe sèche, sorte de Daumier en raccourci et d’une délectable cruauté : «Il faut charitablement avertir cet excellent violoniste Ivry Gitlis que le petit écran transforme la moindre mimique en grimace, et que les airs inspirés y deviennent des airs ridicules, et que le violon qui tient tout seul entre le menton et la clavicule n’ajoute rien à l’émotion que donne Brahms». Et pan !

Comment expliquer, de la part d’un tempérament réputé rigoriste, une passion si intense envers l’objet qui incarne le mieux la futilité de l’époque ? Mauriac s’en charge, ici et là, quand il prête à la télévision un pouvoir de résurrection des êtres disparus, pouvoir qui ne concurrence en rien la transcendance divine mais assure la «perpétuation des mythes» et l’ancrage des souvenirs par le miracle des archives. Une page en particulier lève le voile sur le processus mental que déclenchent chez Mauriac certaines images. Un soir de juillet 1962, le voici subjugué face à l’évocation du décès de William Faulkner. Non pas qu’il était un inconditionnel de son œuvre ; mais, au cours de l’hommage, Mauriac éprouve une surprenante projection temporelle : «[…] tout à coup, sur le petit écran, voici la cérémonie du Nobel, où chaque pas, chaque geste est réglé par un protocole immuable. C’est exactement ce qui s’est déroulé pour moi. Ce pourrait être moi, cette poupée en habit qui s’incline devant le roi. Et tout à coup j’imagine qu’un jour bientôt, le petit écran encadrera la même cérémonie, dont je serai le personnage principal. Cela durera quelques secondes, et on passera à un autre fait divers. La mort de William Faulkner me touche enfin ! C’est qu’elle est devenue la mienne». Nulle prétention ici, plutôt une très lucide prise de conscience de ce que sera le traitement journalistique de son destin, une «nouvelle» parmi d’autres…

Une étrange intimité se tisse au long de la fréquentation avec le Mauriac zappeur. Non pas que l’on se sente en familiarité, mais à l’entendre avouer qu’il fredonne des chansons bêbêtes ou qu’il admire Guy Lux (à qui il trouve un côté Néron : «Il finirait par mettre le feu à des concurrents enduits de poix»), on se trouve presque rassuré. La glace est comme rompue, et le dialogue reprend : «Eh, Papy François, on peut regarder Bonne nuit les Petits avec toi ?»...


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 14/11/2008 )
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