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Dialogue de grands Allemands
Martin Heidegger   Ernst Jünger   Correspondance - 1949-1975
Christian Bourgois 2010 /  16 € - 104.8 ffr. / 165 pages
ISBN : 978-2-267-02067-0
FORMAT : 12cm x 20cm

Traduction de Julien Hervier

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.

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Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’écrivain Ernst Jünger et le philosophe Martin Heidegger entrèrent en relation directe, soit par lettres soit lors de rencontres personnelles. En juin 1949, Jünger envoya à Heidegger une lettre fort respectueuse, un brin guindée pour un homme de notre temps, et qui devait être la première d’une correspondance de plus en plus chaleureuse. Celle-ci ne devait prendre fin qu’avec le décès de Heidegger en 1976. On retrouva alors les cartes et lettres de Jünger dans les papiers du philosophe et on les joignit avec son accord aux archives à Marbourg. La veuve et les fils Heidegger demandèrent à Jünger des copies de ce que le défunt lui avait envoyé. Cette demande ne tenait pas seulement à un souci d’exhaustivité, mais à la conscience que ce que Heidegger écrivait à un homme du calibre moral et intellectuel d’Ernst Jünger ne pouvait manquer de comporter des éclaircissements utiles pour la compréhension de l’un et de l’autre, mais aussi sur le sens de leur relation. Ceux que l’œuvre de ces grandes pointures de l’Allemagne du 20ème siècle intéresse trouveront ici un élément d’in formation utile à leur réflexion.

Heidegger avait rencontré l’œuvre d’Ernst Jünger bien avant 1949 : patriote allemand marqué par la Première Guerre mondiale, amateur de bonne littérature et de témoignages historiques puissants, Heidegger avait lu les premiers écrits du romancier et mémorialiste ancien combattant : Dans les Orages d’acier et La Guerre comme expérience intérieure, mais aussi Boqueteau 125. Il ne s’agissait nullement chez Heidegger, comme on essaie parfois de le faire croire, d’un goût morbide et fascisant pour la violence et le meurtre, annonciateur d’un ralliement au nazisme, mais d’une admiration profonde pour des livres porteurs d’une sorte de phénoménologie de la conscience guerrière face à son destin dans l’époque de la guerre totale, d’une époque industrielle et technologique. Cette œuvre de grand écrivain, observateur fin de soi, des autres et du monde, rendait le témoignage particulièrement intéressant, d’autant que cet écrivain était un nietzschéen distingué, doté d’une intelligence vive et d’une imagination théorique stimulante : même si Heidegger ne partageait pas toutes les analyses, il appréciait hautement les talents de Jünger, en phénoménologue de son temps et lecteur attentif lui-même de Nietzsche.

Peu après avoir écrit son opus magnum Etre et temps (1927), Heidegger travailla en séminaire sur Le Travailleur de Jünger paru en 1932, y voyant le sommet de ce qu’une interprétation nietzschéenne créatrice pouvait permettre de comprendre à l’époque de la technique. Admiratif, Heidegger y voyait cependant un essai marqué par une forme de nihilisme et demeura une différence entre les deux hommes sur le caractère métaphysique de la pensée de Jünger. A l’écrit de Jünger La Ligne répondit un Sur «La Ligne» de Heidegger. Ces thèmes ne sont ici qu’esquissés et c’est naturellement dans les œuvres des deux penseurs qu’on trouvera les éléments de ce qui fut leur vrai dialogue théorique. Une bonne préface de Julien Hervier, poursuivie de notes, éclairera le lecteur sur les termes de la discussion de fond, les allusions des courriers à l’actualité et le contexte de cette correspondance.

Cette correspondance fait aussi entrer dans l’atmosphère d’une Allemagne d’autrefois, avec ses références d’époque. Aveuglés par leurs préjugés, les sycophantes verront dans certaines positions politiques et certaines fréquentations militaires et nationales-conservatrices de Heidegger et/ou d’Ernst Jünger la preuve de «liaisons dangereuses» permanentes qui les discréditeraient. Leur amitié même étant d’ailleurs la preuve principale du fascisme profond de l’un et de l’autre selon certains «auteurs». De bons exemples de ces «analyses» sont un livre de Rolf Lepenies en Allemagne et en France récemment Michel Vanoosthuyse auteur de Fascisme et littérature pure : la fabrique d’Ernst Jünger (Agone 2005). Outre le côté «police de la pensée» et politiquement correct de ce type d’ouvrage (prolifique ces dernières années), il est assez pitoyable que des universitaires de la société de consommation, dont l’engagement existentiel a été principalement, somme toute, celui, protégé, d’une gauche fonctionnarisée et incantatoire sans risques personnels vitaux et pour qui l’expérience de la «décision existentielle» a consisté à choisir entre l’agrégation d’anglais et celle d’allemand, se permettent de faire la leçon rétrospective, en moralisateurs anachroniques à des figures historiques qui furent des esprits d’un tout autre niveau : vivants et créateurs, les parcours de ces grands, à l’examen honnête des faits, ne manquent, malgré des erreurs et faiblesses humaines trop humaines, ni de grandeur ni même d’authentique courage, étant données les circonstances tragiques de leur époque.

Peu suspects de sympathies pour le nazisme, Ernst Niekisch et Bertolt Brecht avaient déjà dit aux roquets: «Laissez Jünger en paix !» La même chose vaudrait pour Heidegger qui méprisait souverainement ces polémiques : informé par Ernst Jünger des positions de l’exilé allemand Robert Minder (du Collège de France !) sur lui-même et la bonne interprétation de Hölderlin, il écarte tout cela, comme des bêtises indignes de réponse, de même que la réfutation de sa pensée des rapports entre l’être et la langueau nom de la linguistique positiviste.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 06/04/2010 )
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