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Rivet ou l’impuissance du renseignement
Louis Rivet   Carnets du chef des services secrets - 1936/1944
Nouveau monde - Le Grand jeu 2010 /  39 € - 255.45 ffr. / 1004 pages
ISBN : 978-2-84736-403-3
FORMAT : 14cm x 22,5cm

Présentation et notes par Olivier Forcade et Sébastien Laurent

L'auteur du compte rendu : Archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est responsable des collections de monnaies et médailles du musée Carnavalet après avoir été adjoint au directeur du département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié Les Demeures du Soleil, Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du roi (2003), Vauban : l'intelligence du territoire (2006, en collaboration), Les Ministres de la Guerre, 1570-1792 : histoire et dictionnaire biographique (2007, dir.).

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Louis Rivet est un vaincu de l’histoire. Chef de la section de renseignements (SR) en 1936, lieutenant-colonel puis colonel, il assiste à la montée en puissance de la Wehrmacht, à l’entrée en guerre et à la défaite de la France. Bien qu’il ait atteint la limite d’âge de son grade en 1940, il est maintenu en fonction sous le régime de Vichy. En novembre 1942, il passe en Afrique du Nord et se range sous l’autorité de l’amiral Darlan puis sous celle du général Giraud. Hostile à De Gaulle, il doit s’effacer après que ce dernier l’a emporté sur Giraud : Rivet part à la retraite en avril 1944, avec pour consolation les deux étoiles de général de brigade.

Les carnets du colonel Rivet ne sont ni un journal intime ni une chronique de la guerre. Leur fonction n’est pas de noter pour l’histoire les impressions ou les états d’âmes de leur auteur. Il s’agit d’un «carnet de bord», instrument de travail qui sert de référence, d’aide-mémoire. Le plus souvent, y sont consignés, dans un style télégraphique, les noms des personnalités rencontrées, les circonstances des rencontres, quelques événements notables, parfois des propos tenus. Pour comprendre les opinions et les motivations de Rivet, nous disposons cependant d’extraits de sa correspondance avec son épouse et de remarquables témoignages de ses enfants, Monique et Jacques Rivet, publiés en fin de volume.

La sécheresse apparente des carnets n’enlève rien, bien au contraire, à l’intérêt du document. Pour l’historien spécialiste de la vie politique et militaire des années trente et quarante, il s’agit d’une source de tout premier ordre, auquel un index général d’une trentaine de pages, un dictionnaire biographique et un apparat critique détaillé donnent un accès facile. La valeur des «carnets Rivet» dépasse par ailleurs la somme de renseignements factuels qui y est consignée. Ils permettent en effet de se replonger dans les débats des cercles dirigeants français depuis l’époque du Front populaire jusqu’à celle du Comité français de Libération nationale, avec une acuité souvent décapante.

Pour les années qui précèdent la guerre, on constate ainsi que la menace d’une subversion intérieure communiste inquiète autant que la menace extérieure allemande. Cette crainte du communisme est particulièrement nourrie dans l’entourage du maréchal Pétain (pp.88-89). Dans les premiers temps de Vichy, Rivet est représentatif de la tendance «anti-allemande» prépondérante dans l’armée de l’armistice. Le malheur est que cette tendance n’est pas celle qui prévaut alors dans les plus hautes sphères de l’État : en septembre 1940, le général Huntziger prévoit la victoire de l’Allemagne sur l’Angleterre (p.438). Les hommes du SR se trouvent donc, dès le départ, écartelés entre devoir d’obéissance et sentiment patriotique, qui fait que l’adjoint de Rivet juge sévèrement «[leurs] chefs dont la platitude vis-à-vis de [leurs] vainqueurs [l]’écœure» (p.438). Le fossé se creuse à mesure que le régime sombre dans la collaboration, tandis que le service de renseignement voit se profiler le retournement de la guerre. En juin 1941, avec l’attaque d’Hitler contre l’U.R.S.S., Rivet comprend que l’Allemagne a perdu la guerre (22 juin : «Le radeau allemand s’enfonce peu à peu»).

En Afrique du Nord, le colonel Rivet fait preuve d’une vraie lucidité dans les péripéties qui opposent les Français de différentes tendances. Dès novembre 42, il constate l’absence de sens politique et les «insuffisances» de Giraud (p.575). C’est pourtant ce dernier que le chef du SR continue de servir. Il est vrai que le ton du général de Gaulle indispose ses interlocuteurs militaires français (pp.594-595) comme ses anciens alliés britanniques (p.600). Heurts de personnalités, antipathies politiques, mais aussi et surtout au fond divergence d’ordre quasi philosophique sur la question de l’obéissance : à un officier de l’état-major de De Gaulle qui lui explique pourquoi il a «choisi» le général en 1940, Rivet répond «que les officiers du SR n’avaient pas eu à choisir» (p.622, 10 juin 1943). Ce sont là quelques pièces à ajouter au dossier réuni récemment par Jean-Luc Barré (Devenir De Gaulle, 1939-1943).

L’année 1943 se consomme en luttes d’influence entre giraudistes et gaullistes, dont ces derniers sortent vainqueurs. Le 23 novembre, Rivet, désabusé, note au sujet de Giraud : «Il n’y a plus rien à attendre de ce faux grand chef» (p.659). Au terme de la confrontation, le vieux SR se fond dans une nouvelle direction générale des services spéciaux (DGSS), rattachée au pouvoir civil, qui est l’ancêtre du SDECE et de la DGSE, et Rivet sort du jeu.

Sous les différents régimes qu’a servis le colonel Rivet, on constate des phénomènes analogues : l’autorité sur les services de renseignement est un enjeu de pouvoir important, mais les cercles du pouvoir ne sont pas moins très ignorants de l’organisation et des possibilités du renseignement (p.444) ; quant aux renseignements eux-mêmes… ils ne semblent pas intéresser grand monde ! Si la collecte du renseignements est rarement prise en défaut – sauf pendant les opérations de mai et juin 1940 –, sa synthèse, sa critique et son exploitation brillent par leur insuffisance. Cabinets et états-majors semblent s’ingénier à ne retenir du renseignement que ce qui peut conforter les idées préconçues et les doctrines admises. Il y a donc une véritable impuissance du renseignement, qui mériterait un mûr examen non seulement comme un fait historique mais aussi comme une donnée de la science politique.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 12/10/2010 )
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