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Hitler’s wise man
Albert Speer   Au cœur du troisième Reich
Hachette 2011 /  16 € - 104.8 ffr. / 815 pages
ISBN : 978-2-8185-0011-8
FORMAT : 13,5cm x 20cm

Préface de Benoît Lemay
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Le 1er octobre 1946, Albert Speer (1905-1981) est condamné à vingt ans de prison par le tribunal de Nuremberg. Il est, avec quelques autres (Hess, Funk, Von Neurath, Raeder), l’un des rares à ne pas avoir subi la peine de mort malgré les deux charges de crime de guerre et crime contre l’humanité qui pesaient contre lui. Il est aussi avec Rudolph Hess (bien que celui-ci ait changé de stratégie durant le procès), l’un des seuls à avoir plaidé coupable et à avoir émis des remords sur son passé de haut dignitaire nazi durant la Seconde Guerre mondiale. Contrairement aux «durs» du parti menés par Göring, qui ont tout mis sur le compte de Hitler, Speer, aveuglé par l’ambition et l’aura du Führer, reconnaît ses torts et tente de pratiquer, alors qu’il attend son jugement, une sorte d’auto rédemption.

En 1969, soit trois ans après sa libération, il publie Au cœur du troisième Reich (écrit en prison puis re-travaillé à sa sortie), non pas une autobiographie mais plutôt des mémoires, où il décrit de manière quasi chirurgicale l’intérieur du parti nazi, des années 30 à sa chute. Ses relations privilégiées pendant douze ans avec le Führer lui ont permis de brosser un portrait au plus près de celui que fut l’un des pires tyrans de tous les temps.

Son ascension se fait plutôt rapidement. Issu d’une famille d’architectes, il le devient lui-même et, lors d’un meeting d’Hitler au début des années 30 devant les jeunesses étudiantes, il est fasciné par le charisme du personnage. Il s’inscrit au parti nazi en tant que simple militant mais très vite ses talents d’architecte vont le pousser à participer à des projets plus ambitieux, notamment grâce à Goebbels qui le présente enfin au Führer. Artiste raté et en quête de pouvoir, Hitler en fait son architecte attitré. S’ensuivront quelques grands travaux, aboutis ou pas, qui placèrent très vite Speer au cœur du système nazi et en fit un confident proche du nouveau chancelier.

Speer revient dans ces mémoires sur cette tragique période avec un recul à fois logique (plus de vingt ans se sont écoulés) et personnel (Speer n’est plus le nazi de sa jeunesse). Mais à la lecture, on est pris d’un sentiment mitigé sur la portée d\'un texte qui oscille entre réserves et gloire nostalgique du régime… Le style volontairement froid et descriptif ne porte pas ou très peu de jugement implacable ou d’autocritique radicale. Il est le récit précis d’une période, avec ses acteurs, ses événements, ses crises politiques et diplomatiques, et un personnage qui domine le tout : Adolf Hitler. On est loin du fou hystérique que les images d’archives nous donnent à voir depuis 70 ans. L’homme est une espèce de raté, conscient de sa jeunesse troublée, dont les principales qualités sont la pugnacité, l’organisation et le choix de son proche entourage. Sinon, il apparaît comme quelqu’un d’éminemment banal, colérique, faignant, distant et nerveux. Speer insiste sur le fait qu’il était en admiration et très à l’écoute devant les spécialistes de domaines où lui-même avait échoué – Speer en faisait partie dans le domaine de l’architecture –, mais parfaitement sourd aux conseils politiques ou militaire, ceci expliquant la déroute des années 43-44…

Toute la période d’avant guerre est décrite par Speer comme une longue attente de la guerre, passée la conquête du pouvoir, remplie de voyages en province, de dîners sans fin, de soirée ennuyeuses en compagnie d’Hitler et de sa cour, et de culte du pouvoir personnel. Sans pitié, il évoque ainsi les dirigeants du Reich sensés réformer le pays : «Parmi les 50 Reichsleiter et Gauteiler, c’est-à-dire l’élite dirigeante du Reich, 10 seulement avaient terminé, diplômés, leurs études supérieures, quelques-uns les avaient abandonnées en cours de route, mais la plupart n’avaient pas dépassé le niveau de la troisième. Presque aucun d’eux ne s’était signalé, dans un quelconque domaine, par une quelconque production ; presque tous montraient une indifférence étonnante pour les choses de l’esprit. Leur niveau de culture ne répondait absolument pas à ce qu’on pouvait attendre de l’élite dirigeante d’un peuple au niveau intellectuel traditionnellement élevé» (p.174). Ou encore : «Ce qui est sûr, c’est que Hitler préférait placer des profanes aux postes de commande ; toute sa vie il s’est défié des spécialistes, tels que Schacht par exemple». Speer lui-même n’entendait rien à l’armement quand Hitler le nomma ministre en 1942 ! Le tableau est dressé !

Arrive la guerre. Speer, toujours en relation étroite avec le Führer mais assez loin des préoccupations proprement politiques du gouvernement nazi, se lance à la demande de son chancelier dans de grands travaux. Pour les amateurs d’architecture des années 40, le récit peut intéresser, mais l’historien attend de l’auteur d’autres considérations en temps de guerre. Par contre, et c’est là où Speer montre ses limites, aucune phrase ne stipule, même vingt ans après, les dérives meurtrières du régime. Exemple à la page 120 où Speer montre comment Hitler se débarrassait des collaborateurs trop gênants : «L’ancienne édition avait été retirée de la vente à cause d’une photo où l’on voyait Hitler s’entretenir amicalement avec un homme que depuis il avait fait assassiner, Röhm». Comment un homme tel que Speer, cultivé et apparemment raisonnable, s’est-il laissé entraîner dans un système proprement tyrannique alors qu’il savait comment dès 1937 Hitler se débarrassait de ses ennemis potentiels ?

S’ensuit son rôle de ministre très actif de l’armement, les problèmes techniques et personnels auxquels il dût faire face avec ou contre ses collègues : Goebbels, Himmler, Göring, Bormann. Par quatre fois, il réchappe à la mort, à croire que son destin avait décidé de l’épargner (Speer meurt en 1981 d’une crise cardiaque dans les bras de sa maîtresse dans une chambre d’hôtel londonienne…) : En 1942 alors qu’il devait prendre un avion qui s’écrasa, en 1943 tombant très sérieusement malade, en 1944 alors qu’il était invité à la tanière du Loup le 20 juillet, jour de l’attentat manqué contre Hitler, et qu\'il annula sa venue, et enfin en 1946 à Nuremberg, en échappant à la peine de mort !

Par contre la mort des autres est très peu évoquée. Les camps de concentrations, les répressions sauvages, les assassinats en masse, les tueries sur le front, bref, le génocide global d’Hitler semble mis de côté, en dépit de quelques occurrences lorsqu’il fut un témoin direct de la tyrannie exercée par le parti, et contre laquelle il tenta de remédier comme il put : le mauvais traitements des prisonniers de guerre et des ouvriers allemands par exemple. Speer ne relate que l’intérieur du système, son organisation politique et technique ainsi que les conflits personnels entre ministres et spécialistes. Parfois même, il semble dresser un bilan sur ses compétences en la matière : en architecture et dans l’armement ! Puis à la fin de la guerre, il commence à éprouver des remords et tente même d’assassiner Hitler en tentant de l’asphyxier par la cheminée de son bunker. Son nom faisait ainsi partie de la liste que les conjurés du 20 juillet 1944 avaient écrite pour établir un gouvernement qui succéderait à Hitler.

En fait, le véritable courage de Speer sera remarqué durant son procès à Nuremberg. Il fut l’un des rares sinon le seul à assumer sa responsabilité lors de ses fonctions officielles durant la guerre et les dérives qui les ont suivies. Il voulut faire de son propre cas un exemple pour les générations suivantes en mettant l’accent sur la perversité de la technique moderne (Téléphone, télex, radio) qui permit d’accélérer la transmission des ordres, sans oublier l’armement qui devint de plus en plus perfectionné. Mais le manque d’éléments, notamment sur les répressions et les camps, met toujours le doute dans l’esprit du lecteur qui restera sceptique devant une telle trajectoire. Dès 1944, un journaliste anglais dans un article de L’Observer avait déjà mis l’accent sur le cas Speer : «Speer n’est pas un de ces nazis pittoresques et voyants. On ignore même s’il a d’autres opinions politiques que les idées conventionnelles. Il aurait pu adhérer à n’importe quel autre parti, pourvu qu’il lui ait offert du travail et une carrière. Il représente d’une manière particulièrement marquée le type de l’homme moyen qui a réussi : bien habillé, poli, non corrompu, il mène avec sa femme et ses six enfants la vie des gens des classes moyennes. Il se rapproche beaucoup moins que les autres dirigeants de l’Allemagne d’un modèle typiquement allemand ou typiquement national-socialiste. Il symbolise plutôt un type qui prend une importance croissante dans tous les États en guerre : celui du pur technicien, de l’homme brillant qui n’appartient à aucune classe et ne se rattache à aucune tradition, qui ne connaît d’autre but que de faire son chemin dans le monde à l’aide de ses seules capacités de technicien et d’organisateur. C’est précisément l’absence de préoccupations psychologiques et morales et la liberté avec laquelle il manie l’effrayante machinerie technique et organisatrice de notre époque qui permettent à ce type d’homme insignifiant de réaliser le maximum à notre époque. Leur heure est venue. Nous pourrons être délivrés des Hitler et des Himmler, mais les Speer resteront encore longtemps parmi nous, quel que soit le sort qui sera réservé à cet homme en particuliers» (Article cité par Speer lui-même à la page 487 ; l’auteur en reste inconnu.)

L\'idée de \'\'banalité du mal\'\' de Hannah Arendt apparaissait déjà dans cet article pertinent. Rappelons que Speer continua de faire de la politique après sa sortie de Spandau et défendit les idées du parti social-démocrate allemand. Il est, répétons-le, l’un des rares à avoir totalement renié son passé nazi en évoluant vers une trajectoire démocratique.

Au cœur du troisième Reich est un document à la fois passionnant et éclairant sur cette fameuse montée des périls. A lire ou à redécouvrir grâce à cette réédition.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 07/06/2011 )
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