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La guerre sans fards
Sönke Neitzel   Harald Welzer   Soldats. Combattre, tuer, mourir - Procès verbaux de soldats allemands
Gallimard - NRF Essais 2013 /  28,90 € - 189.3 ffr. / 619 pages
ISBN : 978-2-07-013590-5
FORMAT : 14,2 cm × 22,5 cm

L'auteur du compte rendu : Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.
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Aux début des années 2000, un historien allemand, Sönke Neitzel, invité en Angleterre, découvrait un document d’une valeur exceptionnelle : la transcription des conversations de prisonniers allemands de la seconde Guerre mondiale, écoutés à leur insu dans les geôles anglaises. Sur tout le long du conflit, les Anglais espionnèrent leurs prisonniers, afin d’en saisir la culture et d’en comprendre la mentalité. Le procédé est probablement discutable du point de vue éthique et même scientifique, mais le résultat est indéniablement intéressant. Ces transcriptions, pistées par les auteurs après leur redécouvertes, forment un document exceptionnel, non seulement par la liberté de ton des témoins malgré eux mais également en ce qu’elles révèlent des individus et de leur comportement en guerre, de leur contexte idéologique et de leur lecture du régime nazi et de son histoire. Comme la masse des archives (plusieurs centaines de milliers de feuillets) interdisait une étude systématique, et appelait un travail collaboratif, S. Neitzel s’est ouvert de sa trouvaille auprès d’Harald Welzer, un spécialiste de la mémoire : leur lecture conjointe de ces archives constitue le propos de cet ouvrage qui, d’emblée, s’annonce comme un document majeur.

Le livre s’organise en trois parties assorties d’une conclusion. Les deux premières parties sont l’introduction, indispensable, du document. Il s’agit de réfléchir à la nature du document, au «cadre de référence» sociologique (les valeurs des individus et celles de leur milieu) ainsi qu’au contexte (le totalitarisme), en tentant de restituer l’univers mental des soldats jusqu’à cette «rupture de civilisation» induite par la guerre totale. Des prémices nécessaires, caractérisés par une approche à la fois sociologique («où l’on découvre la singularité du nazisme»…), psychanalytique et historique. En effet, les auteurs ont voulu nous faire pénétrer dans l’univers de ces soldats avant de leur céder la parole, ne serait-ce que pour éviter l’écueil– symbolisé par un D. J. Goldhagen et ses «bourreaux volontaires de Hitler» – de considérer la population allemande, en masse, comme criminelle. Le rôle de l’historien n’est pas de juger – a posteriori et sous le coup d’une émotion légitime – mais d’éclairer le passé, de le rendre intelligible en analysant les discours, en cherchant à comprendre les attitudes, et saisir le poids du contexte dans des comportements paroxystiques. Aussi les deux auteurs commencent-ils d’abord par préparer le lecteur, le replacer dans le contexte du nazisme et de la guerre, lui faire prendre conscience des mécanismes du groupe (avec la notion du «groupe total» pour désigner le peloton), de la pression des combats et de l’idéologie. A partir de références d’époque et d’outils forgés par la psychologie, le lecteur est invité à réfléchir à la manière dont l’individu peut se comporter hors de toute «normalité». Ces prémices peuvent sembler parfois excessivement prudents et précautionneux, mais face à un tel document, la méthodologie est légitime.

C’est bien évidemment le troisième chapitre, qui cite directement les conversations, qui constitue l’enjeu majeur de l’ouvrage. Intitulé «Combattre, tuer, mourir», il propose de résumer, à cette triade qui rappelle incidemment la devise fasciste («croire, obéir, combattre») l’expérience de guerre des soldats allemands. Chaque sous-partie – plus d’une quarantaine – organise, par thèmes, l’univers mental du soldat, illustré par des extraits de conversations : le combat, de ses pratiques les plus courantes jusqu’au crime de guerre (plus ou moins perçu comme tel, avec ses mécanismes de déni), les représentations des alliés, des ennemis, des événements, du régime, les mécanismes de l’information et de la rumeur, les émotions et les sentiments, le sexe (plutôt le viol), la victoire et la défaite, l’extermination, etc. Chaque thème est illustré par quelques extraits, synthétisés, contextualisés et remis en perspective. La démarche adoptée n’est pas, en soi, novatrice, mais elle a l’avantage d’offrir de l’expérience de la guerre une typologie connue. En effet, on retrouve dans ces différents thèmes des problématiques chères à l’anthropologie historique de la guerre moderne. Les lecteurs de S. Audoin-Rouzeau, de C. Ingrao, de J. Keegan, de P. Fussell ou encore de V. D. Hanson se retrouveront en terrain connu. On regrettera peut-être, par endroit, le commentaire des auteurs, qui se résume à une paraphrase de l’extrait : un risque acceptable au regard de la richesse, de la crudité et de la densité des extraits, soigneusement choisis pour leur ton et leur contenu.

Car sur ce dernier point, la lecture est édifiante. Pour un Ernst Jünger ou un Jesse Glenn Gray (Au Combat, Tallandier, 2013) avouant leur jouissance au cœur de la bataille, combien de vétérans taisent cette émotion. Mais ici, dans l’intimité des comparses prisonniers, peu de tabous, pas de secrets entre «camarades de fronts» : on se confie, on se raconte, on commente l’actualité (ou du moins ce qu’il en parvient), on évoque sans périphrase la guerre, les «faits d’armes», les exactions (des autres, forcément), les brutalités (toujours justifiées, et atténuées), on «s’amuse» de ce qui, dans la normalité, serait une transgression. «La guerre est un morceau d’enfer», disait le père Cordovani, confesseur de Pie XII, et effectivement, cette lecture illustre le fait que le territoire de la guerre est un territoire singulier, qui change ces fameux «cadres de références» inventoriés par les auteurs. La lecture est passionnante, instructive mais laisse mal à l’aise : si, avec les auteurs, on peut faire la part de l’esbroufe et de l’envie d’impressionner les autres, les témoignages enregistrés sont tout de même impressionnants et témoignent d’une rapide – immédiate même – contamination par la guerre pour ces aviateurs qui, passée la première mission, bombardent sans état d’âme des civils et en sourient, ou ces marins qui évoquent les équipages abandonnés à la mort en dépit de toute tradition de la marine. Les parallèles, esquissés, avec le Vietnam et d’autres conflits mériteraient à cet égard des développements.

Au final, c’est un cours d’ensauvagement en accéléré qui est proposé ici, pour des hommes qui ne se distinguent pas forcément par leur fanatisme nazi, même si – à l’annonce du complot Stauffenberg – nombre d’entre eux font classiquement une distinction entre Hitler et son gouvernement. Ensauvagement et «discours» a posteriori sur cet ensauvagement, dans un contexte (captivité, culture virile, rôle des agents provocateurs anglais) particulier. La lecture s’impose aux amateurs d’histoire anthropologique de la guerre, comme une relecture, à l’échelle des individus, de la guerre totale et de ces conséquences.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 16/07/2013 )
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