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Michel et les autres
Michel Winock   Jeanne et les siens
Seuil - Points 2004 /  7 € - 45.85 ffr. / 264 pages
ISBN : 2-02-068531-0
FORMAT : 11x18 cm
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On connaît la différence établie par Roland Barthes entre l’écrivain et l’écrivant. Dans cette dichotomie judicieuse, où situer l’historien ? Assurément dans la seconde : l’historien, scientifique, renseigne par sa recherche, il rend compte d’une science pour laquelle l’écriture n’est qu’un medium. Elle n’est pas l’essence de son activité. Et pourtant, qu’il écrit ! Et pourtant, il a sa muse… L’histoire a cette ambivalence. A la fois science et littérature, elle se lit tant pour ce qu’elle dit que pour la manière dont elle se raconte. Qui niera que, souvent, un grand livre d’histoire est la rencontre d’une érudition et d’une belle plume ?... Alors, l’historien, simple écrivant ?...

Michel Winock est un historien. Spécialiste d’histoire des intellectuels, on lui doit de belles pages. Son Siècle des intellectuels (Seuil, 1997) fut d’ailleurs couronné du prix Médicis, un prix littéraire (certes, dans la catégorie «essai»). Il se lance aujourd’hui dans une aventure plus franchement littéraire, proposant, avec Jeanne et les siens, un récit autobiographique sur sa famille, prise dans la tourmente de l’histoire. Dans ce roman autobiographique, pudiquement présenté comme un «récit», catégorie bancale, l’historien retient néanmoins le romancier. Universitaire et homme de lettres, Michel Winock s’explique : «A défaut d’être un écrivain, je n’ai jamais cessé d’avoir la tête dans les livres».

Jeanne et les siens trouve sa place dans une production éditoriale marquée par un trend autobiographique. Les sciences sociales n’échappent pas à la tentation de l’écriture de soi, moyen aussi de renseigner sur les autres. On pense à Hugo, «Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous», etc…

Le récit se veut donc l’exposé d’une vie de famille, entre le XIXe siècle et la Libération. Les Winock offrent un point de vue sur l’histoire, dans la chair tiède et réconfortante d’un vécu, hors du papier glacé des manuels scolaires. Michel, le cadet de la famille, parle de son siècle mais en situation, en suivant ses parents et sa fratrie. Il en ressort une tendresse, une force, celle d’un savoir incarné.

L’auteur nous livre des pages vibrantes sur la «Belle Epoque», sur ces «hussards de la République» dont ses parents furent les élèves. «Ce que ma mère […] doit à l’école primaire de Jules Ferry, comme toutes les filles et les garçons de son âge, c’est une éducation stricte, exigeante, ambitieuse ; à douze ou treize ans, l’âge du certificat d’études, on doit tout savoir : lire, écrire, […], calculer mentalement, connaître la géographie des départements […], situer le règne des grands rois, […] chanter par cœur La Marseillaise, avoir acquis la politesse, le respect des autres, les principes de l’hygiène et l’amour de la patrie…»

Tout aussi émouvants sont les épisodes relatifs aux guerres mondiales, notamment la seconde, vécue par l’historien encore enfant. Une figure s’y dégage, celle d’un frère, Marcel, parti trop tôt, frappé par la tuberculose. On comprend l’importance de ce grand frère pour son cadet qui puisa chez lui sans doute la vocation des lettres et celle de l’histoire. Michel Winock exhume pour nous des pages de son journal. La Libération s’y entend : le bruit des chars, des barricades qu’on monte, de la foule. Il pleuvait sur Paris le 24 août 1944…

Ce récit, d’une écriture plus libre que ne l’est celle d’un historien, permet de saisir la complexité de l’histoire. Ni noire, ni blanche, elle est avant tout cette succession des travaux et des jours, un quotidien où se dilue le drame, celui des grands hommes et des grandes dates. «Au retour de l’exode, ma famille a pleine confiance en Pétain ; en 1944, elle sera unanimement gaulliste. Je me souviens de la photo du Maréchal puis du Général ornant le mur de notre escalier. Une évolution iconographique à la mesure de l’évolution collective»…

Jeanne et les siens n’est donc pas un roman. Ce n’est pas non plus un livre d’histoire. Michel Winock, ici, ni historien ni romancier, montre en tout cas le talent d’une plume, celle d’un écrivain.


Thomas Roman
( Mis en ligne le 13/10/2004 )
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