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Paroles du ghetto de Varsovie
Daniel Blatman   En direct du ghetto - La presse clandestine juive dans le ghetto de Varsovie (1940-1943)
Cerf - Histoires judaïsmes 2005 /  49 € - 320.95 ffr. / 514 pages
ISBN : 2-204-07227-3
FORMAT : 14,0cm x 22,0cm

Traduction de Nelly Hansson.

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.

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L’historien israëlien D. Blatman, professeur à l’Institut du judaïsme contemporain de l’Université hébraïque de Jérusalem, travaille sur le mouvement ouvrier juif, le judaïsme polonais au XXe siècle, l’extermination des Juifs d’Europe depuis des années et on a déjà traduit en 2003 son ouvrage Notre liberté et la vôtre au Cerf sur le Bund socialiste pendant l’occupation nazie de la Pologne. En 2006, le même éditeur publie son étude de la presse clandestine du ghetto de Varsovie de 1940 à 1943, c’est-à-dire jusqu’à la liquidation de ce mouroir au terme de la fameuse insurrection.

Un des héros de celle-ci, et l\'une des autorités morales incontestables de la Pologne actuelle, est Marek Edelman, (son nom est cité en avant-propos, p.7), chef militaire adjoint de la révolte de 1943 et l\'un des 18 rescapés (sur 200) des combats, resté en Pologne après la guerre par convictions socialistes et hostilité au sionisme. Il disait dans un article d’Eilat Nadav, pour Yediot Aharonot - un quotidien israélien – repris par Courrier International (avril 2006) pour la semaine anniversaire de l\'insurrection juive de 1943, que c’était en Israël surtout que la mémoire du soulèvement risquait de s’effacer au profit de la glorification idéologique des guerres, selon lui plus douteuses moralement et moins héroïques, de Tsahal. C’est sans doute contre quoi veut lutter Daniel Blatman, mais c’est l’occasion pour nous de ressaisir la vie et l’état d’esprit des populations du ghetto, dans les textes de leur presse, et de comprendre leurs débats, leurs divisions, leurs espoirs et désespoirs, la part de l’aveuglement et du fatalisme, de l’affaiblissement physique et de la démoralisation, mais aussi la genèse de cet acte unique de résistance militaire dans l’histoire de l’extermination nazie des Juifs d’Europe.

D. Blatman a travaillé sur le fonds «Oneg Shabbat» qui rassemble une documentation volumineuse sur la politique nazie et la vie des Juifs de Pologne de 1940 à 1943. Ce fonds avait été constitué par l’historien juif Emmanuel Ringelblum, enfermé dans le ghetto lui-même, qui avait pris soin de collecter études et documents à ce sujet. Lors du déblaiement de Varsovie en septembre 1946, on retrouva la plus grande partie des éléments de ce fonds dans des bidons de fer blanc enfouis dans des caches du ghetto pour la postérité. La place de la presse clandestine est prédominante et c’est ce corpus exceptionnel que l’historien Blatman a voulu porter à notre connaissance par un livre qui en est avant tout une anthologie thématique. Celle-ci est présentée dans les 80 pages de «Presse, clandestinité et société», analyse d’ensemble de l’historien. Blatman s’y appuie sur une vaste bibliographie spécialisée indiquée en notes de bas de page et dans un riche index.

Après avoir rappelé la valeur d’archive de la résistance de la presse clandestine et son intérêt pour la connaissance de la vie des populations en Europe occupée et singulièrement en Pologne, Blatman relie celle du ghetto de Varsovie à la tradition culturelle et politique polonaise, notamment juive, avec ses débats idéologiques d’avant-guerre, mais en soulignant le contexte nouveau de l’occupation et de la persécution anti-sémite d’Etat. La Pologne, en partie annexée par ses voisins (et les Juifs de la zone soviétique s’en félicitent), en partie transformée en Gouvernement général confié au «juriste» nazi Hans Frank, est privée de toute vie intellectuelle et politique nationale, et l’information publique est confisquée par des organes de collaboration. La naissance d’une presse clandestine est un aspect de la résistance immédiate, qui s’appuie sur la tradition révolutionnaire nationale anti-russe du XIXe siècle et notamment celle de la gauche socialiste anti-tsariste et des syndicats ouvriers. Les références politiques du XIXe siècle y restent très présentes, car elles sont liées à l’identité polonaise et à ses mythes fondateurs. La résistance polonaise y conteste d’emblée la propagande allemande sur la possibilité d’une «vie normale» pour la Pologne et les vrais Polonais dans l’Ordre Nouveau allemand, anti-slave. La presse juive insiste sur la stratégie de division de la société polonaise par l’antisémitisme. La victoire allemande à l’ouest en mai-juin 40 sème d’abord la consternation, mais ce moment de désespoir fait prendre conscience de la nécessité d’une activité plus résolue de la presse clandestine. D’autant que vers août 40, les projets de Hitler d’expulser les Juifs vers l’Amérique ou vers une réserve à Madagascar furent abandonnés, tandis que l’option de la guerre rapide avec l’URSS était confirmée. Les territoires gagnés à l’Est devaient permettre une déportation de masse et Frank était chargé d’ores et déjà de séparer les Juifs dans la population, tandis que les premiers camps étaient construits. Aussitôt la presse juive clandestine met en garde les naïfs contre la propagande sur la compréhension nazie et le souci d’une solution de la «question juive», et accuse les Juifs collaborateurs naïfs ou intéressés de faciliter le déracinement et la déportation générale dans des camps d’extermination (par la faim, les maladies, l’exploitation et sans hygiène ni soins médicaux). Quant aux ghettos urbains, rebaptisés «quartiers juifs» par les autorités, la presse juive les distingue des ghettos médiévaux et insiste sur leur fonction de mouroirs et de réserves avant déportation : une époque noire du judaïsme polonais commence.

Les journaux servent alors de sources d’information pour étayer la dénonciation des projets nazis, motiver et élargir la résistance, susciter la solidarité envers les plus exposés. Cette résistance est aussi un lieu de polémiques politiques entre la gauche non-sioniste (communistes pro-soviétiques et Bund internationaliste) d’une part et sionistes, de gauche promettant une Palestine socialiste de kibboutz, et une aile de droite, agacée par les considérations humanistes et «parlementaires», inspirée par Zeev Jabotinsky (p.59, son nom est oublié en Index). Blatman pourrait indiquer que ce théoricien d’un Grand Israël créé par la force au besoin – et disait-il, la guerre était inévitable avec les Arabes ! Lire de lui La Muraille d’acier – avait flirté avec le fascisme et créé des milices para-militaires. Il inspirait déjà le groupe terroriste Irgoun en Palestine. Il y a là un thème important : tandis que la gauche internationaliste refuse l’alya («retour») par une sorte de solidarité avec d’autres méprisés égaux en droit des Juifs et que la sioniste est embarrassée de procéder à une colonisation, la droite sioniste applique à son tour… aux Arabes des termes (de peuple non-créateur d’histoire, de paresseux et de parasites) que les antisémites européens appliquent alors aux Juifs de Pologne. Il semble que ce débat aurait pu être mieux éclairé. Car le sionisme de cette époque se base sur la catastrophe de 40-45 pour faire du «retour» une évidence, sous peine de liquidation totale. Il cherche à convaincre des socialistes internationalistes de mener leur expérience dans un cadre national en Palestine. (Signalons que le sionisme a présenté souvent la Shoah comme une conséquence du refus de quitter l’Europe et presque comme une punition de l’anti-sionisme, dans une logique présentant une étrange similitude avec la thèse de la punition du juif errant). Au demeurant ces débats tendent à être estompés aujourd’hui en Israël, où la Shoah joue le rôle de mythe fondateur national – avec des conséquences psycho-sociales et politiques, nationales et internationales, sur lesquelles on renvoie à l’excellent livre d’Idith Zertal : La Nation et la mort : la Shoah dans le discours et la politique d’Israël (2004). Il serait intéressant de savoir si ces débats ont eu une place dans la documentation, dont l’anthologie nous offre une sélection. C’est, après tout, un sujet majeur pour la mémoire fidèle du judaïsme européen, sans parler de ses implications actuelles, évidentes.

Les neuf chapitres de l’anthologie classent les extraits de presse par grands thèmes, dont le titre comprend toujours une formule choc de l’époque :

I : Guerre et terreur : 1939-1941 «La vie d’un Juif ne vaut pas plus qu’une balle de fusil» rappelle la terreur de l’occupation militaire, où l’antisémitisme polonais s’exprime plus librement que jamais, tandis qu’une partie de la Résistance de droite ne manifeste aucun intérêt pour le sort des Juifs, au désespoir de ceux qui espéraient créer une solidarité anti-allemande et anti-nazie entre Juifs et non-Juifs. Les juifs sont souvent abattus comme des chiens pour des broutilles dans un climat d’impunité et de terreur. Le ton est donné. D’autant que les premiers internements en camps de travail, dans des conditions de mort lente, n’inspirent guère d’espoir aux gens lucides, s’ils sont informés. L’anthologie cite nombre d’articles parlant de tortures et de viols, mais aussi de liquidation par balle des malades.

II : Le ghetto de Varsovie (1940-1942) : «La faim avance main dans la main avec l’ostentation et la débauche, et la mort main dans la main avec la licence». Un économiste sioniste, Menachem Linder, auteur d’études sur la colonisation juive de la Palestine, tué en 1942, est une des sources principales sur la surpopulation, la sous-alimentation, les prix prohibitifs, le rationnement, la délinquance subséquente et l’état sanitaire du ghetto. La presse s’intéresse particulièrement au sort des plus faibles et en appelle à la solidarité pour la survie. Sionistes et non-sionistes s’indignent de la collaboration et des maneuvres des riches, avec une grille de lecture à la fois socialisante (de classe) et communautaire.

III : Judenrat : activité et controverse : «La communauté juive ! Est-ce vraiment le laisser-aller total ?» porte sur l’auto-gestion de la pénurie et de l’enfermement par une autorité juive sous surveillance qui tente d’aménager les conditions de survie selon des priorités. Le ghetto est présenté en lugubre caricature du «royaume juif» administré par des collaborateurs, souvent plus violents de facto que les allemands, puisque chargé de la police et de l’application concrète des mesures nazies. Un thème embarrassant dans la mémoire israëlienne, soulevé par Hannah Arendt dans son livre sur l’antisémitisme au milieu de l’indignation scandalisée des idéologues et moralistes.

IV : Réfugiés dans le ghetto : «la mort n’en finit pas de faucher, jeunes et vieux». Les «réfugiés» sont bien sûr les expulsés, qui n’ont pas d’autre choix que d’entrer au ghetto.

V : La vie quotidienne dans le ghetto : «Saviez-vous ce que l’on peut trouver dans le pain fourni aux Juifs de Varsovie ?» aborde trois thèmes : l’ironie de la presse sur l’égalité devant le dépérissement dans le ghetto ; la situation des enfants et des jeunes, avenir d’une renaissance juive ; l’humour noir juif et les plaisanteries antisémites («Nous les Allemands trouvons notre force dans notre liberté et vous, Juifs, dans votre joie maligne»).

VI. Les relations judéo-polonaises : «dans son comportement à l’égard des juifs, la rue polonaise ne s’est pas montrée à la hauteur». Malgré la déception des autorités nazies, l’antisémitisme de la droite polonaise persiste et retourne le compliment à l’Allemagne hitlérienne : le parti Endecija, partisan d’un statut juif après la guerre, sous un Etat national polonais, se plaint que les Polonais sont moins bien traités que les Juifs.

VII. Mouvements et partis. «Notre mouvement est au service du peuple et au service du peuple» présente la propagande des organisations politiques, leur insistance sur le couple éducation-résistance ou livre-fusil pour la survie physique et morale. L’insurrection se prépare.

VIII. La Pologne et les Polonais sous le joug de l’occupation nazie : «Ils ont pour projet d’éliminer tous ceux qui participent au partenariat national polonais» regroupe des textes dénonçant la mise en place d’une Pologne servile d’où les élites intellectuelles et politiques sont liquidées.

IX. Face à la Solution finale : «la population juive est détruite et assassinée avec une cruauté bestiale» termine le recueil par des analyses de 1942 sur la description des rouages et de la logique d’ensemble du processus nazi d’extermination : la haine spontanée n’explique pas tout, il y a un projet froid et systématique d’élimination en cours. Le soulèvement même désespéré devient la seule solution honorable et peut-être le moyen d’un salut partiel pour ceux qui n’ont pas encore été déportés vers les camps de la mort.

Quelques pages de photos illustrent certains aspects de la vie du ghetto et de la presse.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 01/06/2006 )
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