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Histoire & Sciences sociales  ->  Témoignages et Sources Historiques  
 

Un enfant du siècle
Valentin Feldman   Journal de guerre - 1940-1941
Farrago 2006 /  25 € - 163.75 ffr. / 347 pages
ISBN : 2-84490-177-8
FORMAT : 15,0cm x 21,0cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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Imbéciles, c’est pour vous que je meurs !» Cette apostrophe s’associe dans la mémoire française aux sacrifices de la résistance, c’est le cri généreux et désespéré de la victime du nazisme aux soldats du peloton d’exécution et à travers eux à tous les agents bêtes et disciplinés du fascisme, qui confondent service du crime et sens du devoir. Son auteur ? Valentin Feldman (1909-1942), éternel jeune homme de 31 ans, fusillé le 27 juillet 42 par des Allemands de son âge. Jusqu’au bout, le philosophe parie sur la raison et jette dans la balance à titre de témoignage tout le poids de son existence.

Pour ceux qui l’ont condamné, Feldman est l’intellectuel déraciné cosmopolite, le métèque judéo-bolchévique par excellence. Né à Saint-Pétersbourg à la fin de l’empire des tsars, entre révolution de 1905 et révolutions de 1917, Valentin appartient à une famille aisée de la bourgeoisie juive cultivée. Il perd son père Lev, noyé en mer Noire en 1916, événement dramatique qui crée un manque (qu’il cherchera à combler auprès de pères de substitution du milieu universitaire), accélère l’accès à la maturité psychologique et déstabilise matériellement son foyer. Eclate la Révolution d’Octobre. Sa mère emmène l’enfant de 8 ans à Odessa, où il manque une première fois de périr par un peloton allemand (1918-19). Ironie du destin de Feldman : aux termes de sa brève existence, l’invasion de ses deux patries par les Allemands, la guerre civile, l’exécution. La seconde fois, il n’en réchappe pas.

La suite est une histoire classique d’émigrés russes (l’acteur russe Mosjouhkine par exemple) : traversée de la mer Noire, passage à Istanbul, arrivée à Marseille. Passons sur le bref séjour en Bulgarie ; Valentin s’acculture facilement, en un an il apprend la langue de Corneille et de Baudelaire en apprenant leurs vers, se met en tête de réfuter Pascal et en bref devient un jeune Français fier de sa nouvelle patrie, pendant que sa mère gagne difficilement sa vie comme professeur de piano. Inscrit au Lycée Henri-IV, il se révèle un bourreau d’études, se passionne pour les sciences, peut-être parce que ses hésitations linguistiques ne peuvent l’y desservir. 3 ans plus tard, en 1927, il décroche son bac et reçoit le 1er prix de philosophie au concours général.

En 1931, il obtient sa licence et son diplôme d’études supérieures de philosophie. L’académie des sciences morales et politiques lui accorde une bourse. Il acquiert la nationalité française et devient secrétaire de la Société française d’esthétique, donne bénévolement des cours du soir à l’Institut philotechnique. Il rencontre alors Yanne, jeune étudiante de philo, qu’il épouse en août 1933. Ils ont une fille, Léone (hommage au père), en 1934. Yanne et Léone jouent un grand rôle dans le Journal. Valentin traduit aussi romans et études philosophiques, littéraires ou politiques soviétiques en français, grâce à sa connaissance du russe. Il publie un essai d’esthétique chez Alcan, ancêtre des PUF. Il entre dans des cercles intellectuels et politiques de gauche (Schumann, Soustelle, Corti, etc.) et s’enthousiasme pour le communisme, milite pour le Front Populaire avant d’en critiquer le réformisme trop mou. Ses activités expliquent peut-être ses échecs successifs à l’agrégation, en un temps, il est vrai, où le nombrer des postes était plus réduit. Mais il y a aussi sa nullité en grec… Il enseigne entre-temps à Etampes, Laon (il y remplace en 1935 Lévi-Strauss, qui part au Brésil !), Fécamp. Il croise à Rouen et au Havre Sartre et Beauvoir… Il est finalement reçu en 1939.

La réussite au concours, il la doit en partie à son mentor, Victor Basch, professeur d’esthétique à la Sorbonne, mais surtout un père spirituel, qui le tance et aimerait le voir faire une carrière égale à la sienne. Les deux hommes étaient faits pour se comprendre : Basch se retrouve en Feldman, jeune émigré juif d’Europe slave, brillant élève de l’Ecole française méritocratique, passionné de philosophie, d’esthétique, engagé à gauche… Autre figure tutélaire : Célestin Bouglé, sociologue et directeur de l’Ecole normale supérieure. Mais Feldman a aussi fréquenté Etienne Souriau, Abel Rey et Gaston Bachelard avec qui il a correspondu. Un carrefour de l’université des années 30.

La guerre éclate. Le pacte germano-soviétique a été une horrible déception, mais il ne peut abandonner l’idée communiste ni ses grilles d’analyse. La drôle de guerre à Rethel est un désert des Tartares avec des ridicules à la Courteline. Le Journal commence en janvier 40. Comme Sartre, c’est un jeune philosophe sous l’uniforme qui observe et analyse. Il enregistre ses lectures d’époque : romans américains, russes, mémorialistes classiques. Il échappe à la mort en juin 40 et, démobilisé, se retrouve professeur à Dieppe. Le Statut des Juifs le rattrape en octobre. Mais a-t-il le nombre de grands-parents juifs requis ?... Son inspecteur veut le rassurer : «L’essentiel est de ne pas avoir été communiste !» Il a beau avoir été engagé volontaire en 39, il est révoqué en août 41. Une année d’enseignement où souffle une résistance spirituelle et où son charisme fait naître l’admiration du jeune Dagne. Feldman entre alors dans la Résistance et sert de lien entre Paris et Rouen. Le Journal continue. En janvier 42, il casse une vitrine de photographe exposant des portraits de militaires allemands et participe peut-être à un attentat à la centrale de Déville-lès-Rouen. Il est arrêté en février. Il est mis au secret et torturé. Il refuse de signer un recours en grâce après le simulacre de procès qui le condamne. Dans sa prison, il lit Rimbaud.

Sous le titre de Journal, le recueil réunit trois cahiers, un carnet et des lettres. Un jeune écrivain s’y révèle, acteur discret et témoin critique de son temps, ironique, sentimental, méditatif, philosophe marxiste, époux et père. Le Journal a un intérêt historique évident, il nous replonge dans l’époque avec ses différentes facettes, vue par un homme passionné mais intelligent et courageux, qui ne voulut pas être seulement un professeur et engagea sa vie pour en sauver le sens. «L’extrême attachement a pour condition le détachement extrême».


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 24/11/2006 )
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