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La Civilisation islamo-chrétienne
Richard-W. Bulliet   La Civilisation islamo-chrétienne - Son passé, son avenir
Flammarion 2006 /  21 € - 137.55 ffr. / 237 pages
ISBN : 2-08-210521-0
FORMAT : 13,5cm x 22,0cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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Spécialiste reconnu de l’Islam, l’auteur, professeur d’histoire à l’Université de Columbia (EUA), fait partie des intellectuels américains qui s’inquiètent de la banalisation des discours islamophobes et du retour des vieux clichés occidentaux sur le monde arabe. La Civilisation islamo-chrétienne (The Case for Islamo-Christian Civilization, 2004) rassemble des textes écrits entre 1970 et 1994 pour faire comprendre la civilisation arabo-musulmane dans son développement historique et dans ses rapports profonds et essentiels avec son double (le monde chrétien laïcisé) au public occidental (inquiété par sa presse et les spécialistes) devant des phénomènes tels que la Révolution iranienne (1978-79), le fondamentalisme ou la 1ère Guerre du Golfe. Alors que l’anthropologie libérale et marxiste annonçait l’effacement progressif de la religion et donc des conflits d’origine religieuse, le dernier tiers du 20ème siècle voyait des formes de renaissance de la conscience musulmane et de politisation islamiste en Orient.

Le professeur pensait pouvoir mûrir encore sa pensée dans son bureau. Le succès des livres de Bernard Lewis (sur les origines religieuses du «retard» musulman) et de Samuel Huntington (sur le clash des civilisations comme actualité du 21ème siècle), la vulgarisation politique de leurs idées dans le monde anglo-saxon sur une étrangeté croissante entre occident libéral et démocratique et islam réactionnaire et violent, lui semblaient porter de graves malentendus intellectuels, mais aussi des simplifications dangereuses et un mépris qui dans le contexte international pouvaient déboucher sur une instrumentation politique. Le 11 septembre 2001 arrive alors comme une confirmation apparente des thèses sur le choc des civilisations. Pour Bulliet, qui œuvre pour relativiser et historiciser ce conflit, il n’en est que plus urgent de présenter au public américain une vision différente des relations entre monde arabo-musulman et monde «judéo-chrétien» et rationaliser le débat d’opinion.

La «civilisation islmao-chrétienne» : cette expression paradoxale met en question une expression convenue sur l’unité «judéo-chrétienne». Ce lieu-commun forgé après 1945 pour déraciner antijudaïsme et antisémitisme en Occident chrétien ou laïque post-chrétien minimise pour des raisons morales et politiques opportunistes peut-être louables le fait historique massif du différend théologique bimillénaire entre christianisme et judaïsme et de ses conséquences sociales. En insistant sélectivement sur un héritage commun, éthique, on écarte par là-même (toute détermination est une négation) de cette alliance nouvelle l’islam, qui a autant de droits au respect et peut revendiquer des liens profonds dans la formation de l’occident. On sait de surcroît que le thème minimaliste «judéo-chrétien» (rejeté par des penseurs juifs comme Leo Strauss comme une absurdité de pensée molle où la différence se dilue) a servi une légitimation douteuse de l’alliance inconditionnelle avec l’Etat d’Israël, surtout aux Etats-Unis. Ainsi le judéo-chrétien a-t-il contribué à dévaloriser le fait musulman et à créer ou aggraver la tension avec le monde musulman.

C’est d’ailleurs le problème des discours de civilisations qu’ils tendent à créer ou renforcer les différences qu’ils prétendent seulement constater. Car en déterminant de façon essentialiste les civilisations (aux contours au demeurant flous) pour l’enseignement des élites et des opinions, ils orientent la politique internationale vers une simplification qui favorise ce qu’elle prétend craindre. Par un phénomène classique de réaction psychique collective, le mineur définit son identité par ce qu’on lui reproche au nom de sa dignité et de sa liberté. Dans le monde musulman, l’occident a par sa politique impériale pétrolière et son soutien incohérent mais limité aux laïcisations autoritaires des sociétés favorisé la réaction islamique voire islamiste. Il faudrait relire le colonel Lawrence ! Il est malhonnête et dangereux de présenter cette réaction «logique» comme un diable sortant de sa boîte. Le risque est d’autant plus grand que l’approche par civilisation est potentiellement porteuse de racisme : comment comprendre en effet sans historisation (économique, politique, culturelle, etc.) la force de cet Islam intégriste et le «retard» démocratique ou culturel du monde musulman sans en chercher l’explication dans une programmation naturelle collective (à quand l’ADN de l’Islam ?), bref dans la naturalisation du fait mental (intellectuel, esthétique, politique et moral) trans-national ? Or si Huntington ne va jamais jusque là, il fait de la situation du monde musulman un mystère qui doit donner lieu à des rationalisations naturalistes bien dans l’esprit du scientisme anglo-saxon actuel.

Face à cela, la connaissance historique, l’empathie culturelle et le sens de l’ouverture de l’avenir, des potentialités de l’islam. Si le Coran passe pour théocratique et militariste, il faut rappeler que la Bible n’est pas démocratique ou laïque et le monde moderne d’origine chrétienne s’est construit sur l’interprétation polémique de la tradition. On pourrait ainsi vanter l’absence de médiation cléricale dans l’islam et attirer l’attention sur ce qui y séduisait nombre de grands intellectuels et artistes européens depuis les Lumières. Que l’Islam n’ait pas participé (sauf dans la péninsule ibérique et dans le Mezzogiorno au Moyen âge !) à la culture européenne (et donc américaine !) par une présence communautaire physique (comme le judaïsme) ne saurait faire oublier l’importance de son rôle de vecteur de la tradition grecque antique et irano-indienne vers la chrétienté alors barbare, mais aussi ses apports propres dans certains domaines.

Si l’époque actuelle est effectivement celle d’une forme de régression à certains égards, l’assimilation de la culture occidentale et son interprétation continuent et les tendances diverses se font concurrence, parfois inconsciemment, pour définir l’avenir. Il est fort vraisemblable que du fait de son rôle international et de sa puissance, l’occident ait une partie des clés en main. Il serait paradoxal que lui qui aime à se présenter en espace de pensée réfléchie, de sens de l’universel, d’ouverture à la différence et de générosité, se refuse au travail de la connaissance sur soi et sur son double.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 20/02/2006 )
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