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Philosophie  
 

Utopie, liberté et réalité
Isaiah Berlin   Le Sens des réalités
Les Belles Lettres - Le goût des idées 2011 /  14 € - 91.7 ffr. / 365 pages
ISBN : 978-2-251-20009-5
FORMAT : 12,4cm x 18,9cm
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D\'origine russe-juive, Isaiah Berlin (1909-1997) obtient la nationalité britannique puis américaine. Il fut président de la British Academy de 1974 à 1978 et a inscrit son œuvre dans la tradition libérale. Isaiah Berlin est encore un auteur peu lu en France. Penseur critique pertinent, il est connu pour son développement de la distinction entre les notions de liberté positive des anciens et de liberté négative des modernes qu\'il développe en 1958 dans Deux concepts de liberté.

Isaiah Berlin n’est pas un penseur commun et remet en cause bien des idées «généreuses». Selon lui, les ennemis de la liberté sont les philosophes d\'une partie des Lumières, de la Contre-Révolution et du socialisme naissant, comme Helvétius, Rousseau, Fichte, Saint-Simon, car ils défendent une conception autoritaire de la liberté dont la Révolution française fut l\'héritière. Il pense que les Philosophes des Lumières ont eu un rôle trouble dans l\'Histoire des idées. On les retrouve chez les idéalistes allemands et les philosophes de la modernité, avec un idéalisme qui ne peut mener qu’à de grands désastres. En ce sens, Berlin est un représentant de la culture anti-Lumières.

Le Sens des réalités résume à cet égard l\'essentiel de la pensée d\'Isaiah Berlin. L\'ouvrage rassemble des articles et conférences rédigés entre 1950 et 1972. On retrouve tous les thèmes qui ont nourri son œuvre ; il suffit pour cela de consulter la table des matières qui égrène les sujets les plus divers : Le Sens des réalités, Du jugement politique, Philosophie et répression gouvernementale, Le Socialisme et les théories socialistes, Le Marxisme et l\'Internationale au XIXe siècle, La Révolution romantique, L\'Engagement de l\'artiste : un héritage russe, La Pensée de Kant comme source paradoxale du nationalisme, Rabindranath Tagore et la conscience nationale.

Se lit en filigrane dans ces essais la question essentielle qui traverse toute l’œuvre du philosophe : comment construire une société solide ou viable ? Et en un corollaire aussi beau que menaçant, le ciel étoilé des idées qui vient se fracasser sur la tête des hommes et jeter l\'enfer sur terre. Car pour Isaiah Berlin, il est indispensable d\'avoir le \'\'sens des réalités\'\'; de confronter les idées avec la réalité et d’y coller le plus possible. Rien de moins simple, car il ne faut délaisser aucune complexité, ne laisser aucune nuance de côté. L\'auteur revient ensuite sur cette question dans différents textes ici proposés.

Le Socialisme et les théories socialistes (1950), essai marqué par le contexte de la Guerre froide, illustre comment l’utopie socialiste et/ou communiste a pu, au nom de la liberté et du Salut des travailleurs, mener et aveugler des millions d\'hommes depuis le XIXe siècle. On pourrait rajouter une question plus contemporaine : qu\'en est-il des idées développées au nom d\'un Bien qui exclut sous prétexte de soigner, c’est-à-dire en reconstruisant de nouveaux dogmes ? Avons-nous pris la mesure d\'une telle leçon ? Le philosophe touche à quelque chose de fondamental : Comment développer une idée de la réalité, un réel tangible, qui se déploie en même temps sous un ciel lucide et plutôt serein ?

Car cette réalité, il faut l\'interpréter, la comprendre au plus près. Une telle compréhension s\'est souvent accompagnée d\'erreurs funestes, une interprétation devenue dogme intangible et provoquant des morts par milliers ou par millions. Isaiah Berlin aborde en des chapitres serrés et denses la question qui parcourt une grande partie de l\'imaginaire occidental : une société idéale émergeant d\'idéaux bienfaiteurs comme le socialisme.

Les théoriciens de ces idéologies, sur lesquels Berlin revient succinctement un par un, ont tous cru à de telles idées enchanteresses sans se rendre bien compte de la folie qu\'elles renfermaient. Pourquoi ? Comment cela a-t-il été possible ? N\'est-il pas simpliste d’en référer sans arrêt au contexte historique qui «excuse» toutes les erreurs sous prétexte que nous sommes toujours prisonniers d’un temps particulier. Qu’en est-il alors du sang versé, des brimades, des expulsions opérées dans la réalité alors que nous prétendons lutter pour la tolérance, le bienfait de l’humanité, l’égalité entre hommes et femmes ? On retrouve là le débat sur le bilan comparé du nazisme et du communisme. A cet égard, le communisme ne fut-il plus funeste que le nazisme pour avoir fait croire à un paradis ouvrier, à une libération ? Le nazisme, plus radical et éphémère, aura finalement fait moins de morts. On «excuse» encore des films comme Le Cuirassé Potemkine et l\'on censure Le Juif Süss. Du danger des idées généreuses…

Comment les hommes ne prennent-ils que rarement en compte leurs erreurs ? Ayant l’impression de toucher la réalité du doigt en prônant une conception matérialiste du réel, ces régimes aboutirent à la création d\'un homme modelable à loisir, un être préfabriqué. Que faire alors ? Sans doute avoir le sens des réalités pour ne jamais, ou presque, faillir…

Les textes Kant, source inattendue du nationalisme (1972) et surtout La Révolution romantique (1960) abordent les thèmes de prédilection de l\'auteur. Ce dernier revient sur un phénomène (dans la droite ligne des chapitres précédents) qui remonte aux Lumières, une nouvelle conception de l\'Homme, coupable d’avoir attribué à la liberté une importance «sans limites» et de l\'avoir enracinée exclusivement dans le ressenti humain. \"Les conséquences politiques de ce mouvement sont très nouvelles. Si nous seuls sommes les auteurs de nos valeurs, alors c\'est notre sentiment intérieur qui compte, c\'est l\'intention et non pas la conséquence. Car nous ne pouvons pas nous porter garants des conséquences : elles font partie du monde naturel, celui de la cause, de l\'effet, de la nécessité et non du monde de la liberté\" (p.250).

Une morale de l\'abnégation, de l\'engagement, de l\'affirmation de soi au détriment du concret, ou du réalisme. Peu importe si les résultats peuvent être dérisoires, seules comptent les intentions, bonnes de préférence puisque nous en serons les juges. On mesure effectivement l\'ampleur de ce subjectivisme qui méprise secrètement toute critique sceptique, voire même la rationalité, toute lucidité dérangeante, faisant primer le sentiment de bien faire ou de faire le bien contre l\'ampleur des désastres ou de toute remise en cause concrète de l\'idée de départ.

On le voit, le livre d’Isaiah Berlin est bien plus corrosif qu’on pourrait le croire car il sape les idéaux généreux qui illusionnent, refaçonnant joliment et en surface la réalité quand bien même leurs applications causent des désastres. Il faut sans aucun doute retrouver ce sens des réalités si fragile, ne plus s\'emporter pour des illusions au goût de cendres. Là est tout le problème de l’engagement. Convaincu sur le moment, tel ou tel militant voit ses espérances déçues une fois le temps passé, amer d’avoir cru en des idéologies ou des idées simplistes qu’il pensait pourtant si proches de la compréhension même de cette réalité.

En cela, Le Sens des réalités est un essai humble et courageux.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 19/04/2011 )
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