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Philosophie  
 

Proudhon, relève-toi…
Chantal Gaillard   Georges Navet    Collectif   Dictionnaire Proudhon
Aden 2011 /  35 € - 229.25 ffr. / 560 pages
ISBN : 978-2-930402-94-9
FORMAT : 14cm x 20cm

L'auteur du compte rendu : Chargé d'enseignement en FLE à l'Université de Liège, Frédéric Saenen a publié plusieurs recueils de poésie et collabore à de nombreuses revues littéraires, tant en Belgique qu'en France (Le Fram, Tsimtsoum, La Presse littéraire, Sitartmag.com, etc.). Depuis mai 2003, il anime avec son ami Frédéric Dufoing la revue de critique littéraire et politique Jibrile.
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Victime d’un fâcheux réductionnisme, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) demeure une figure méconnue. Mais n’en va-t-il hélas pas de la sorte pour maints penseurs ? On estime avoir tout dit de Socrate sitôt prononcé son «Connais toi toi-même», de Descartes avec son «Je pense donc je suis», de Nietzsche en murmurant le sésame de l’«Übermensch». Le père de l’anarchisme tiendrait quant à lui tout entier dans le fameux aphorisme «La propriété, c’est le vol». C’est dire si le volumineux Dictionnaire Proudhon des éditions Aden tombe à point nommé afin de rendre à ce grand esprit la place majeure qui lui revient dans l’histoire du socialisme français d’avant Marx et surtout de la pensée libertaire.

Il manque peut-être un bref aperçu biographique en tête ou en fin d’ouvrage, qui permettrait au profane d’aborder muni de quelques balises l’abondant matériau théorique rassemblé ici. La lecture forcément discontinue qu’offre l’outil dictionnairique, si elle est intéressante pour opérer des plongées dans les diverses strates d’un échafaudage intellectuel complexe, ne donne pas de vision diachronique de sa trajectoire et des mouvements de l’histoire qu’il épouse. Il s’agit donc d’être déjà quelque peu connaisseur pour entrer dans cette somme…

Rendons grâce donc aux vertus de l’ordre alphabétique qui nous met d’emblée sous les yeux la notice «Anarchie», concept-clé à quiconque découvre le personnage. En fait, la réflexion de Gaetano Manfredonia pourrait tenir lieu de préface à l’ensemble : l’historien y resitue certes Proudhon dans le sillage de la pensée libertaire déjà tracé par l’Anglais Godwin, ses épigones américains ou encore Fourier, mais il tient à souligner la spécificité de l’auteur de Qu’est-ce que la propriété ?, à savoir sa dénonciation radicale de toute forme de pouvoir politique. Chez Proudhon, au contraire de maints autres socialistes révolutionnaires, la critique de la propriété va de pair avec celle de l’autorité, et de cette conception, il ne démordra jamais. Manfredonia nous permet de voir à quel point Proudhon renverse les valeurs, à partir du simple constat que «L’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir» puisque, selon lui, ce sont les sociétés primitives qui ne peuvent se passer de hiérarchie ! Il cite également des passages qui illustrent à quel point Proudhon fut un polémiste au style acéré, un pamphlétaire qui savait frapper de taille et d’estoc : «Être gouverné, écrit-il en 1851, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu…» Décidément, nous ne sommes pas encore sortis des maux hérités du ''stupide XIXe siècle'' ! Méfiant vis-à-vis de la démocratie et des principes humanistes abstraits qui la fondent, Proudhon tenta de chercher des solutions réalistes, plus pragmatiques, aux problèmes des rapports sociaux «dérégulés» induits par la nouvelle société anarchiste. Il entrevoit à ce sujet une solution dans «un régime de contrats substitué au régime des lois», et qui serait à la base de la nouvelle République des libres citoyens.

Une fois posés ces jalons, le reste de ce riche «notionnaire» peut se lire d’une traite ou être grappillé selon les centres d’intérêts. Épinglons les pages consacrées à l’art ou Sébastien Pasteur – bien que fouillant assez peu le rapport fondamental avec Courbet – montre à quel point pour Proudhon art et société se répondent, voire correspondent, dans un constant jeu de miroirs. Les réflexions d’Alexis Dabin sur l’«Autorité» éclairent et complètent celles de Manfredonia, en insistant notamment sur les forces que représentent le progrès et le collectif chez Proudhon. Les notices sur la «Raison» et la «Religion» sont tout bonnement passionnantes : la première, signée Georges Navet, expose comment Proudhon envisageait cette faculté intellectuelle comme une arme à restituer au peuple, qui en fut dépossédé par les classes dirigeantes sous prétexte qu’il fallait séparer philosophie et travail… Dans la seconde, Édouard Jourdain montre comment un exégète de la Bible aussi scrupuleux que Proudhon devint successivement un observateur agnostique du phénomène religieux, puis un candidat franc-maçon qui n’hésitait pas à déclarer la «guerre à Dieu» ! Des dizaines d’autres entrées (''Dignité'', ''Fédéralisme'', ''Peuple'', ''Science'', etc.) mériteraient des louanges ; la chaude recommandation de leur lecture en tiendra lieu.

Penchons-nous cependant un instant sur un aspect quelque peu dérangeant de l’ouvrage : son insistance trop convenue sur la question forcément polémique de la femme chez Proudhon. Dans leur brève introduction (deux pages et demi), Chantal Gaillard et Georges Navet prennent soin de souligner que la commission ayant présidé au choix des articles n’a pas «voulu cacher ce qui est devenu insupportable dans l’œuvre : son antiféminisme» ; et de renvoyer, pour s’en convaincre, aux notices ''Femme et Famille (Mariage)''. On peut comprendre qu’un émancipateur du genre humain qui classait le beau sexe en deux catégories, les «courtisanes» et les «ménagères», et qui ne voyait en lui qu’un «diminutif de l’homme» embarrasse fort ses thuriféraires modernes. L’historien François Fourn refuse quant à lui d’attribuer de telles conceptions «à une hypothétique soumission aux préjugés de son temps» – mais pourquoi parler de «soumission» quand il s’agit peut-être tout simplement de partage de sensibilité avec une misogynie ambiante dans le milieu intellectuel français d’alors, cf. Baudelaire et autres indécrottables machos – ni «à sa naissance dans un milieu modeste voire arriéré» – oh, le vilain terme, teinté de mépris et fort malvenu sous la plume d’un docteur agrégé – ni enfin «à ses origines franc-comtoises» – là, on pousse un ouf de soulagement pour tous les natifs et les natives du cru. Non, d’après Fourn, «son imagination est libre» ; Proudhon est donc irrémédiablement coupable. S’ensuit une anthologie qui prêterait à rire si elle n’était enrobée d’un discours d’éthicien offusqué exhibant des aberrations comme autant de substances toujours nocives… Jusqu’à celle-ci : «On prétend que les femelles d’animaux, par je ne sais quel instinct, recherchent de préférence les vieux mâles, les plus méchants et les plus laids : la femme, quand elle ne suit que son inclinaison, se comporte de même». Fourn pourrait quand même entrevoir le peu d’éloge qu’il est fait du genre masculin dans l’exposé de cette démarche ; il se contente du constat que «c’est grossier : mais Proudhon n’a que faire de heurter ses lecteurs et encore moins les femmes qui se mêleraient de le lire». Les pauvresses sont en effet à plaindre si longtemps a posteriori, mais si l’on s’en tient au présent, on déplorera plus encore que sur les dix-neuf contributeurs du dictionnaire, on ne dénombre guère que quatre contributrices… Proudhoniens, encore un effort pour devenir définitivement paritaires !

Enfin, n’est-ce pas battre un peu fort sa coulpe que d’envisager comme «antiféministes» des phrases écrites alors que ce mouvement n’en était qu’à ses balbutiements ? Et d’ailleurs, s’il s’agit de cartographier les préjugés dont était pétri ce diable d’homme, comment alors expliquer la criante absence dans ces pages d’une étude sur sa vision des juifs, «cette race qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple», comme il la décrivait dans ses carnets, certes intimes, en 1847, avant d’oser des propos qui ne sont pas loin de préfigurer certaines lois de Vichy ? Dans Ni droite ni gauche (1987), l’universitaire israélien Zeev Sternhell avait montré que Proudhon fut aussi un maître pour une certaine droite extrême. Ainsi de l’Action française, puisque les maurrassiens retinrent surtout de son message «son antirépublicanisme, son antisémitisme, sa haine de Rousseau, son mépris de la Révolution, la démocratie et le parlementarisme, son apologie de la nation, de la famille, de la tradition et de la monarchie». Il eût valu la peine de sonder ce fond réactionnaire qui, plus fécond que l’interprétation provocatrice, constitue sans doute une meilleure clé de lecture aux animadversions paradoxales de Proudhon.

En commençant cet article, nous faisions le constat que le réductionnisme passait par la simplification à l’extrême, par le biais d’une phrase emblématique par exemple. Il peut aussi être réalisé par la troncation. C’est ce dont souffre par endroits ce dictionnaire, malgré son ambition, son ampleur et l’indéniable qualité de bon nombre de ses parties.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 12/07/2011 )
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