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Le savant et le politique au XXIe siècle
Entretien avec Gérard Noiriel


Entretien effectué initalement pour la revue Nouveaux Regards, revue trimestrielle de l'Institut de la FSU (Fédération Syndicale Unitaire). Elle est vendue au numéro (6 €, frais de port compris) ou par abonnement : 22 € pour 4 numéros (franco de port) ou 40 € (franco de port) pour 8 numéros.
Dans l'un et l'autre cas, toute commande doit être faite à l'Institut de la FSU, 3/5, rue de Metz, 75010 PARIS, par courrier, par téléphone (01 44 79 90 41), par fax (01 48 00 08 93) ou par courrier électronique.

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Parutions.com : Pouvez-vous expliciter le projet de votre livre sur l'avenir des intellectuels ?

Gérard Noiriel : Cet ouvrage prolonge des préoccupations qui sont les miennes depuis longtemps, concernant «l’utilité» de la recherche universitaire. Ce n'est pas un livre de spécialiste de la question des intellectuels, spécialiste que je n'envisage d'ailleurs pas de devenir, mais une façon de mobiliser les connaissances qui existent sur le sujet pour réfléchir à la question de l’engagement des intellectuels dans le monde d’aujourd’hui.
Je crois que tous les universitaires sont confrontés à la nécessité de défendre, d’une manière ou d’une autre, ce qu’ils font. Cette obligation n’est pas propre à notre milieu. Dans une démocratie, toutes les professions sont devant cette nécessité, comme l'avait déjà fort bien vu Durkheim. Or le type de contribution que les universitaires apportent à la connaissance, s'il n'est pas défendu, peut être marginalisé, voire disparaître. Il n'existe en effet aucun argument transcendant, aucun droit de noblesse qui nous préserve d'un tel risque.

C’est pour cette raison qu’il me semble important de distinguer la recherche et les discours sur la recherche, c'est-à-dire les formes de défense de notre travail. Malheureusement, aujourd'hui, le repli de très nombreux chercheurs dans leurs "labos", y compris par ceux qui ont eu, en d'autres temps, des engagements politiques forts, les amène à ne même plus défendre la spécificité de leur travail. Certes l’action syndicale, tournée vers l’Etat, pour obtenir des postes et des crédits, reste vivante, comme l’a montré le récent mouvement des chercheurs. Mais la question que je pose dans le livre concerne l’action dans l’espace public, car il faut convaincre les citoyens qu’il est important de défendre la connaissance scientifique dans notre société. Les sciences physiques n’ont peut-être pas besoin de le faire car leurs résultats parlent généralement pour elles. Mais les sciences humaines sont constamment menacées car elles sont décrédibilisées par les discours que les hommes politiques ou les journalistes tiennent sur le monde social.

Ce livre est donc pour moi un livre «militant». Son intention fondamentale est de remobiliser les gens qui pensent qu’il est nécessaire de maintenir un lien entre le savant et le politique, pour proposer des perspectives adaptées à notre situation actuelle. Bourdieu, Derrida ou Foucault détenaient, sur leur seul nom, une capacité d'action réelle. Ils ne sont plus. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il faut agir collectivement.
Comme il existe autant de définitions des intellectuels que d'intellectuels, j'ai retenu celle qui me paraissait être la plus adéquate avec mon projet : "l'intellectuel est celui qui dit la vérité au pouvoir au nom des opprimés". C'est une définition politique qui correspond à une problématique relativement récente, apparue à la fin du XIXe siècle : la relation entre le savant et le politique.
Loin de vouloir dresser un inventaire, encore moins un palmarès, de ceux qui méritent ou non cette appellation, mon but est de souligner les problèmes qui se posent à nous aujourd'hui à partir de cette définition et comment ils ont été résolus ou appréhendés avant nous.
C'est donc à partir de cette question centrale du rapport entre le savant et le politique que j'ai tenté de faire apparaître des figures d'intellectuels. L'important pour moi n'est pas tant de faire une sociologie des intellectuels que d'examiner les réponses particulières qu'ils ont apporté à cette question fondamentale.

Parutions.com : Vous proposez trois grands types d'intellectuels : l'intellectuel révolutionnaire, l'intellectuel de gouvernement et l'intellectuel spécifique. Ces trois types appartenant principalement à trois disciplines respectives : la philosophie, l'histoire et la sociologie.

Gérard Noiriel : Les philosophes, les historiens et les sociologues ont été les trois milieux universitaires qui ont été au cœur de la vie intellectuelle française depuis l'Affaire Dreyfus. C’est la raison pour laquelle, je les ai privilégiées dans ce livre. Toutefois, j'ai tendance à penser que la typologie que je propose vaut aussi pour d'autres disciplines.
Je suis parti du constat établi par les «pères fondateurs» de la sociologie, Emile Durkheim et Max Weber, concernant l’approfondissement de la division du travail social qu’a produite la démocratisation et la professionnalisation des fonctions à la fin du XIXe siècle. Ce processus a entraîné une séparation radicale entre le savant et le politique. Et les intellectuels sont apparus à ce moment-là pour combler cet espace laissé vacant. Les trois figures que je mets en évidence correspondent aux trois principales solutions qui ont été proposées.
La solution révolutionnaire (défendue surtout par les philosophes) consiste à nier la division du travail, conçue comme une tare du capitalisme, et à stigmatiser les autres universitaires comme de simples courroies de transmission de la bourgeoisie et du grand capital.
La solution des intellectuels de gouvernement, plus fréquente chez les historiens, consiste à créer des réseaux, réunissant des universitaires, des journalistes, et des hommes politiques, pour (ré)concilier le savant et le politique. L'objectif de l'intellectuel ici est, pour l’essentiel, d'éclairer, principalement par l'histoire, les problèmes d'actualité en acceptant la manière dont ils sont posés dans l'espace public.
Enfin, la figure de l'intellectuel spécifique (privilégiée par les sociologues) s’intéresse aux questions d’actualité mais s’efforce de les poser autrement que les journalistes ou les militants, au nom de son savoir scientifique. Pour ma part, c'est ce dernier modèle qui m'est le plus proche.

Ces trois figures ne recouvrent pas strictement la chronologie de l’histoire intellectuelle. Elles apparaissent simultanément à la fin du XIXe siècle dans un combat commun pour la défense du capitaine Dreyfus. Je pense que ces trois figures sont nécessaires dans une société démocratique. Mais chacune d’entre elle à ses limites et ses contradictions. C’est ce que j’essaie de montrer dans le livre. La contradiction des intellectuels révolutionnaires, c’est la dénégation de la réalité, le refus d’admettre la division du travail, la compétence spécialisée. Lorsque la réalité apporte un cruel démenti à leurs discours prophétiques sur les «lendemains qui chantent», ils ne peuvent pas l’admettre. Si la Révolution n’a pas eu lieu, «c’est de la faute des autres». D’où la constance des discours sur «la trahison des clercs». Les intellectuels de gouvernement s'affichent pour l'essentiel au centre de la vie publique mais finissent bien souvent leur course à droite. Les intellectuels spécifiques, pour leur part, sont confrontés à l'impuissance. Trop obsédés par leur propre contribution au savoir, souvent hantés par l’idée de produire une théorie qui, à elle seule, permettrait de lier le savant et le politique, ils ne sont pas parvenus à faire émerger véritablement ce fameux "intellectuel collectif".

Parutions.com : Les interventions d'intellectuels spécifiques peuvent donner lieu à des formulations qui relèvent parfois de l'argument d'autorité. Est-ce pour cela que vous insistez sur la nécessité du travail collectif ?

Gérard Noiriel : En effet, le dogmatisme est un risque réel. Et cette question est d'autant plus importante que les exemples sont nombreux dans l'histoire pour démontrer que les intellectuels n'ont aucune lucidité particulière en matière politique. Le mieux qu’ils puissent faire est de mettre à la disposition des citoyens les recherches spécialisées qu’ils ont produites. Mais pour que cette contribution ait un réel impact politique, il faut que les intellectuels interviennent collectivement.

Parutions.com : A ce propos, vous faites un rapprochement entre champ universitaire et mouvement ouvrier. Les deux champs sont-ils pour vous également attachés au travail collectif et à l'autonomie ?

Gérard Noiriel : Ayant beaucoup travaillé sur le mouvement ouvrier une chose me frappe. Penser que "tout seul on ne peut rien pour agir", qu'il faut "se regrouper pour l'action" sont des évidences dans le mouvement ouvrier. Or, chez les universitaires, cette idée est souhaitée abstraitement mais jamais développée ou réellement mise en pratique. Le monde universitaire est un monde très individualiste. Bien évidement, plaider pour le travail collectif ne peut se faire que si l'on est conscient de ses difficultés. Vouloir devenir un «intellectuel», c’est vouloir obtenir une reconnaissance publique, se faire «un nom», une réputation, etc. Pour exister collectivement, les intellectuels doivent donc combattre cette logique narcissique, chacun doit entreprendre un long travail sur soi-même.
Cette dimension collective de l’action intellectuelle a tout de même une tradition. Si aucun universitaire n’utilise plus aujourd’hui le terme de «travailleur», les historiens de la Troisième République, comme Marc Bloch pour ne prendre qu'un seul exemple, utilisaient ce terme. Et le mot désignait alors un collectif. C'était, au fond, l'idéal du mouvement ouvrier qui imprégnait le monde intellectuel.

Parutions.com : Ces évolutions, ces phases d'émergence et de repli des intellectuels sont-elles liées aux transformations de l'idée de Révolution ?

Gérard Noiriel : On ne peut rien faire dans la vie sans croyance. A l'évidence, l'intérêt pour la politique est facilité dans des périodes de forte mobilisation. A l'inverse, les périodes de désenchantement conduisent plus facilement les intellectuels à regagner leurs laboratoires, à s’y replier. Et dans des périodes, l’attitude qui consiste à défendre à la fois le travail savant et l’intervention dans l’espace public paraît trop fade pour les uns, trop risquée pour les autres.

Parutions.com : Vous semblez très pessimiste sur l’état actuel du champ universitaire…

Gérard Noiriel : Actuellement, je crois qu’il y a beaucoup de désillusions et même de souffrances, dans le milieu universitaire. Beaucoup de collègues, qui ont consacré des années de travail pour produire des livres savants, ont le sentiment que cela n’a servi à rien, parce que personne ne les lit, ou alors de façon superficielle. Cela conduit au découragement. Je crois qu’il faudrait avoir le courage de prendre cette question à bras le corps ; réfléchir ensemble pour savoir quelles solutions mettre en œuvre pour redonner une audience plus vaste aux études sérieuses et documentées. Nous avons la chance en France d'avoir un enseignement supérieur, très lié à l'enseignement secondaire. Il faudrait renforcer les liens entre les deux.

Parutions.com : La présence de très nombreux diplômés de l'enseignement supérieur dans la société vous semble-t-elle un élément important pour changer ce fameux rapport entre «le savant et le politique» ?

Gérard Noiriel : Oui, vous avez raison. Il y a là une chance et un énorme potentiel. Au fond, on n'a jamais eu autant de personnes en France capables de comprendre les enjeux de la recherche, d'en suivre pour une part les résultats. Cela pourrait faciliter à l'évidence la création de réseaux. Mais ces réseaux ne peuvent émerger qu’à la condition de devenir eux-mêmes producteurs de savoirs. Car un des défauts des universitaires est de considérer leurs lecteurs comme des «consommateurs» de savoir, alors que beaucoup aspirent à être aussi des «producteurs», des «créateurs». Il faut donc trouver des modes d'intervention qui puissent permettre de lier les deux dimensions : lire et écrire, en renouant peut-être avec l’idéal des sociétés savantes si chères à Lucien Febvre.
Et l'actualité nous offre parfois des occasions d’agir dans ce sens. Actuellement circule une pétition pour réagir contre la loi du 23 février 2005. Ce type d’intervention, destinée à défendre l’autonomie de la recherche historique, peut être un point de départ pour imaginer de nouvelles formes de travail associant des chercheurs, des enseignants, des membres d'associations sur les enjeux civiques de l'histoire. Il y a là un chantier tout à fait intéressant.

De façon générale, la question de l'autonomie est essentielle pour moi. C’est une valeur républicaine qui a malheureusement été perdue de vue ces derniers temps. Avant la Première Guerre mondiale, c’était aussi un idéal du mouvement ouvrier français. Il faut défendre l’autonomie de la société civile face à l’Etat et aux puissances de l’argent, mais défendre aussi l’autonomie des individus. La mission civique la plus haute de l’historien est à mes yeux que son travail puisse aider chaque citoyen à «penser par soi-même». Pour moi, il s’agit-là de la principale vocation de l’intellectuel.


Propos recueillis par Camille Deslypper et Guy Dreux pour la revue © Nouveaux Regards.
( Mis en ligne le 25/09/2005 )
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