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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Horreur et plaisir
Charlotte Lacoste   Séductions du bourreau. Négation des victimes
PUF - Intervention philosophique 2010 /  29 € - 189.95 ffr. / 479 pages
ISBN : 978-2-13-058430-8
FORMAT : 13,5cm x 19,8cm
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L’artiste peut-il tout se permettre, l’écrivain a t-il tous les droits, ou de façon plus large, l’éthique doit-elle s’effacer derrière l’esthétique de l’œuvre ? C’est sous cet angle rarement abordé que le présent essai initialement intitulé L’Air du bourreau revisite l’éclairage du récit de guerre qu’offre la littérature contemporaine. Sur un ton ironique et familier en contraste avec le sérieux de l’argumentation et sa précision linguistique, Charlotte Lacoste ouvre différents volets de son questionnement placé au carrefour de l’histoire et de la création artistique au moyen de l’analyse critique qu’autorise son cursus. Normalienne, agrégée de Lettres Modernes, titulaire d’une Maîtrise de Lettres Classiques et d’un DEA de Linguistique Théorique, Descriptive et Informatique, elle achève sa thèse de doctorat de Littérature comparée et Sciences du langage, intitulée «Le témoignage comme genre littéraire en France (1914-2010)».

Dénonçant avec vigueur les falsifications de l’histoire véhiculées par des fictions enjolivées, exagérées, morbides voire gores, destinées à satisfaire la curiosité malsaine du lecteur et augmenter les chiffres de vente, la jeune universitaire leur préfère de loin le sobre témoignage : celui plébiscité par Jean Norton Cru par exemple, rescapé des combats de la Première Guerre mondiale, cité à plusieurs reprises en raison de sa fidélité aux faits et sa «responsabilité morale», à l’opposé de la démarche des «fictionneurs» en quête de sensations toujours plus fortes, jusqu’à inverser les valeurs habituelles d’humanité. Ouvertement, le mal fascine. La victime agace. Le salaud fait carrière. Les génocides se banalisent. Pourquoi, ou en quoi, auteurs et lecteurs s’allient–t-ils plus volontiers de nos jours au bourreau qu’à ses victimes ? À quels processus d’identification obéit une telle inclination ? Assisterait-on à un «changement de registre mémoriel», comme le craint Denis Peschanski ?

Charlotte Lacoste réfute les explications ontologiques ou psychologiques préfabriquées au profit d’une réflexion historique, sociale et politique menée à partir de l’analyse croisée de plusieurs romans, articles de presse et films documentaires, trop nombreux pour être rapportés ici. Si elle s’attarde longuement sur Les Bienveillantes, applaudi en 2006 par la critique presque unanime, c’est surtout pour montrer le caractère insidieux du processus d’identification au bourreau nazi, imposé au lecteur. La rigueur de la démarche critique passe par la différence établie entre les propos attribués au héros central, Maximilien Aue, authentique pervers, pseudo érudit sachant copier, «consciencieux» génocidaire sans conscience, et le discours de l’auteur Jonathan Littell, réunis au final à travers leur «contrefaçon historiographique» et leurs «traquenards narratifs». Sous le dictat des prix littéraires, peu de lecteurs ont osé voir ou dire «l’abjection» du montage et du froid maniement des équivalences établi entre horreur et plaisir, et que nous résumerions par esthétisme de vie et esthétisme de mort. Peu de personnalités politiques se sont émues des possibles accents révisionnistes et fascisants de l’image du criminel nazi, homme de qualité et bourreau malgré lui, ainsi réhabilitée. Pas plus que celles-ci ont été troublées par le drame génocidaire du Rwanda, comme le souligne, entre autres, l’exploration sans complaisance des articles publiés par Jean d’Ormesson dans Le Figaro en juillet 1994, qui passe au crible les figures de style utilisées à des fins spectaculaires pour appâter le lecteur et le tenir en haleine à l’aide de clichés racistes classiques : cliché indifférencié du «sauvage», alternativement idéalisé ou dangereux, valable pour tout africain.

Là comme ailleurs, ironise Charlotte Lacoste, chacun a en soi un meurtrier qui sommeille. Moyennant ce présupposé négationniste, la question de fond, politique, est écartée. Elle l’est aussi dans le mythe de la violence innée, entretenu par la réalité des enfants-soldats, tueurs congénitaux par excellence, ou encore dans la nature profonde du tortionnaire en Algérie suggérée par certains travaux, écrits ou cinématographiques. C’est précisément cette croyance à «l’ennemi intime» (titre du film de Patrick Rotmann paru en 2007) en chacun d’entre nous qui aux yeux de l’auteure est insupportable. Ce qui lui serait plus insupportable encore serait l’idée que l’entretien de cette croyance résulte de l’«institutionalisation des comportements pervers à des fins politiques».

Que l’on s’indigne avec Charlotte Lacoste de la banalisation «esthétique» de l’immoralité, ou pire encore de sa célébration, relève d’une réaction de bon sens et d’une mesure de santé publique. Avec elle, nous disons fermement non ! Non à l’incitation à la haine de l’autre, non au culte de la haine de soi. Non à l’usage marchand d’une littérature qui prône ces contrevaleurs. Non au détournement des propos d’Hannah Arendt à des fins opposées. Non au modèle obligé du bourreau. Nous ne sommes pas tous matricides, incestueux, tortionnaires, assassins ou tueurs en jachère ! Loin de nous l’identification au stéréotype du pervers raffiné du roman de B. Littell, lettré supposé mais incapable de distinguer le bien du mal, l’homme de la femme, la sœur de la mère ou de la fiancée. Les bases élémentaires de la psychologie et de l’anthropologie nous rappellent que les interdits de l’inceste et du meurtre patricidaire (ou matricidaire), la reconnaissance de la différence des sexes et des générations, bref, l’«éducation» qu’évoque Primo Levi, fondent la loi des sociétés humaines : de leur intériorisation durant l’enfance, et non des connaissances livresques aussi étendues soient-elles, dépend l’accès à la conscience morale et à la culpabilité, fut-elle névrotique. Comme le montre la documentation recueillie par Didier Epelbaum dans Obéir. Les déshonneurs du capitaine Vieux Drancy. 1941-1944, tous les responsables du camp de Drancy n’ont pas obéi à la consigne de déportation de masse alors que d’autres ont répondu avec zèle. Ajoutons que c’est précisément hors intériorisation des interdits fondamentaux que s’ouvre le chapitre des pathologies franches et surtout celui des nombreuses «normalités», peu enviables tournées vers l’agir (par ou dans le corps) chez qui les affects sont clivés des représentations, l’avant déconnecté de l’après, au risque d’effractions plus ou moins spectaculaires pouvant étrangement cohabiter avec le plus grand conformisme. Sur ce socle se recrutent les Charles Bovary et aussi la plupart des criminels, petits ou grands, rencontrés en milieu carcéral. Il n’y a pas de profil type. S’il existe cependant un dénominateur psychique commun entre l’inculture de A. Eichmann qu’évoque Hannah Arendt, le déni arrogant de M. Papon constaté tout au long de son procès, et les raisonnements aberrants de K. Barbie tenus lors de son expertise, c’est la démesure narcissique. Dans le meilleur des cas, la systématisation de quelques idées délirantes, sans lien avec les processus de pensée par ailleurs, tient lieu de théorie.

Pour revenir à la question initiale de cette chronique, il est clair qu’aujourd’hui l’écrivain (ou l’artiste) peut librement s’autoriser à dresser l’éloge du héros ou des idées de son choix mais ne peut en ignorer les implications éthiques et politiques. En 1857, la censure caviardait Les Fleurs du Mal pour outrage à la morale publique. En 2006, l’hymne au Mal nazi des Bienveillantes est salué en haut lieu. En janvier 2011, la célébration nationale de Louis Ferdinand Céline est évitée de justesse. Face à cette spirale, le lecteur et le critique littéraire sont eux aussi libres de leurs choix. Séductions du bourreau. Négation des victimes invite chacun à lire ou à regarder «vraiment» et à mesurer les valeurs et les contrevaleurs auxquelles il s’associe en applaudissant une œuvre ou un auteur.

Merci Charlotte Lacoste de nous le rappeler. Merci pour ce très stimulant outil de travail qui replace la pensée et la réflexion au cœur de la spécificité humaine.


Monika Boekholt
( Mis en ligne le 12/04/2011 )
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