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Littératureet Romans & Nouvelles  

Classe affaires
de Benjamin Berton
Gallimard - Blanche 2001 /  17.56 €- 115.02  ffr. / 302 pages
ISBN : 2 07 076218 1

Une héroïne de notre temps

On croit d'abord à l'un de ces énièmes surgeons de Houellebecq tels que le paysage littéraire français en a vu éclore un certain nombre depuis Extension du domaine de la lutte. Et l'on s'attend à l'habituelle charge contre cette société du libéralisme triomphant dont le modèle s'appliquerait, bien au-delà de la sphère de l'entreprise, au vaste champ des "rapports humains". Elle est bien là, tristement prévisible, mais comme un passage obligé, et l'on sent tout ce que ce thème a, déjà, d'épuisé, d'anecdotique, comme si Houellebecq en avait, dès son premier roman, exprimé tout le suc.

Très vite, du reste, l'intérêt du livre se déplace. A l'image de son héroïne, Eléonore Caribou, consultante dans un important cabinet international, qui, après des mois d'abrutissement au travail, quitte enfin Paris pour se reposer quelques jours dans la somptueuse villa niçoise de Julien, son ex-grand amour. Une chute de Charybde en Scylla ? Les jeunes cadres dynamiques et décadents qui l'y attendent le laissent craindre. Ils sont une dizaine, entre 23 et 30 ans, exercent leurs talents dans "la communication" et le consulting, échangent entre deux joints des considérations vaines sur le monde comme il est ou devrait être et organisent des parties de volley au bord de la piscine. Rien de très folichon, sauf que, dans cette morne ambiance, la découverte du mariage prochain de Julien avec une blondinette trop bonne pour être honnête va réveiller en Eleonore des envies de meurtre. C'est là le début d'une série de dérangements considérables...

Loin de la prose clinique d'un Bret Easton Ellis, duquel nos "déprimistes" hexagonaux sont souvent rapprochés, le style de Benjamin Berton est fait d'outrances comiques, d'approximations lexicales et de raccourcis bancals qui évoqueraient plutôt Pierre La Police. On peut vanter l'acuité de son regard (une qualité sur laquelle Sauvageons, l'an dernier, nous avait déjà renseigné), son goût pour la provocation virtuose (à plus d'une reprise, la fiction flirte dangereusement avec le réel), sa maîtrise d'une narration en apparence décousue ; on peut aussi, tout simplement, constater que, dans son dernier tiers, Classe affaires (quel mauvais titre) "décolle" et prend une dimension fantasmagorique dont on ne trouve guère d'équivalent que chez William Burroughs.

Insensiblement, le cocktail mondain s'est transformé en festin nu, comme un jeu de rôles dont les participants auraient définitivement basculé de l'autre côté. La façon dont Benjamin Berton opère ce glissement et organise son petit théâtre de la cruauté fait tout l'intérêt de ce deuxième roman. On ne lui en voudra donc pas d'avoir cédé, en annexes, à un exercice de style un peu vain (les CV de tous les protagonistes et des diagrammes statistiques sur "la vie du cadre français")...

Pierre Brévignon
( Mis en ligne le 29/08/2001 )
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