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Passions impunies
de George Steiner
Gallimard - Folio essais 2001 /  5.65 €- 37.01  ffr. / 324 pages
ISBN : 2-07-041827-8

Retrouver le pouvoir du Verbe

George Steiner est un penseur atypique, à l’oeuvre protéiforme (essais, cours, romans). Pour faire court, on dira de lui qu’il est professeur de littérature comparée. Et qu’il a consacré sa vie (qui n’est pas achevée) à tenter de comprendre pourquoi notre civilisation, qui a produit tant de génies, comporte aussi une part d’ombre non négligeable. Non pas que Steiner récuse l’idée que le Bien et le Mal sont inextricablement mêlés ; Steiner n’est pas un "optimiste". Mais il constate que c’est au moment où notre seuil d’humanité (selon les canons classiques) baisse, que l’horreur se déchaîne. Et d’une façon inédite: collectivement. Steiner se penche sur les raisons de cette hystérie nouvelle, qui est en contradiction totale avec notre idéal de civilisation, au travers d’essais sur la lecture. Quel diagnostic faire de cette crise sans précédent ?

"De tous temps, et surtout aujourd’hui, l’homme a le moins cru en la vérité. La vérité, c’est ce qu’il y a en ce monde de plus pénible pour l’homme. Elle n’est accessible qu’à une minorité d’êtres d’exception, et ce pour un temps très court. Elle se fonde sur les sables de la connaissance. Tandis que la foi est un pouvoir qui prend ses racines dans le coeur" (Le Temps du Mal, du yougoslave Dobritsa Tchossitch).

Devant la difficulté de savoir, l’homme contemporain se réfugiera dans la croyance. Le pascalien contre le cartésien, dirait-on pour caricaturer. N’est-ce pas un angle d’attaque pertinent de la situation politique contemporaine ? A l’époque du doute tous azimuts, qui est celle du sentimentalisme et de la religiosité sectaire, la "déconstruction" de nos certitudes par les néo-penseurs du nihilisme s’accompagne d’une vague de croyances frénétiques… Dionysos réinvestit la cité au travers de la fête permanente et de slogans qui dépouillent le verbe de son sens. En un mot, le constat de Steiner est celui d’un retour de la barbarie.

George Steiner rappelle que le pari pascalien n’est possible que fondé sur la raison ; et que la croyance contemporaine n’a rien de pascalienne. En finir avec la superstition, l’adhésion collective, les pulsions de masse. Retrouver le Nord d’une civilisation en proie au doute. Revenir sur les ravages du XIXème siècle à travers les âges, si justement dénoncés par Philippe Muray. En un mot, retrouver le pouvoir du Verbe : "La culture, réponse à la barbarie, est notre destin".

Un tel dessein n’est pas évident. Que peut nous dire à ce propos Le Lecteur du peintre Chardin, que décrit Steiner ? Il s’agit d’une mise en scène éminemment classique d’un lecteur, dans laquelle on retrouve pêle-mêle des symboles de l’objet, et le cérémonial de l’acte Steiner rend vivant, c’est à dire visible, le tableau par la biais de l’écriture - et la boucle est bouclée, d’une certaine façon. Au siècle du triomphe de l’image, ce n’est pas un exercice de style innocent ! Sous l’ombre tutélaire d’Auschwitz - rarement utilisée avec autant de justesse que chez Steiner : Auschwitz est la catastrophe qui incarne la défaite du verbe, Auschwitz ou le verbe devenu fou ! On pensera à la théâtralité irrationnelle d’Hitler, aux mises en scène grandioses-, on nous invite donc à revenir sur le geste de la lecture, la civilisation de la bibliothèque, ce dédale de livres qui est comme une image du cheminement de la pensée - et de sa construction patiente… oeuvre à la fois personnelle et collective.

Steiner revient sur cette obsession dans Le Château de Barbe-Bleue : saisir le moment de la rencontre d’Hitler avec Mozart ; ou l’image du S.S. mélomane, du camp de la mort à quelques bornes de la pinacothèque recelant les trésors du génie européen… Qu’est-ce qu’il y a derrière cette allégorie boueuse de la défaite des Lumières ? L’abstraction, l’idée échappée de la caverne et qui flotte mollement. L’abstraction est une catastrophe, car sans lien avec la réalité, le mot devient objet fou qui mène aux pires catastrophes. C’est une catastrophe intellectuelle dont l’antisémitisme moderne (qui n’est plus religieux, dans le sens classique du terme en tout cas) n’est qu’une des manifestations les plus violentes et les plus évidentes. Mais la barbarie se vit aussi au quotidien, dans nos démocraties de marché, dans lesquelles Syracuse, USA, a remplacé Syracuse, Sicile.

"Quelle saturation de pensée abstraite se développe parmi les peuples les plus civilisés et les prépare aux déchaînements de la barbarie" ? L’homme, la nuit, fait des rêves humides - le sang et la haine, pendants de son ennui diurne - voilà un symptôme de régression. Lire, pour réapprendre à penser, cette tentative jamais achevée, de sortir de l’animalité Ou tout au moins, de composer avec elle. Steiner, croyant composer l’éloge funèbre du dessein humaniste, nous invite à renouer avec lui d’une façon convaincante.

Vianney Delourme
( Mis en ligne le 21/06/2001 )
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