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Dossier Robert Louis STEVENSON
La Route de Silverado
de Robert Louis Stevenson
Le Maître de Ballantrae
de Robert Louis Stevenson
Un entretien avec Michel Le Bris
STEVENSON : Chronologie
L'île au trésor
Dossier Robert Louis STEVENSON

De l'étoffe dont on fait les rêves
- Introduction


Un dossier présenté par Thomas Régnier

- Oeuvres, tome 1 (Gallimard, Bibliothèque de la Pléïade, 2001)
- Intégrale des nouvelles tomes 1 et 2 (Phébus, Libretto, 2001)
- La route de Silverado (Phébus, Libretto, 2000)
- Le Maître de Ballantrae (Gallimard, Folio, 2000)
- Alberto Manguel, Stevenson sous les palmiers (Actes Sud, 2001)


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La fortune d'un écrivain connaît parfois des soubresauts, des vicissitudes et des retournements édifiants. De Robert Louis Stevenson, on a surtout retenu L'Ile au trésor et L'Etrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde, ces deux coups de maître des années 1880, la phase la plus brillante de sa vie tourmentée. Mais si elle voit juste, la postérité est souvent trop économe dans ses arrêts. Car celui que les Polynésiens surnommèrent "Tusitala" ("le conteur d'histoires"), loin de se cantonner à la littérature pour la jeunesse, fut aussi essayiste, poète à ses heures, il fut cet écrivain bohème en révolte contre l'Angleterre victorienne, avant de mettre les voiles vers le Pacifique et d'écrire ces somptueux récits de voyage que Michel Le Bris (lire notre entretien) tient pour le sommet de son oeuvre.

Aujourd'hui, certaines publications viennent réparer cette injustice et redonner à Stevenson la place qu'il mérite. L'édition de la Pléiade d'abord qui, outre L'Ile et le Dr Jekyll, comprend des récits comme Croisière à l'intérieur des terres et Voyage avec un âne dans les Cévennes. Quant aux Nouvelles Mille et une Nuits et au Dynamiteur, qui figurent dans ce premier volume, ils sont également repris dans l'intégrale des nouvelles disponibles aux éditions Phébus. Les charmantes éditions Allia, quant à elles, republient L'Apologie des oisifs et Causeries et Causeurs, où Stevenson fait l'éloge de la bohème.

Dès ses premiers écrits, Stevenson suscitait déjà l'admiration de ses pairs. En 1884, dans Une humble Remontrance, Stevenson répondait à un texte de Henry James intitulé L'Art de la fiction. Cette passe d'armes fut à l'origine d'une correspondance. Loin de se limiter à Edimbourg et à Londres, la réputation de Stevenson ne tarda pas à s'étendre outre-Manche. L'auteur écossais suscita l'admiration de ce maître secret de la littérature française, qui partageait avec lui le goût du Moyen Age et de François Villon : le poète et l'érudit Marcel Schwob, qui devait exerçer plus tard sur Stevenson sa fine prose d'essayiste. Schwob voyait en lui l'écrivain qui avait su réinventer le genre de la romance, ce mot que l'on traduit faiblement par "roman d'aventures" et qu'il ne faut pas confondre avec novel ("roman") : dans la romance, l'imagination est reine.

Autre siècle, autres latitudes : Jorge Luis Borges. L'écrivain argentin n'a jamais écrit sur Stevenson. Dans ses nombreux entretiens, il évoque cependant le formidable pouvoir de suggestion des images, qui distingue Stevenson de James. Ce dernier, dit-il, "n'aurait pas reconnu un de ses personnages dans la rue". Il parle aussi de la grâce de l'écriture : "Stevenson écrivait toujours comme s'il ne se rendait pas compte des belles choses qu'il faisait". Le propre des conteurs !

Borges plaçait au-dessus de tout Un Chapitre sur les rêves, qui suit de deux ans Le Dr Jekyll. Stevenson y fait mention des brownies (NDLR les brownies sont les elfes bienfaisants des légendes écossaises), ces démons familiers qui viennent visiter son sommeil nocturne, et dont l'activité est déterminante dans la conception des oeuvres. Il évoque ces petites créatures qui, la nuit, s'affairent sur le théâtre de la conscience, véritables alliés de l'écrivain, qui "partagent ses soucis financiers et gardent un oeil sur son relevé bancaire". Stevenson badine, mais l'enjeu, on le devine, est de taille. Passionné par la psychologie naissante, secrétaire dans les années 1870 de la Société de psychologie d'Edimbourg, il fut l'un des premiers à pressentir l'importance de ce qui devait s'appeller plus tard l'inconscient. Sans cette part à la fois merveilleuse et maudite que constituent les rêves, l'homme est un être fragmenté, inachevé. Comme le dit Charles Ballarin dans sa notice au Dr Jekyll (édition de la Pléiade), ce qui obsède l’écrivain, "ce sont les autres faces de l'humain, la totalité spirituelle de l'être que la rigide morale victorienne veut ignorer et refouler".

La conception qu'a Stevenson du roman est inséparable de l'exigence morale qui doit, selon lui, habiter celui qui a choisi d'embrasser la carrière des lettres. Il y a un profond rapport d'analogie, d'adéquation, entre poétique d'écrivain et morale d'écrivain. Cette exigence ne se résume pas à un point de vue moral ou à une position philosophique. Le roman à thèse n'intéresse Stevenson que modérément. Il n'a que dédain pour l'esthétique réaliste, a fortiori dans ses succédanés naturalistes. Il parle avec plus de chaleur de Scott, Dumas ou Hugo que de Balzac ou de Zola. En 1883, il écrira à son ami William Henley (critique littéraire influent avec qui il écrivit quatre pièces de théâtre) : "C'est quand on est incapable d'écrire Macbeth qu'on écrit Thérèse Raquin. (...) le grand homme crée la beauté, la terreur et le rire ; là où le petit homme remplace la beauté par la psychologie, la terreur par la laideur, et le rire par la blague". L'exigence morale, loin d'avoir trait à une morale en traité, indépendante du projet artistique, est fonction du courage de l'écrivain lorsqu'il est aux prises avec ses démons intérieurs. Comme il le dit sompteusement en 1880 dans De la Littérature considérée comme un art, l'écrivain "n'a pas à craindre de plonger trop profond, en s'affrontant à ses démons - car c'est ainsi qu'il peut les rendre manifestes et les vaincre, en les maîtrisant dans une oeuvre destinée à durer à jamais ici-bas, comme un point de repère".

Ce qui compte aux yeux de Stevenson, c'est "l'idée romanesque" (Les Romans de Victor Hugo). Le mot "idée" est à entendre ici au sens d'image. C'est dans l'image - cette réalité infra-langagière qui a autant à voir avec l'enfance qu'avec les suggestions du subconscient - que l'imaginaire prend son essor et que s'origine le livre à venir. Stevenson rêve à partir des lieux, que l'écriture à son tour transfigure : le Londres du Dr Jekyll, l'Ecosse et le Paris des Nouvelles Mille et une Nuits... Comme l'écrit Charles Ballarin dans son excellente préface, "le romancer interroge le réel", "la fiction est (...) une quête des légendes attachées à un endroit et à un moment", la manifestation circonspecte d'un matériau mythique enfoui. Cette quête, Stevenson l'entreprit en réinventant constamment son art. Il y a les essais qui jalonnent sa vie d'écrivain, où se conjuguent à merveille l'esprit de synthèse et d'analyse ; les poèmes et les fables ; Les Nouvelles Mille et une nuits, qui jouent vertigineusement sur les variations d'espace et de temps, sans oublier les nouvelles comme Ollala ou Les Pourvoyeurs de cadavres.

"Nous sommes de l'étoffe dont on fait les rêves", disait Shakespeare. Stevenson fustigeait le réalisme, se réclamant de la lignée des écrivains idéalistes. Il est un moment cependant où réalisme et idéalisme, réel et rêve coïncident. Marcel Schwob l'avait senti, qui parlait à propos de son ami de "réalisme irréel", désignant ce point où les contraires se rejoignent pour ne former plus qu'un. Le maître de Ballantrae inspire les écrivains jusqu'à aujourd'hui : trois ans après Björn Larsson, qui avait proposé une suite à L'Ile au trésor avec le Journal de Long John Silver, Alberto Manguel imagine une intrigue policière dont Stevenson est le héros (Stevenson sous les palmiers, Actes Sud, 2001). La fascination suscitée par l'écrivain écossais tient peut-être à cela : une dualité incontournable, un mélange de candeur et de lucidité, une âme d'enfant dans un cerveau d'adulte. Si l'on est fondé, comme le fait Schwob, à parler, par approches successives, du génie d'un écrivain, on ne peut cependant jamais prétendre en posséder la clé.


Thomas Régnier
( Mis en ligne le 06/08/2001 )
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