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De "L’Espoir" au "Musée imaginaire"
Olivier Todd   André Malraux. Une vie
Folio 2002 /  10.30 € - 67.47 ffr. / 992 pages
ISBN : 2-07-042455-3
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Ecrire la biographie de Malraux, c’est s’attaquer à plusieurs hommes à la fois : l’écrivain auteur de classiques étudiés au lycée aussi bien qu’à l’université, le politique engagé dans les combats du siècle, futur ministre de la Culture sous de Gaulle, sans oublier le voyageur esthète situant toujours son discours sur le plan de l’universel.

Si le travail d’Olivier Todd s’apparente souvent à une déconstruction, voire une démolition du mythe Malraux, son intérêt réside cependant ailleurs, il se justifie par les lignes de force qu’il dégage entre les différents visages d’un personnage protéiforme, insaisissable. Comment l’expérience nourrit l’oeuvre, comment elle est susceptible d’infléchir, de corriger une atavique propension à l’imaginaire, comment néanmoins ce même imaginaire résiste, imprime sa loi, telles sont les questions rencontrées par l’essayiste, hissant le livre au-dessus des ambitions habituelles du genre biographique. Une phrase, relevée par Todd, pourrait servir d’exergue à la vie de Malraux : "Ce qui me touche dans le romancier - comme dans l’artiste quel qu’il soit - écrit-il en 1927, n’est pas le monde qu’il peint, mais la transformation particulière qu’il est obligé d’imposer à ce monde pour parvenir à la traduire". Autrement dit l’Art, porteur d’une vérité supérieure, légitime l’invention, et au diable la véracité scrupuleuse!

Olivier Todd nous décrit dans les premiers chapitres un rêveur s’essayant à l’écriture et au métier de critique littéraire, mais aussi un esprit volontaire et indépendant, en marge à la fois du surréalisme et du PCF. Il rencontre Clara Goldschmidt, qu’il épouse en 1921. Elle l’initie à la littérature russe et allemande, elle sera la première lectrice et le premier juge de ses livres. Suscitant l’intérêt de Gide, Malraux parvient bientôt à s’ouvrir les portes de la NRF. Sa tête bouillonne sans cesse de projets. Tantôt c’est l’idée d’une histoire de l’Art, tantôt celle d’un "Tableau de la littérature française" qui serait réalisé par un collectif d’écrivains.

Entre temps, il y a eu l’aventure indochinoise, les statuettes volées du temple de Banteay Srei, le procès en correctionnelle finalement révisé, puis le lancement d’un journal anticolonialiste, L’Indochine, avec son ami Paul Monin. Tout cela n’a pas peu contribué à la notoriété naissante de Malraux, alors que ce dernier n’a toujours pas écrit un seul livre. Futur lauréat du Goncourt avec La Condition humaine en 1933, Malraux est encore un "dilettante de l’action", un "dandy de la politique" soucieux avant tout de construire sa légende. Il prétend ainsi avoir adhéré au Kuomintang nationaliste, alors qu’il n’a pas mis les pieds en Chine. En outre, victime de cette myopie (volontaire?) propre à sa génération, Malraux succombe à la tentation stalinienne. L’URSS devient ainsi la seule alliée possible contre l’Allemagne nazie. Gide écrivait en 1937 dans Retouches à mon retour d’URSS (livre dont Aragon tenta en vain d’empêcher la parution) : "Elle a trahi tous nos espoirs". Mais rares sont les intellectuels, comme Aron, Bataille, Parain (lequel rompt avec le PCF dès 1933), Koestler ou Orwell, à avoir fait preuve d’une lucidité responsable vis-à-vis du stalinisme. En voyage à New York, Malraux déclare en 1937 : "Tout comme l’Inquisition ne diminuait nullement la dignité fondamentale du christianisme, de même, les procès de Moscou n’amoindrissent nullement la dignité fondamentale du communisme". Une phrase révélatrice entre autres de cet idéalisme propre à la pensée malrucienne, voile rhétorique posé sur les réalités du monde.

Mais la politique n’est jamais simple. Face au soulèvement franquiste, les républicains espagnols peuvent et doivent bénéficier d’une aide de l’URSS. Ce n’est donc pas le moment de critiquer Moscou. En août 1936, à la tête de l’escadrille internationale Espana, Malraux, en relation constante avec l’état-major français, participe à quelques missions. Revenu à Paris, tandis qu’Hemingway écrit Pour qui sonne le glas, il commence L’Espoir. De plus en plus hostile à Trotski, Malraux ne démord pas de son admiration pour Staline, qui selon lui "a rendu sa dignité à l’espèce humaine". Et cependant, clairvoyance du romancier, L’Espoir prend ses distances vis-à-vis de la ligne stalinienne. L’Espagne, rappelle Todd, fut le vrai combat de la vie de Malraux. Après la guerre d’Espagne et la drôle de guerre, Malraux ne croit pas en l’efficacité de la Résistance. Lorsqu’il apprend l’arrestation de ses frères, Claude et Roland, il décide cependant, en avril 1944, de passer à la résistance active, se retrouvant bientôt à la tête de la brigade Alsace-Lorraine. Dans ses Antimémoires, vaste entreprise de réécriture de l’Histoire, désormais soeur de la légende, confondue avec elle par la magie du verbe, l’écrivain antidatera son entrée dans la Résistance, de même qu’il brodera sur ses entretiens avec les grands, Nehru et surtout Mao, à qui il rend visite en 1965.

A la Libération, les honneurs confortent Malraux dans son statut d’ "homme-mythe". De l’espace politique, Malraux a comme toujours une vision binaire. Mais les termes en sont différents. La scène politique oppose désormais PC et RPF. De plus en plus anticommuniste, Malraux ne tergiverse pas. Il devient le compagnon militant de de Gaulle dans la longue reconquête du pouvoir. Raymond Aron précise dans ses Mémoires que Malraux "adhéra au Général - le héros - bien plus qu’au RPF ou même au Gaullisme". Au contact de de Gaulle, Malraux a le sentiment de participer à l’Histoire, comme en témoignent les pages des Chênes qu’on abat. Joinville a trouvé son Saint Louis. Il y a eu incontestablement, note Olivier Todd, une émulation entre les deux hommes, une reconnaissance tacite, sinon une passion. Ministre en 1959, Malraux élargit le champ d’action de la politique culturelle, instigateur notamment des Maisons de la Culture. Devant un auditoire éberlué, il ressuscite le genre des oraisons funèbres. En 1966, il se lance dans une défense grandiose des Paravents de Genet à l’Assemblée nationale. Mercure de l’Elysée, il est dépêché en Inde, en Chine ou aux Etats-Unis, pour tenter de sonder les intentions de leurs dirigeants.

André Malraux aurait pu assurer la transition entre de Gaulle et la gauche communiste et intellectuelle. Loin de le rapprocher de la gauche, la crise algérienne consommera au contraire la rupture. S’il peut évoquer l’avenir du monde avec une certaine lucidité, Malraux ne parvient pas à prendre la mesure du problème algérien. Todd nous le dépeint également déboussolé face aux événements de mai 68, réceptif aux revendications des étudiants mais somme toute peu sensible à l’idéologie contre-révolutionnaire.

Todd le dit en filigrane, Malraux a peut-être été trop d’hommes à la fois. L’écriture a t-elle été sacrifiée sur l’autel de la politique ? De fait, Malraux achève sa carrière de romancier après Les Noyers de l’Altenburg. Il n’écrira plus de romans après la guerre, réservant ses efforts pour les mémoires ou les essais sur l’art. Si le Malraux de L’Espoir fait l’unanimité, il n’en est pas de même de l’autre Malraux, l’auteur mythomane des Antimémoires, cette pensée aux télescopages foudroyants, reliant les faits historiques à l’histoire ancestrale, enveloppant l’Histoire d’un halo de légende. On connaît la sévérité de Simone de Beauvoir qui stigmatise, dans Tout compte fait, le délire analogique malrucien. Quant au Malraux théoricien d’art, inventeur du musée imaginaire, il est une proie presque trop facile pour les spécialistes comme Ernst Gombrich. Olivier Todd lui-même, exerçant le privilège de la voix off, semble soucieux de garder sa vigilance critique devant les sortilèges d’une rhétorique captieuse. Mais à cette méfiance ne se mêle-il pas un peu de fascination lorsqu’il risque pour finir cette métaphore de l’imaginaire de l’écrivain : "Dans ses grottes scintillaient des lampes-tempête tremblotantes, le surnaturel, le destin, le génie et la mort" ?


Thomas Regnier
( Mis en ligne le 24/10/2002 )
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  • Un petit tour autour de Malraux
       de Brigitte Friang

    Ailleurs sur le web :
  • Un extrait de cet ouvrage sur le site des éditions Gallimard
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