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Entretien avec Barbara Lambauer
Entretien avec Barbara Lambauer - Auteur de Otto Abetz et les Français

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Paru.com : Les années de formation d’Otto Abetz ne sont certes pas neutres dans la détermination de ses engagements sous le IIIe Reich puis la Seconde guerre mondiale. Lesquels des traits de sa personne et de ses choix mettriez-vous en exergue pour expliquer son implication comme son importance dans la collaboration franco-allemande ?

Barbara Lambauer : L’engagement d’Otto Abetz dans le cadre des mouvements de jeunesse est très précoce ; en tant que lycéen il adhère au Wandervogel, mouvement fondé à la fin du XIXe siècle qui prône une morale de l’empathie quelque peu fusionnelle avec la nature, de la responsabilité individuelle fondue dans un être collectif. Dès 1929, guidé par un esprit qui cherche à dépasser les clivages politiques, il s’efforce de fédérer les différents mouvements de jeunesse allemands de sa ville (Karlsruhe). Les membres de cette fédération (l’Arbeitsgemeinschaft Karlsruhe) vont des communistes et socialistes aux nationaux-socialistes (la « Hitlerjugend »). En son sein, plusieurs groupes de travail sont fondés, dont un à vocation transfrontalière, avec au centre la question des relations avec la France. Une rencontre avec des jeunes Français y semble prévue dès le début ; cependant avec pour objectif non pas un débat sur les points de vue réciproques, mais une explication du point de vue de la jeunesse allemande à ses interlocuteurs français.

Sur cette lancée, accompagné de son excellent ami Friedrich Bentmann, romaniste de formation, Abetz se rend à Paris en 1930 pour prendre contact avec un certain nombre d’interlocuteurs, dont Jean Luchaire du cercle de Notre Temps. Une première rencontre en découle, qui a lieu sur le Sohlberg à l’été 1930, rassemblant près d’une centaine de participants, dont deux tiers venant de Paris. La randonnée et l’excursion le disputent aux débats transfrontaliers. La fertilité de cette rencontre amène Abetz à créer avec ses compatriotes et ses nouveaux amis français le « cercle du Sohlberg » (Sohlbergkreis), qui par la suite sera à peine ébranlé par le nouveau régime hitlérien. Car du côté allemand on souligne, et ceci d’ailleurs déjà vis-à-vis des autorités de Weimar, qu’il ne s’agit aucunement d’une « fraternisation avec des Français quelconques » mais bien de ponts lancés en direction des chefs de divers groupements de jeunesse français mus par une pensée nationale (qui doivent être gagnés au point de vue allemand). L’arrivée des nazis au pouvoir en janvier 1933 ne change guère l’activité d’Otto Abetz, mais lui vaut toutefois une certaine suspicion de la part des nouvelles autorités qui le font interroger par la Gestapo. Son grand atout : il conserve la plupart de ses contacts dont il sait combien le nouveau régime a besoin.

De fait, au cours des mois qui suivent il parvient à s’insérer au nouveau régime, tout en élargissant son cercle en France, notamment aux anciens combattants en 1934. Premier grand couronnement de ses efforts de mobilisation des cercles français prêts à une « réconciliation » avec la « nouvelle Allemagne » : la fondation, en 1935, du Comité France-Allemagne dans lequel se retrouvent non seulement bon nombre d’anciens combattants, de mouvements de jeunesse, mais aussi de notables ou d’académiciens français. Il s’agit donc d’un forum destiné à contribuer au rapprochement des deux pays sous les auspices hitlériens, mais c’est également un excellent outil pour bercer les Français dans l’illusion pacifiste véhiculée par le Führer et, partant, à détourner leur attention.

Paru.com : L’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne, puis la défaite et l’Occupation constituent un tournant essentiel dans la carrière d’Abetz qui est envoyé à Paris comme représentant de Ribbentrop dès le 15 juin 1940 puis y demeure en qualité d’ambassadeur du Reich. Comment expliquez-vous ce choix et quel regard portez-vous sur la nature et l’étendue de son action à l’ambassade durant ces quatre années ?

Barbara Lambauer : La bonne connaissance du monde parisien par Abetz est vraisemblablement son principal atout. Quant à lui, Ribbentrop vante son rôle dans l’affaire de la remilitarisation de la Rhénanie en 1936 : alors que la France aurait pu réagir sans délai dans cet épisode, Abetz, présent à Paris, contribue selon lui à adoucir le jugement de certains milieux de la capitale, de semer en eux le doute sur les intentions réelles de l’Allemagne, d’instiller en eux l’hésitation sinon l’apathie.
Cela étant, il est envoyé à Paris le 15 juin 1940 avec le grade de ministre plénipotentiaire afin de représenter Ribbentrop et les intérêts du ministère des Affaires étrangères allemand dans une ville et un pays qui viennent d’être occupés par les militaires de la Wehrmacht. La répartition du nouveau pouvoir d’occupation est alors assez mal définie. Abetz va reprendre la main en réactivant ses réseaux parisiens, en jetant la disgrâce sur certains autres tels des fonctionnaires français insoumis ou encore le préfet de police Roger Langeron.

Les mois de juin et juillet sont ceux des premières épreuves. Il fait un certain nombre de propositions contre les Juifs selon lui responsables du déclenchement de la guerre, puis noue ses premiers contacts avec Pierre Laval. Au cours des années, sa place et son rôle en termes d’influence sont largement conditionnés par ceux que jouent Ribbentrop auprès de Hitler et par ceux occupés par la France elle-même dans les projets du Führer. Abetz effectue de fréquents voyages au Grand quartier général de ce dernier et à Berlin. Tout porte à croire qu’il réussit à nouer une relation de sympathie et même de confidence avec Hitler, notamment au cours de l’année 1941, ce qui ne va pas sans aiguiser la jalousie de Ribbentrop. Cette année est sans doute le moment où l’influence d’Otto Abetz sur la politique française du Troisième Reich est à son apogée. Elle décline brutalement en 1942 en raison non seulement (et paradoxalement !) du retour de Pierre Laval, pierre d’angle de la politique d’Abetz, mais aussi de l’évolution des combats à l’Est et de la situation générale de la guerre, la France n’étant plus considérée que comme une vache à lait qu’il importe d’exploiter au maximum pour cette guerre.

S’agissant de la façon dont il a pesé sur l’évolution du régime de Vichy, il faut d’abord évoquer le jugement qu’il a de son personnel politico-administratif. S’il tient pour proches et relativement sûrs les nouveaux ministres et secrétaires d’État, en un mot, les « jeunes cyclistes », il est beaucoup plus réticent à l’endroit de l’entourage même de Pétain jugé réactionnaire. La démission forcée de Laval, le 13 décembre 1940, constitue un moment décisif. Jusqu’alors leur relative bonne entente avait facilité les échanges, chacun se sachant interdépendant de l’autre dans leur maîtrise respective du pouvoir ; ils savent se parler l’un à l’autre. Au premier abord conçu comme un coup porté contre lui-même, la mise à l’écart du vice-président du Conseil devient finalement une pièce maîtresse dans le jeu d’Abetz. C’est désormais un moyen constant de pression : la menace de l’établir à la tête d’un « contre-gouvernement » en zone occupée pèse de tout son poids dans les propos et les exigences d’Abetz. Par la suite, ce dernier obtient la mise à l’écart de Flandin, dont il n’apprécie pas d’avoir accepté de succéder à Laval, et promeut la carte Darlan. Alors que Laval reste aux côtés de l’ambassadeur à Paris pour servir de véritable épée de Damoclès. Ainsi, si Abetz ne donne jamais d’ordres directs à Vichy, il contraint néanmoins, par ce biais, le gouvernement français à accorder sa politique avec les desiderata allemands.

Sur le plan militaire, Abetz rêve de voir s’allier la France à son propre pays. Avec le début de la campagne contre l’Union soviétique, qui coïncide d’ailleurs avec l’échec des Protocoles de Paris, il s’efforce d’initier une telle alliance par la voie officieuse, en dehors du gouvernement français, en fédérant les différents mouvements collaborationnistes de la zone occupée au sein de la L.V.F., sur fond de propagande antisoviétique. Il est à ce moment plus que jamais en phase avec son projet franco-allemand.

Mais Otto Abetz ne se distingue pas seulement par son engouement pour la Collaboration (française) : le début de son séjour à Paris est aussi marqué par son empressement dans la question de la spoliation des œuvres d’art privées. Il exploite essentiellement cette possibilité de mainmise en récupérant les collections soi-disant « abandonnées » par les hommes politiques de la Troisième République et les Juifs impliqués à ses yeux dans la guerre. Son ingérence personnelle dans la vie culturelle de la France occupée est en revanche limitée. Dans ce domaine, il charge son proche collaborateur Karl Epting de la création de l’Institut allemand et confie à Rudolf Rahn la direction d’une section d’information chargée de la propagande en direction des masses, notamment par le truchement de nouvelles radios ou de nouveaux journaux censés offrir à la zone libre l’image d’une diversité culturelle possible dans l’Europe de l’Allemagne nazie. Ces deux institutions joueront un rôle de tout premier ordre tout au long des années d’occupation, en rivalité acharnée avec la Propaganda-Abteilung, service chargé de la propagande au sein de l’administration militaire, mais dépendant en fait directement de Joseph Goebbels.

En matière de répression des Juifs et des francs-maçons, la situation est nettement plus complexe. Une fois encore, il s’agit d’une initiative venant clairement d’Abetz. Ainsi c’est lui qui demande dès l’été 1940 l’accomplissement de, comme il l’appelle, « mesures antisémites d’urgence ». Pour ce faire, il se sert premièrement de l’administration militaire. Mais dès le mois d’août, dans un courrier adressé à Berlin, il évoque aussi la possibilité de se servir des autorités françaises pour l’application des mesures proposées par lui. Ses liens avec Pierre Laval semblent y jouer un rôle crucial. Et de fait, le recensement des Juifs exigé par l’ordonnance mentionnée, tout autant que les expropriations, sujet de l’ordonnance du 18 octobre 1940, sont mis en place et réalisés par les autorités françaises.

Paru.com : Quel est le sort d’Otto Abetz après la guerre et quel jugement tireriez-vous de son parcours ?

Barbara Lambauer : Abetz fut condamné en 1949 par le Tribunal militaire de Paris puis, cinq ans plus tard, libéré et expulsé vers l’Allemagne. Il retourne alors dans la Ruhr où il bénéficie de l’appui moral et probablement aussi matériel de son ami l’avocat Ernst Achenbach, l’ancien numéro deux de l’ambassade. Il se rapproche également du parti libéral allemand, le F.D.P, dont la branche de Rhénanie du Nord - Westphalie regroupe bon nombre d’anciens hauts fonctionnaires et dignitaires du Troisième Reich. Pour assurer la matérielle de sa famille, Abetz collabore dans un journal proche des libéraux de Rhénanie où il anime quelques temps une rubrique européenne. Il meurt subitement dans un accident de voiture en 1958.

Abetz présente dans le paysage du régime nazi et de la collaboration un caractère unique. L’homme est difficile à cerner et demeure énigmatique. C’est d’une part un homme ordinaire, dans la mesure où il est issu de la classe moyenne allemande, où il ne s’engage guère politiquement (du moins pas dans un parti politique) et où il peut à ce titre être comparé avec un grand nombre de ses compatriotes, qui après 1933 s’accommodent du nouveau pouvoir en place. Mais c’est également un homme extraordinaire par sa capacité à séduire différents cercles intellectuels et politiques en France – tout comme les dignitaires du IIIe Reich. Jouant avant tout le rôle d’un pont entre les uns et les autres, d’un intermédiaire mais aussi d’un catalyseur dans les relations entre les deux camps, son activisme en fait à la fois plus et autre chose qu’un ambassadeur. Jusqu’en 1942 il est le seul ambassadeur allemand disposant d’un accès direct au Grand quartier général du Führer ; il sait jouir de la confiance de Ribbentrop et avoir à plus d’une reprise l’oreille d’Hitler. Il est à ce titre un important acteur du régime d’occupation en France et un rouage de premier plan dans la collaboration franco-allemande pendant la guerre. Enfin, sa position particulière dans la hiérarchie du Troisième Reich – ne serait-ce que durant une période limitée à deux ans - nous fournit aussi des repères importants sur le fonctionnement du régime nazi pendant la Deuxième guerre mondiale.


Entretien réalisé par Jérôme Cotillon
( Mis en ligne le 22/02/2002 )
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