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Au coeur de la création littéraire
Écrire aux XVIIe et XVIIIe siècles - Genèses de textes littéraires et philosophiques
CNRS éditions 2000 /  27,44 € - 179.73 ffr. / 240 pages
ISBN : 2-271-05756-6

Sous la direction de Jean-Louis Lebrave et Almuth Grésillon.
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Devant la surabondance de manuscrits d’auteurs qui caractérise les XIXe et XXe siècles, critiques littéraires et historiens ont créé une discipline nouvelle appelée génétique, qui prétend traquer chez l’homme de lettres les traces de son geste créateur. En neuf contributions classées par ordre chronologique, le présent recueil dresse un état de leurs recherches et de leurs doutes. Comme un livre de cuisine, cette suite d’études invite à tester de nouveaux produits, de nouvelles recettes, et surtout à se retrousser les manches.

Mais encore faut-il savoir de quels siècles on parle et pourquoi. La génétique s’intéresse d’abord à l’écrivain ; or l’écrivain naît, s’accorde-t-on à dire aujourd’hui, au XVIIe siècle. Quant à la fin de l’Ancien Régime génétique, il est tentant de la repousser aux années 1830 : c’est alors que le monde typographique, qui n’avait pas beaucoup changé jusque-là, connaît des révolutions technologiques rapides ; le papier en rouleau, la machine à vapeur le font entrer dans l’ère industrielle et transforment les pratiques de l’écrivain.

Ces bornes posées, qu’observe-t-on ? D’abord, que le XVIIe siècle est terra quasi incognita. Les manuscrits d’auteur semblent très rares pour cette époque. Nul espoir de trouver jamais le brouillon du Cid : le culte de la perfection, la crainte de passer pour un petit diable de cabinet rabougri, incitent l’homme de lettres à faire disparaître les traces de son travail, de son labeur, de ses hésitations ; il ne se contente pas de polir, il jette, il brûle. Il ne conserve donc pas ses brouillons ; la copie remise à l’imprimeur est détruite après tirage ; seul demeure le livre imprimé, Bible en petit. Mais ce tableau est à nuancer. Le manuscrit 673 de La Rochelle, étudié par Vincenette Maigne, nous montre Tallemant des Réaux en plein travail, accumulant matériaux, commentaires, portraits et ratures ; Bernard Beugnot, tout en émettant des réserves sur la possibilité d’une génétique du XVIIe siècle, trouve sans peine des brouillons de Malherbe, les lettres de Chapelain à Nicolas Heinsius, les Pensées de Pascal, les notes de Bossuet sur l’Éthique à Nicomaque… Le recensement ne fait que commencer. Me permettrai-je de suggérer pour ma part les manuscrits autographes de Jacques-Auguste de Thou, célèbre auteur de l’Historia sui temporis, ce chaînon manquant (latin) de la littérature française du siècle d’Henri IV, dont Samuel Kinser a si magistralement dressé l’inventaire ?

Avec le XVIIIe siècle, les cartes se brouillent en même temps qu’elles se multiplient. L’écrivain continue souvent d’être un simple copiste, mais désigne aussi de plus en plus souvent l’homme de lettres. La bibliophilie se développe, et avec elle le goût de la pièce rare et unique, comme peut l’être un manuscrit autographe. Rousseau offre une synthèse intéressante de ces nouveautés : Rousseau est un copiste professionnel, il gagne en partie sa vie en copiant de la musique ; ensuite c’est un écrivain assumé, et l’un des tous premiers romanciers à revendiquer la paternité de ses romans ; enfin, pour le bonheur du généticien, Rousseau aime son œuvre comme un fétiche, n’hésitant pas à la copier lui-même, avec toutes sortes de mignardises d’encre et de papier, voire avec des variantes personnalisées, pour l’offrir à ses amies. C’est ainsi que la Nouvelle Héloïse fournit au chercheur un dossier génétique digne du XIXe siècle : le brouillon autographe, trois copies autographes, une copie annotée destinée à l’éditeur, quelques épreuves et trois éditions annotées. De son côté, Diderot jure encore qu’il a écrit La Religieuse, comme il se doit, au « courant de la plume » ; mais la comparaison entre une mise au net conservée et l’imprimé prouve le contraire. Quant à Sade, le manuscrit des Infortunes de la vertu nous montre le libertin emprisonné, laissant le rôle d’acteur pour celui de metteur en scène, donner du porte-voix ; de la marge libre, Sade suit l’action, s’ordonne des modifications, appelle de nouveaux épisodes : « que Roland use de nerfs de bœufs au lieu de la pointe de fer… ».

Pour autant, le manuscrit n’est pas seulement l’expression de personnalités originales ; il reste également un moyen de diffusion. Jusque dans les années 1740-1750, le recours aux ateliers de copistes permet d’obtenir quelques exemplaires d’un texte pour un coût moindre que l’imprimerie. De plus, les autorités ne se soucient guère de cette production marginale, qui ne touche que les couches éclairées de la population ; de sorte que le manuscrit devient pour quelque temps le véhicule privilégié des pensées hétérodoxes. Ce qu’on appelle, faute de mieux, le manuscrit philosophique clandestin devient alors un phénomène de société : de 1690 à 1760, circulent à travers l’Europe, et plus particulièrement en France, quelque 2 000 copies de quelque 250 textes plus ou moins subversifs, le plus souvent composés d’emprunts, de plagiats, d’agrégats de textes divers, tronqués, amplifiés, commentés à chaque nouvelle copie. L’exemple remarquable de l’Examen de la religion (attribué à César Chesneau du Marsais, rédigé vers 1705, une centaine de copies de 1720 à 1780) permet de mesurer la part respective de l’auteur originel et de ses copistes successifs dans la composition d’un texte à géométrie variable.

La pratique de la correction sur épreuves, mal documentée encore pour l’Ancien Régime, offre d’innombrables matériaux pour les trois premières décennies du XIXe siècle. Chateaubriand, Mme de Staël, Balzac corrigent et remanient au coin de la presse, de sorte que leurs épreuves raturées se hissent au rang de manuscrit, et que Stéphane Vachon plaide à juste titre pour une « génétique de l’imprimé ».

Même en ces époques lointaines, la création littéraire est loin d’emprunter toujours le chemin que lui assigne la rhétorique séculaire, d’inventio en elocutio ; mais qu’elle ressemble plutôt à un bricolage où chaque étape vers la publication, et la publication elle-même, sont l’occasion de retouches et de remaniements. Ensuite, que la génétique appliquée à l’Ancien Régime peut renouveler la critique littéraire. Prenons l’exemple de Klopstock : poète ambitieux qui veut être le Milton allemand ou l’Homère de son siècle, il choisit le grand genre et compose un Messie (1748-1773), long fleuve charriant ses 20 000 vers chrétiens et patriotiques. Mais ce qu’on apprend de sa manière de travailler révèle un auteur affectionnant la forme brève, ne composant guère plus de cinquante vers les bons jours. Ce que l’analyse littéraire traditionnelle jugerait comme un détail anecdotique rapproche ce dinosaure de la littérature préclassique de son contemporain J. G. Hamann, considéré lui comme un précurseur du Sturm und Drang, parce qu’il a revendiqué le penchant que Klopstock a voulu nier : ses œuvres s’intitulent Bribes, Fragments, Caprices, Idées.

Mais on peut aussi bien se moquer de cette époque - la nôtre - qui aime à ce point les coulisses qu’elle déserte les loges. Proust s’en inquiétait fort : « la pensée ne m’est pas très agréable, écrivait-il à Sidney Schiff, que n’importe qui… sera admis à compulser mes manuscrits, à les comparer au texte définitif, à en induire des suppositions qui seront toujours fausses sur ma manière de travailler… ». À ceux qui, comme Proust, se défient de cette curiosité indiscrète et peut-être vaine, on répondra que la génétique a au moins le mérite de souligner, ce livre l’atteste, combien les méthodes traditionnelles d’édition des textes d’Ancien Régime, héritées de celle des textes antiques, sont inadaptées. Il ne s’agit pas ici de rechercher la meilleure copie d’un texte depuis longtemps figé, d’en reconstituer au mieux un hypothétique état originel ; mais de tirer parti de l’ensemble des brouillons et des copies disponibles, avatars d’œuvres en mouvement.


Jérôme Delatour
( Mis en ligne le 07/03/2002 )
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