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''Cette tendre noirceur de la prune qui offre à tous son exquis, à bas prix''
Patrice Nganang   La Saison des prunes
Editions Philippe Rey 2013 /  19.50 € - 127.73 ffr. / 443 pages
ISBN : 978-2-84876-288-3
FORMAT : 14,5 cm × 19,3 cm
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La saison des prunes, c’est ce mois de juin 1940 que choisit Pouka pour revenir dans son village d’Edéa, empli du sentiment de son importance, lui qui a été «promu écrivain, écrivain-interprète!», après trois ans passé dans la capitale, Yaoundé, à «jongler avec les mots et classer des dossiers» (p.20). Sur place, il retrouve Um Nyobè, son ami d’enfance, parti comme lui servir «l’administration française» (p.32) et qui deviendra bientôt un chef indépendantiste.

La saison des prunes, c’est aussi la période à laquelle leur histoire va croiser «une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache», selon la formule de Georges Perec dans W ou le Souvenir d’enfance, celle du monde «en folie» (p.62). Car, après la Débâcle d’août 1940, c’est en Afrique, et notamment au Cameroun, que trouve refuge le Général de Gaulle, condamné à mort par le régime de Vichy.

Alors que, tout à ses fantasmes de grandeur, le pédant Pouka cherche à constituer et animer, non sans difficulté, un «cénacle de forêt» (p.51), sorte d’«abbaye de Thélème» (p.82), pour former les futurs poètes du pays, arrive le colonel Leclerc, venu enrôler les jeunes gens du village pour fournir les premiers rangs des «tirailleurs» – tous considérés comme «sénégalais», quelle que soit leur nationalité réelle. «Indigènes», «broussards», «illettrés», ils seront traités comme de la chair à canon et, envoyés sans équipement dans le désert, au Tchad ou en Libye, rares seront ceux qui survivront.

Roman historique donc, incontestablement, mais construit à partir d’un point de vue inédit : celui des opprimés qui sont confrontés à ce «temps où [leur] pays avait découvert […] le nœud de sa propre violence» (p.15). C’est en effet un point de bascule qu’évoque le roman : de «territoire sous mandat», le Cameroun devient «une colonie de la France […] le 29 août 1940» (p.106). Et c’est cela qui passionne Patrice Ngananh : les «chiasmes de l’histoire», une notion qui réunit, précisément à la manière d’un chiasme, l’humour et le tragique : «Voyez : jamais aucune autorité française ne visita autant un pays africain que de Gaulle durant ces années, car il revint au Cameroun en novembre 1940, en mai 1941, et puis en septembre 1942» (p.154). «Pourquoi oublient-ils, ces livres […] Que, comme par enchantement, nous Camerounais, nous sommes devenus des esclaves le jour où nous avons pris des armes pour aller secourir la France défaite?» (p.106).

Le chiasme : si cette figure de style séduit tant l’auteur, c’est sans doute parce qu’elle définit aussi la construction même du récit, tout entier fondé sur l’écart – entre Edéa et Yaoundé ; entre la noblesse de la poésie défendue par Pouka et la réalité terrible de la guerre vécue par ses compagnons ; entre les intérêts français et les aspirations camerounaises ; entre des personnages réels et des personnages fictifs, entre véracité historique et imagination ; écart, surtout, entre l’épopée et le banal, la fulgurance de l’Histoire et la permanence du mode de vie bassa.

M’bangue, le vieux géomancien inspiré ; Mininga, la patronne de l’unique bar du village, et ses «filles» ; Sita,«la Mère du marché», assassinée ; Hegba, son fils, lutteur hors pair qui rêve de conquérir Paris ; Fritz et son épouse NgoBikaï, fous amoureux ; Philothée, le bègue ; Bilong, qui apprend à «bonbonner doucement» (p.211) le clitoris de Nguet : c’est avec une jubilation gourmande que Patrice Nganang peint des personnages truculents, dans toutes les situations – sensuelles ou cocasses – de la vie quotidienne, composant ainsi un roman symphonique et puissant, dont le burlesque n’est jamais absent. Détournant les citations littéraires les plus connues comme pour s’amuser de la fatuité de Pouka («Le coup de dés d’un Noir peut abolir les hasards de l’histoire», titre d’un chapitre, p.77) ou subvertissant les codes héroïques en anecdotes triviales (le sexe masculin en érection est appelé «de Gaulle», p.146), l’écrivain, en effet, n’en finit pas de jouir de toutes les potentialités du langage et l’on se régale avec lui !

Au moment où s’ouvrent dans notre pays les commémorations des deux guerres, on ne saurait que trop conseiller la lecture de ce superbe roman foisonnant. Car celui-ci réussit la gageure de retranscrire un épisode méconnu de notre patrimoine collectif tout en donnant vie à une écriture originale, à la «chair [….] tendre, généreuse», au «goût unique qui en fait le dessert favori de la rue, de la ville» (p.14)… et du lecteur, qui en redemande !


Sarah Devoucoux
( Mis en ligne le 27/11/2013 )
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