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L’archipel noir
Alberto Garlini   Les Noirs et les rouges
Gallimard - Du Monde Entier 2014 /  27.50 € - 180.13 ffr. / 676 pages
ISBN : 978-2-07-013913-2
FORMAT : 15,2 cm × 24,0 cm

Vincent Raynaud (Traducteur)

L'auteur du compte rendu : Chargé d'enseignement en FLE à l'Université de Liège, Frédéric Saenen a publié plusieurs recueils de poésie et collabore à de nombreuses revues littéraires, tant en Belgique qu'en France (Le Fram,Tsimtsoum, La Presse littéraire, Sitartmag.com, etc.). Depuis mai 2003, il anime avec son ami Frédéric Dufoing la revue de critique littéraire et politique Jibrile. Il vient également de publier le roman Stay Behind aux éditions Weyrich.

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Avec Les Noirs et les rouges, Alberto Garlini signe un roman ample et sans moment de relâche sur les formations d’extrême droite dans l’Italie des années de plomb. À l’ère post-Berlusconi, le sujet n’est pas moins sensible sans doute que ceux des réseaux mafieux ou de la corruption au plus haut niveau de l’État, car nombre d’acteurs ou de témoins des événements transposés dans ces quelque 700 pages sont encore en vie.

La marge de manœuvre est toujours délicate à l’écrivain qui veut se frayer un chemin entre fresque historique et littérature majuscule. Garlini semble pour sa part avoir trouvé le juste milieu, en limitant son épopée à la trajectoire d’un individu engagé corps et âme dans la lutte néo-fasciste et impliqué dans certains groupuscules radicaux. Si donc des figures importantes de l’époque – tels le leader du Mouvement Social Italien Giorgio Almirante ou le penseur de la révolution conservatrice Julius Evola – font des apparitions remarquées, elles représentent en fait les pièces intouchables et inamovibles d’un vaste échiquier sur lequel seuls les pions se déplaceraient. Des pions noirs et rouges en l’occurrence.

Stefano Guerra a 19 ans et est originaire de la région d’Udine, mais c’est à Rome qu’il fait ses premières armes dans la lutte politique, alors que sur le campus universitaire de la capitale, les fachos s’affrontent aux «Chinois» et aux «Katangais» des fractions d’extrême gauche. Au cours d’une après-midi d’émeutes où il est traqué par ses ennemis, Stefano se réfugie dans un amphithéâtre où il tombe nez à nez avec Mauro, un étudiant de la bohème gauchiste rencontré quelque temps auparavant. Mauro est un être lunaire, égaré dans les dures réalités humaines, et qui s’imprègne des vers d’une poétesse argentine, Cesarea Carriego. Il est aussi doté d’une sœur sublime, Antonella, qui a ébloui Stefano lors de la représentation de l’opéra d’avant-garde de Luciano Berio où ces jeunes gens se sont croisés pour la première fois. Au moment où ses poursuivants font irruption dans la salle de cours, Stefano se dissimule derrière les gradins en serrant contre lui Mauro et en lui imprimant la pression de son couteau sur le cou, pour le contraindre au silence. Le destin de Stefano se scelle à cet instant, puisque sans s’en rendre compte, obnubilé qu’il est par la pensée de sa propre survie, il égorge son otage.

La scène a tout de l’acte fondateur d’une tragédie antique. Abasourdi, Stefano abandonne derrière lui le cadavre de Mauro baignant dans un sang qu’il n’a pas voulu faire couler. Il prend la fuite et retourne dans sa famille à Udine, pour se faire protéger par son parrain Rocco, activiste politique doublé d’un obsédé sexuel à tendance sado-maso.

On est à peine ici au septième du roman, la part émergée en somme. Garlini nous donne ensuite rendez-vous sous l’iceberg, dans les abysses obscurs et froids de la stratégie de la tension, dont son personnage devient progressivement le jouet semi-conscient, placé dans les mains de supérieurs inconnus… Stefano évolue entre les ilots mouvants de «l’Archipel noir», un réseau aux mailles en apparence très lâches mais qui peuvent se resserrer en un éclair. Son quotidien est ponctué par les bastonnades avec les communistes, des braquages et des «prélèvements» en vue de financer les actions d’envergure, des liquidations sommaires. Jusqu’à la participation à un attentat qui traumatise Milan – décalque de l’explosion meurtrière qui fit plusieurs dizaines de victimes à Piazza Fontana en 1969.

L’art de Garlini est total dans cette narration foisonnante, mais où le lecteur, même étranger au contexte évoqué, ne se perd pas. Il y a tout d’abord la maestria romanesque : le récit s’organise en longs chapitres, se déroulant chronologiquement entre 1968 et 1971, entrecoupés de brèves prolepses situées en 1985, autour d’un procès dont on comprend assez vite qu’il concerne le putatif assassin de Stefano. Un savant quinconce qui permet d’éclairer les événements tout en nous tenant en haleine quant à l’enchaînement causal qui les a amenés.

Il y a aussi la profondeur psychologique : Stefano a une indéniable étoffe stendhalienne, et ce n’est pas uniquement le titre choisi pour la traduction française qui l’induit… Tourmenté par des questions irrésolues (le suicide par pendaison de son père) et de douloureuses frustrations sociales ; en quête d’héroïsme et assoiffé d’absolu ; poussé par une énergie en permanence tiraillée entre la revendication de l’Eros et le flirt avec le Thanatos, Stefano est un personnage d’une grande complexité intérieure, désireux de se coltiner avec son destin comme son époque. En cela, il est à la hauteur de ces êtres d’exception qui hantent les chefs-d’œuvre français ou italiens du XIXe siècle. Ou certain récit de Malaparte.

Et puis, chez Garlini, il y a cette finesse suprême qui consiste à se débarrasser de tout manichéisme de convenance, et à éviter la moralisation distillée. N’est-ce pas le meilleur moyen d’atteindre la seule morale qui vaille, celle de la conscience du tragique ? Ainsi l’«idéologie» de Stefano n’est-elle pas abordée par le prisme jugeant de l’erreur, du fourvoiement, mais sous l’angle de la fascination. Fascination envers la force et l’autorité de la part d’un enfant trop tôt privé de père. Fascination pour les symboles, les rituels, les serments, dans une ère d’images bradées, de postures et de paroles creuses. Fascination pour un passé mythique dans une modernité désenchantée. La dynamique de l’aveuglement haineux, dont la (méta)politique se fait la justification, est décortiquée en ses moindres rouages. La réflexion qui ressort de cette approche a un effet autrement fécondant pour l’esprit qu’un gros doigt couleur arc-en-ciel brandi sous le nez du lecteur.

L’amour n’est pas absent de ces pages, il est même l’un des moteurs les plus puissants du récit, avec son pendant nécessaire, la violence. Stefano vit avec la sœur de celui qu’il a tué de ses propres mains, une de ces passions antagonistes qui n’a pourtant nullement pour rôle de pimenter l’histoire à coup d’ingrédient romantique. Il n’y a d’ailleurs aucune discussion politique entre les deux personnages, aucune dispute à caractère militant. Comme si l’approche de ces deux-là était naturelle et que, mis en confrontation, ces deux univers passionnels intenses ne pouvaient que s’attirer, ainsi que des aimants, quelles que soient leur couleur ou leur forme extérieure.

La Legge dell’odio (''La loi de la haine'', selon le titre original) est le roman que notre début de siècle attendait pour découturer ses vieilles plaies et y porter à nouveau le fer. Le lecteur s’y tient en permanence, à l’instar du protagoniste, sur la périlleuse ligne de crête entre illusions du choix et décrets du fatum. La voie suivie par Stefano Guerra n’est ni juste ni bonne, elle est simplement crédible de bout en bout – comme l’était celle de Julien Sorel ou de Fabrice del Dongo. L’ultime leçon de Garlini est de nous rappeler que la littérature, si ce n’est pas la vie, c’est bien la possibilité d’une vie.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 07/03/2014 )
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