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Darnand et la collaboration
Eric Brunet   Un monstre à la française
JC Lattès 2015 /  20 € - 131 ffr. / 357 pages
ISBN : 978-2-7096-4768-7
FORMAT : 13,0 cm × 20,5 cm
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"S’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944." - G.Bernanos


Le monde n’est pas divisé en deux camps : les bons et les méchants. Il y a du bien et du mal en chaque individu, et les explications sur tels agissements ne sont pas toujours aisées à découvrir. Chez Joseph Darnand (1897-1945), il faudrait parler de courage et d’entêtement, de force mentale et d’idéologie marquée. Si Un monstre à la française, qui est un excellent «roman» (l’auteur le définit ainsi pour justifier les transitions imaginées qui permettent la continuité du récit), est présenté en quatrième de couverture par cette contradiction entre la grandeur et l'abjection du personnage, c’est sans doute pour faire de la psychologie facile et attirer les lecteurs. Ce qu'Eric Brunet (né en 1964) évite en fait très subtilement dans son texte, brossant un portait d’une époque, et se voulant extrêmement fidèle à l’histoire, puis en répondant de manière très stricte à l’interrogation initiale, à savoir comment on peut passer du statut de héros à celui de salaud, et dans les deux cas à l’échelle nationale. Les deux dimensions sont de fait intimement liées ; il n'y a pas tant de contradictions que cela...

L'adjudant Darnand entre dans l’Histoire le 14 juillet 1918. A Mont-sans-Nom, en cette fin de guerre, lui et ses hommes ont réussi sous son commandement à pénétrer dans un bunker allemand, ce malgré leur infériorité numérique, à mitrailler tout ce qui bouge et ramener aux généraux des plans stratégiques de la plus haute importance pour la suite des opérations militaires. Pour cette mission quasi suicidaire, il est décoré, à l’instar d’un Foch et d’un Clemenceau, comme «Artisan de la victoire». Il a alors 21 ans ; Pétain lui remet la médaille militaire.

Très logiquement pour l'époque, son parcours évolue vers un nationalisme radicalisé et une haine pour «le Boche», et de façon classique : Action française, Croix de feu, PPF. C’est en tant que lieutenant que Darnand fait parler de lui en obtenant notamment la Légion d’honneur en 1940 pour de nouveaux actes de bravoures : un soldat qui obéit à ses supérieurs tout en ayant pour rôle de commander ses hommes. Mourir au front ne lui fait pas peur car telle est sa destiné de patriote.

Mais voilà... Pétain capitule et Darnand suit logiquement la route de son ancien chef, poussé aussi par une idéologie plus marquée, largement inspirée par l’extrême droite antibolchévique, antisémite et antimaçonnique. Durant la collaboration, il devient le secrétaire général de la Milice, organe militaire français combattant les maquisards, les juifs et tout résistant potentiel. Il fera ensuite partie du gouvernement de Vichy jusqu’à la fin de la guerre. Sous son autorité, la violence, les purges et les procès expéditifs en ont envoyés plus d’un à la potence. Durant la débâcle, c’est l’exil à Sigmaringen puis en Italie (où il combat encore, armes à la main, contre les antifascistes) où il est arrêté avant d’être emprisonné à Fresnes puis exécuté au fort de Châtillon en 1945.

Beaucoup de résistants étaient de droite voire d’extrême droite, anti-allemands et patriotes, au lendemain de la capitulation, et Darnand aurait pu donc être de cette cohorte au lendemain de la débâcle. Brunet écrit justement que la collaboration comportait aussi un certain nombre d’anciens socialistes et communistes (Doriot et Laval en tête). Darnand a choisi la collaboration pour des raisons idéologiques marquées par les événements des années 30 et le rejet total du Front populaire. Il n’empêche que le héros de 1918 correspond au traître de 1943. De même que le soldat qui risque sa vie en changeant le cours de l’Histoire le fait tout autant en 1940 avant la capitulation : on ne lui demande pas ses idées sur les francs-maçons ou les juifs, on lui demande d’aller au front combattre les allemands. Ensuite la politique politicienne l’emporte et les idéologies s’étendent dans une France qui a capitulé mais qui est encore en guerre. Bruckberger, son avocat, vise juste pour sauver sa tête (obéissance à Pétain depuis 1918 et création d’une milice efficace pour contrebalancer la défaite de l’armée française). Même De Gaulle, refusant sa grâce, a des mots qui marquent encore son estime pour le soldat émérite (et ce malgré l’abjection qui pèse sur le condamné, exemple type du collabo à exécuter).

Eric Brunet, passionné par cette période trouble et douloureuse, a écrit un roman tout à fait passionnant. Refusant le moindre jugement moral, réfutant tout discours idéologique, il replace les faits dans leur contexte historique tout en créant un climat littéraire très convaincant. Le lecteur devient témoin d'actes héroïques et de barbarie, emporté par des dialogues vifs incarnant les différents protagonistes. On croise le jeune Mitterrand fraîchement évadé et prenant un rôle dans ce Vichy des années 40 tout à fait malsain et brutal. Pas une fois, alors que le sujet peut entrer en résonance avec l’actualité, l'auteur n'écrit à la façon des communicants démagogues actuels, rapides à fustiger le racisme par une panoplie de termes recourant à l'imagerie de la nauséabonderie. Brunet, clair et définitif, dès le titre, sur la nature de Darnand, n'y revient pas et laisse la place à l’Histoire et aux événements précis qui caractérisent le parcours du personnage (avec ses actes de bravoure et sa lâcheté). Il est question ici d’une tragédie nationale, mais aussi du destin contrasté d’un soldat formé pour le combat, qui a dérivé vers la collaboration la plus implacable. Il refusa de demander sa grâce à De Gaulle, et par courage chantonna «A Genoux nous fîmes le serment, Miliciens de mourir en chantant…» avant de tomber sous les balles du peloton d'exécution. Courage, folie, loyauté ou fanatisme ? Telles sont les questions que l'on peut se poser encore.

L’auteur s’efface pour rendre encore plus frappants les événements qu’il relate et les différentes étapes dans la biographie du milicien, un homme entouré de personnages haut en couleurs, durant des scènes très bien reconstituées, notamment celle de la rencontre avec Hitler. Il y a réellement dans ce roman une vision cinématographique (et panoramique) qu’un réalisateur de talent devrait exploiter. La reconstitution quasi scénographique crée un climat littéraire neuf tout en proposant une vision de la collaboration très bien sentie.

Un livre qui va à contre-courant des tendances éditoriales actuelles, et qu'il faut donc très vite se procurer.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 18/05/2015 )
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