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Nouvelles Histoires extraodinaires avec piments
Carlos Fuentes   En inquiétante compagnie
Gallimard - Du Monde Entier 2007 /  22.50 € - 147.38 ffr. / 310 pages
ISBN : 978-2-07-077698-6
FORMAT : 14,0cm x 21,0cm

Traduction de Céline Zins.

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.

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Carlos Fuentes est né à Mexico en 1928. Il a poursuivi ses études au Chili, en Argentine et aux États-Unis. De 1975 à 1977, il a été ambassadeur à Paris, où il avait longtemps vécu. Auteur de magnifiques romans comme Christophe et son œuf, Terra Nostra mais aussi de récits, nouvelles, pièces de théâtres et d'essais, cet homme professe qu'il lit Don Quichotte de Cervantès une fois par an, le printemps venu. On le comprend en un sens puisque son univers est "hanté" à la fois par le maître, c'est-à-dire par une narration folle et maîtrisée, et imprégné par un sens du récit exemplaire et une imagination débordante.

Homme très cultivé, Carlos Fuentes adore jongler avec les genres, les codes narratifs, les traditions littéraires et les autres livres. Rien ne l'arrête. Son style n'est cependant pas baroque pour autant ; au contraire, il est d'une grande clarté, vif et précis. Dans En inquiétante compagnie, l'auteur met en scène cinq récits qui empruntent à la fois au gothique et au fantastique (le plus extravagant jouant même avec les contes et la religion propres à son pays, le Mexique). Cinq histoires très noires et très bizarres, lugubres à souhait. Le titre du livre n'est en tout cas pas usurpé. Loin de là. En général tout commence tranquillement et tout l'art du romancier est, subtilement, subrepticement, de nous faire glisser dans un monde étrange, effrayant, délirant, légendaire, etc., où la réalité et l'imaginaire deviennent indiscernables. Le tout est pimenté, très épicé comme il se doit dans un pays où la mort a le droit de cité.

Par exemple, la première nouvelle, «L'Amoureux du théâtre», raconte l'histoire du narrateur, un homme de trente trois ans, appelé Lorenzo O'Shea anglicisé en Larry O'Shea, qui habite Londres dans le quartier de Wardour Street. C'est un passionné de théâtre mais il travaille dans le milieu du cinéma. Jusqu'au jour où il aperçoit une femme en face de chez lui. Dévoré par l'envie, il épie chaque jour cette femme. Larry devient spectateur ; la fenêtre et les rideaux de l'immeuble d'en face figurent une scène de théâtre, le théâtre de la vie. Et toute l'existence de Larry est dévorée par cette apparition. Il ne sort plus et ne va plus à son travail. "Vivrais-je plus heureux de mes désirs que de leur réalisation ? Le malheur - la séparation - était-il le bonheur de l'amour, de la passion, du transport érotique, que cette femme sans nom avait naître dans son sein ?", se demande-t-il. Au passage, Carlos Fuentes n'abandonne pas les vraies questions existentielles. Jusqu'au jour où Larry O'Shea se lasse, retourne au théâtre et se rend compte que la femme qui joue Ophélie, le personnage féminin dans Hamlet de Shakespeare, est précisément cette femme qui habite en face de chez lui... N'en disons pas plus...

Le meilleur récit du livre, «La Chatte de ma mère», reprend cette confusion entre le réel et l'imaginaire, véritable fondation de tout le livre et de la culture sud américaine en matière de fantastique (on pense aussi à Gabriel Garcia Marquez). La narratrice, Leticia Lizardi, vit avec sa mère Estrelitta et sa chatte Angora blanche. L'ambiance est plutôt ennuyeuse et morne. Bientôt, Leticia tombe amoureuse d'un homme qu'elle aperçoit dans un café. Et cet homme le regarde étrangement. A-t-elle rêvé ? En même temps, un rat s'installe dans sa chambre. C'est un rat étrange : "Comme s'il devinait mes pensées, le rat se coucha sur le dos pour me montrer son minuscule pénis, une petite saucisse cachée entre ses pattes arrière, mais que son torse ras et rose laissait clairement apparaître. Que me signifiait-il ?" (p.63) Et bientôt, l'homme croisé au café arrive avec l'avocat de sa mère... La suite est absolument terrifiante et délirante. Si l'on peut reprocher parfois au romancier certaines extravagances, on ne devrait pas être étonné qu'un jour cette nouvelle soit transposée en film...

Carlos Fuentes adore entrechoquer les espaces et les époques, jouer du temps, mettre en scène des vivants pas très vivants et des morts qui respirent encore, des doubles et des fantômes. Il ne cesse de métisser histoires et romans, tradition et modernité, passé et présent, dessinant une littérature aux couleurs suaves et violentes, raffinée et trouble, érotique et morbide, pleine de références à d'autres romanciers. Sans jamais cesser d'interroger la réalité, cette troublante réalité. Il convoque même l'Histoire dans «La Belle au bois dormant» où un homme, l'ingénieur Emil Baur, explorateur de mines arrivé au Mexique au début du XXe siècle, fait appel en 1975 à un neurologue au chevet de sa femme ; sauf que cette femme est une femme juive que ce dernier a aimée dans un camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale !

Carlos Fuentes conjugue ainsi par sa narration et la puissance de ses fictions toutes les forces de l'imagination et de la réalité en un tout inextricable. Au point d'ailleurs que l'identité de ses personnages vacille rapidement. Nous ne sommes pas ce que nous croyons être. "Je retirai ma main et Alberta se tut. Ses paroles décousues, presque inintelligibles, me causèrent une sorte de nausée, comme si une part oubliée ou inconnue de moi les comprenait, mais pas ma personne actuelle." (p.203) Dans «En bonne compagnie», un étudiant mexicain, après ses études parisiennes, retourne dans son pays d'origine et va vivre avec ses deux vieilles tantes, fort étranges. Sont-elles réellement vivantes ? Peu à peu, il se sent menacé par leur folie. Un autre récit, «Calixta brand», narre l'histoire d'un homme qui s'exile avec sa femme Calixta dans une superbe demeure où bientôt d'étranges phénomènes ont lieu : sa femme est victime d'une attaque, est paralysée et devient muette. Le jour de la mort de son mari, elle disparaîtra sur une photographie. La dernière nouvelle, «Vlad», est une variation sur le fameux Vlad Tepes, monté sur le trône de Valachie, l'empaleur fou et sanguinaire, alias Dracula, qui sévit aux XVe-XVIe siècles en Transylvanie. Cercueils, vampires, pactes, vierges, etc., tout y est. Et même un érotisme plus que trouble : "Ma fille prit l'écureuil que lui tendait Minea et, soulevant sa jupe, glissa l'animal dans sa culotte, contre le pubis." (p.294). Et, au détour de la narration, des phrases d’une beauté simple et pénétrante : "Toute chose contient le germe de sa propre destruction. Pour les objets inanimés, ça s'appelle l'usure. Pour les hommes, la mort." (p.255)

Carlos Fuentes réussit comme Edgar Poe au XIXe siècle ses Nouvelles histoires extraordinaires, version pimentée à la mexicaine, tout en rendant un grand hommage au genre et à ses maîtres.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 07/01/2008 )
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