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Cordicopolis
Philippe Muray   Ultima necat - Tome 3, 1989-1991 - Journal intime, 1989-1991
Les Belles Lettres 2019 /  35 € - 229.25 ffr. / 656 pages
ISBN : 15,7 cm × 21,8 cm
FORMAT : 978-2-251-44992-0
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. «Tout est téléthonisable. La logique de la machine de la bienfaisance conduit à la persécution aussi infailliblement que celle du socialisme a conduit au goulag» (Journal, 1989).

Après deux tomes parus coup sur coup en 2015, Les Belles lettres publient les années 1989-1991 du journal posthume de Philippe Muray (1945-2006), écrivain majeur de la littérature contemporaine. Auteur entre autres du XIXe siècle à travers les âges, de L'Empire du Bien, Après l'Histoire, Exorcismes spirituels, il a su, mieux que quiconque, anticiper, voir et exprimer de manière profonde et ironique la mutation anthropologique sans précédent de la société occidentale, conduite par un nouvel ordre mondial (terme qu'il emploie dès 1991) dominé par le spectacle, le pénal, le féminisme, le libéralisme, puis la fête dans les années 2000. L'Empire du bien, qu'il publie en 1991, marque un tournant dans son œuvre. Ce journal est le recueil précis et privilégié de ces observations.

Le 2 mars 1990 (16 ans jour pour jour avant sa mort), Muray regarde Apostrophe, l’émission littéraire de Pivot, un spectacle qu'il exècre, et note dans son Journal, le lendemain : «Enfin la voilà ! Celle de toujours ! De tous les Débats ! La Pétasse Morale ! La Prêtresse ! Je l'attendais. Une Québécoise, cette fois-ci. Féministe of course. Parfaite. Elle fonce avec violence et grossièreté sur Matzneff. Elle l'accuse de se vanter de sodomiser des filles de quinze ans. Elle dit que s'il n'était pas écrivain, il aurait à répondre de ses crimes devant "la Justice de son pays"! Elle est indignée. La perversité parisienne la suffoque. Ach! La corruption Rive Gauche l'écœure. "Il y a des limites à tout glapit-elle enfin, même à la littérature!" Mais non, mais non, bafouille Matzneff, il n'y a pas de limite à la littérature. Personne ne lui vient en aide, tout le monde baisse la tête sous l'orage féministe, chacun pense à ses ventes, à ce qu'a dit l'attachée de presse». 30 ans plus tard, en pleine affaire Matzneff (et la polémique qu'a suscitée Le Consentement de V. Springora début janvier), la Québécoise est considérée comme une résistante héroïque et les invités silencieux comme des complices ! Muray avait prédit et craint cette tyrannie du Bien, il est mort, et l'ère autoritaire, pénale et féministe a triomphé.

Ce journal est d'une importance littéraire par biens des points. Muray le considère désormais comme sa grande œuvre posthume. Ces années marquent un bouleversement politique et social édifiant (de la Chute du Mur de Berlin à la fin de l'URSS en passant par la révolution roumaine et la guerre du Golfe), que les années 80 avaient préparé depuis une décennie : une dictature new-age (venue des USA) conduite par un système de domination global et moral sous couvert de démocratie, de défense des minorités, de tolérance, de télé, etc., prend ses droits et Muray de l'observer avec terreur, humour et ironie. Il décrit ainsi  son travail d’écrivain : «Ce qu’il faut étudier sans relâche, minutieusement, infatigablement, c’est le tourniquet par lequel le Bien se change en Mort, la Vertu en Terreur, la Morale en Persécution, la Philanthropie en Tribunal Populaire ou la Politique du Cœur en Lynchage perpétuel».

Littérairement, ce changement de décennie influence assez nettement l'écrivain. Déçu par l'échec critique et public de son roman Postérité (1988), Muray publie La Gloire de Rubens (dont l'accueil est favorable bien que la publicité soit faible) et L'Empire du bien qui le sort d'un anonymat bien trop oppressant, qui plus est pour un écrivain de sa valeur. Les fantômes de ses ex-éditeurs (Sollers et Lévy qui en prennent pour leur grade) planent comme de funestes traitres, acteurs et complices du système, alors qu'il doit continuer à produire des Brigades Mondaines (quatre par an) pour vivre de sa plume (petit scoop pour les amateurs, l'auteur cite quelques numéros de la collection dont il est l’auteur, en l’occurrence les 101, 103, 105, 106 et 113.). Un travail alimentaire harassant pour conserver son indépendance et poursuivre son œuvre littéraire. Fin 91, Muray aura rédigé son cinquantième B.M. !

Ce tome est passionnant de bout en bout car il englobe la littérature (Céline bien sûr, mais aussi Lautréamont, Balzac, Sade, Goncourt, Renard et quelques contemporains), la politique internationale, la vie privée de l'auteur également, qui revient sur son enfance, sa vocation de peintre qu'il abandonne pour l'écriture, la mort de ses parents, sa profonde solitude, la voracité du monde éditorial, la médiocrité littéraire contemporaine et l'ère festive-tyrannique qui prend une ampleur considérable. Muray est un écrivain génial certes, mais surtout total, qui rend compte du statut hybride, sacrificiel et obsessionnel de cette activité. De 1989 à 1991, il produit une dizaine de B.M (250 pages chacun), 650 pages de journaux intimes, un essai sur Rubens, un essai sur l'époque, des dizaines de chroniques pour des revues, sans oublier d’autres projets littéraires entamés. Le lecteur est plongé dans une vie d'écriture, de lecture et d'obsession sexuelle (on ignore si ce sont des souvenirs, des fantasmes, des faits, ou encore des idées salaces pour les B.M. qui parasitent ainsi avec une certaine impudeur ses réflexions littéraires). Muray en écrivain classique, est envouté par l'attrait féminin et en particulier la pratique sodomique.

A ce rythme de publication, il faudra attendre cinq nouveaux tomes pour couvrir le reste de cette existence littéraire. Contrairement à Nabe et Renaud Camus qui publient leurs journaux à la même époque et que Muray lit, l'auteur de L'Empire du bien n'a pas besoin de vivre des choses pour les écrire, mais à l'inverse, son écriture se penche davantage sur une analyse sociale que sur une introspection purement autobiographique  ; ce qui donne à la fois un aspect incarné et une impression de proximité assez chaleureuse avec l’auteur. En parcourant ces trois années d'intense création mais aussi de solitude, de rejet, de doutes et de souvenirs, dont on peine à mesurer que trente années ont passé tant Muray décrit en réalité l'époque actuelle (qu'il présageait en 1989comme germano-islamiste !), on peine à s'imaginer cet homme si vivant, si concerné par sa condition, reposer sous terre, loin des turpitudes éditoriales, cordicolesques et charnelles qui ont produit chez lui tant de réflexions passionnantes et intelligentes sur notre monde corrompu par la globalisation et la bêtise.

Ce tome, peut-être plus que les deux précédents, est un monument dans le genre. Muray s’y révèle totalement et tient compte des possibilités uniques de ce type d’exercice. A lire et à relire en période de fêtes funèbres, de doutes et d'exclusions. «Le Mal se reconnaît à l’infatigabilité de celui qui l’incarne», écrivait le moraliste dans son Journal.


Henri-Georges Maignan
( Mis en ligne le 27/01/2020 )
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