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Ecrivain sous prozac
Richard Millet   Journal 2000-2003 - Time III
Pierre-Guillaume de Roux 2020 /  25 € - 163.75 ffr. / 320 pages
ISBN : 978-2-36371-326-1
FORMAT : 24,0 cm × 15,5 cm
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. «La chair ne fait pas silence ; elle ne connaît que le bruit du sang sous toutes ses formes» - R. Millet, Journal,18 juin 2002.

Le troisième tome du Journal de Richard Millet (né en1953) traite des années 2000-2003. L’écrivain, après avoir quitté l’enseignement pour un poste d’éditeur, aborde ce deuxième millénaire de manière frontale puisqu’il quitte POL (l’éditeur qui le publie) pour Gallimard et démissionne de chez Balland. Il fête ses 50 ans en mars 2003, se marie avec Béatrice qui lui donne son second enfant : Pauline. Ecrivain installé dans le Paris mondain, il s’y distingue néanmoins en publiant des textes exigeants tels Lauve le pur et La Voix d’alto, qui vont lui permettre de faire des lectures publiques en France et à l’étranger (notamment au Liban, pays de son enfance) à défaut d’être lauréat de prix littéraires et de vivre de son écriture. On pourrait croire l’auteur comblé, mais ce serait ne pas faire grand cas de l’écrivain maudit, inadapté au monde, incapable de bonheur, ne croyant pas à son génie et encore moins à la société sclérosée et décadente dans laquelle il doit néanmoins survivre.

Ce tome III est une balade contrariée, une promenade contrastée dans le Paris mondain et littéraire du début des années 2000. Bien que hors-système et taxé de «réac» par la doxa libérale-libertaire du milieu médiatique parisien, Millet n’en est pas moins un auteur sollicité par des centres culturels qui l’invitent pour des conférences ou des lectures et qui lui permettent tant bien que mal de faire vivre ses écrits, lui faisant gagner sa vie par la même occasion. C’est toute la contradiction de l’auteur du Chant des adolescentes, qui méprise ce milieu tout en y collaborant. Millet, en écrivain total qui sacrifie sa vie personnelle pour garantir une existence à son œuvre artistique, est sous prozac, terriblement inadapté au monde, seul, en proie au vertige devant la beauté féminine, désabusé par les relations humaines (notamment ses collègues écrivains), et en permanente quête d’absolu (sans oublier ses innombrables lectures et son œuvre à venir).

En premier lieu, il rejette en bloc le système français (et plus généralement européen) qui met en avant les minorités agissantes annihilant au nom du «tout libéral-festif» les traditions qui faisaient le socle de sa culture et de sa civilisation. Il écrit par exemple le 17 janvier 2001 : «La violence contemporaine, que ce soit celle du Maghrébin d’hier ou celle des appareils idéologiques d’Etat, oblige l’écrivain authentique à ne plus se taire, au moins dans son journal intime. Tout journal devient une bombe à retardement destinée à établir un jour la vérité sur les collabos du politiquement correct, le milieu dans lequel j’évolue étant un terrain miné, infiniment surveillé, où nul ne peut se dire l’ami de personne».

Le lecteur s’attache à ce personnage sensible, profondément humain, qui décrit (dans le métro, dans les avions, dans la rue, durant une conférence) ses contemporains avec lucidité, précision et parfois cruauté. Propre de ce genre littéraire, Millet écrit ces pages de manière plus directe, sans fioriture romanesque, au risque d’être parfois elliptique (on regrette que certains portraits soient si brefs, ainsi celui de Philippe Muray rencontré lors d’un dîner, ou encore des drames, comme le suicide de Lamarche-Vadel, peu étayé). On s’interroge également sur la relation improbable qu’il entretient avec l’universitaire Jean-Yves Tadié avec qui il passe des vacances à Dinard sans trop s’étendre sur le spécialiste de Proust.

Le journal revient donc sur Proust (que Millet relie intégralement), Green (il est un des rares écrivains à le défendre), mais aussi sur d’autres aspects de la littérature telles les lectures de François Bizot, Michel Marois, Antoni Tàpies, Gianni Segré, Klaus Huber qui parsèment le texte entre deux colloques, deux aéroports, deux lectures publiques. Ceux-ci s’insèrent durant l’écriture de son plus grand texte du moment, Ma vie parmi les ombres, qu’il est en train d’élaborer avec acharnement et souffrance et qui, à l’état d’ébauche, se nomme encore Le Livre des morts… Mémoires romancés sur son enfance solitaire et douloureuse dans le Limousin.

Et puis il y a les femmes, les jeunes femmes qu’il croise fréquemment, à la beauté confondante qui le ''mettent à genou'', seul et désemparé de ne pouvoir les atteindre, de ne pouvoir leur parler – à l’opposé de celles qu’ils fréquentent mais dont il se lasse assez vite. Millet ne se cache pas derrière cette solitude et ce renoncement au sexe (y compris avec sa femme avec laquelle les rapports s’essoufflent). Il écrit à ce propos des formules qu’il faut méditer car elles aident à appréhender cette tragique réalité. Millet, grand écrivain de sa génération, est avant tout celui de la solitude incarnée dans le monde moderne, qui l’appuie tout autant dans cette impossible adaptation à l’autre.

«26 juillet 2001. Par ennui et désœuvrement, je me laisse aller, assez tard, à regarder un téléfilm américain dont l’intérêt n’est bien sûr pas dans le suspense, très convenu mais, pour moi, dans l’actrice dont le physique, la minceur, la taille moyenne, et la poitrine qu’on devine lourde, semblable à ces poires dites passe-crassane. Je me mets à pleurer silencieusement, à cause de cette trop jolie fille qui incarne à ce moment la perfection de ce que je désire et n’aurai pas ; dont je serai éternellement séparé, même, et qui me sépare de moi, le temps ne faisant rien à l’affaire, puisqu’il me laisse inconsolable».

Ce tome III du Journal de Millet est peut-être plus apaisé (en dépit de son aspect désabusé) que les deux précédents. L’auteur, mur et considéré par son milieu, ne cherche plus à convaincre. Il accepte sa condition et témoigne de son expérience d’écrivain qui tente de survivre à ses démons. A lire absolument pour comprendre ce qu’est un écrivain moderne et appréhender cette quête littéraire à la fois unique et vaine face à un public souvent indifférent.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 15/07/2020 )
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