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Festina lente
Pascal Louvrier   Eric Canal-Forgues   Paul Morand - Le sourire du hara-kiri
Le Rocher 2006 /  19 € - 124.45 ffr. / 444 pages
ISBN : 2-268-05844-1
FORMAT : 14,0cm x 22,0cm

L'auteur du compte rendu : Chargé d'enseignement en FLE à l'Université de Liège, Frédéric Saenen a publié plusieurs recueils de poésie et collabore à de nombreuses revues littéraires, tant en Belgique qu'en France (Le Fram,Tsimtsoum, La Presse littéraire, Sitartmag.com, etc.). Depuis mai 2003, il anime avec son ami Frédéric Dufoing la revue de critique littéraire et politique Jibrile.
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J’aurais tout de même bien aimé savoir ce que je fais sur cette terre, qui j’ai été, qui je suis. Mais je me perds dans la foule, la foule des moi.» Derrière cette pudique confession que Paul Morand adresse à Jean Denoël en décembre 1967 résonnent les échos d’une existence longue, riche et mouvementée. À cette image d’infatigable enjambeur de fuseaux horaires, de dévoreur de méridiens, se superpose immanquablement celle de son personnage le plus marquant, Pierre Niox. Pourtant, la biographie de Louvrier et Canal-Forgues tranche avec ce cliché, nous donnant à voir à quel point Morand était un caractère anxieux, taciturne, parfois fuyant devant ses responsabilités et toujours pétri de contradictions.

Le destin de Paul Morand, ce sont mille figures. À commencer peut-être par celle de Marcel Proust, émergeant de cette fameuse nuit d’août 1915 où l’auteur de La Recherche vient sonner chez un jeune talent dont il a appris qu’il faisait son éloge. Naissent une estime réciproque et une amitié profonde sur lesquelles la mort même n’aura aucune emprise. Morand évoquera Un amour de Swann comme une révélation ; Proust préfacera avec son inégalable élégance le recueil de portraits Tendres stocks, publié en 1921.

De nombreuses femmes également. Des amantes éphémères. Des maîtresses discrètes mais indéfectibles, telle l’actrice Josette Day. Et surtout Hélène, la menue Roumaine d’1m57 des dîners du Ritz. Celle qui lui téléphone pour lui lire des extraits de l’Apocalypse et le surnomme, dans ses lettres, son Boy dear. Hélène Soutzo, et bientôt, après une cérémonie selon les rites de la tradition orthodoxe, Madame Morand. L’unique qui sut saisir, entre indulgence et fermeté, le fond de ce sprinter impossible à tenir en laisse. À eux deux, ils forment un couple solide, mythique, dont les cendres reposent aujourd’hui au cimetière de Trieste.

Mille livres aussi, dans cette course aux airs de rafales de Bora. Parti, avec Lampes à arc ou Vingt-cinq poèmes sans oiseaux, d’une poésie à la voix très personnelle où déjà affleurent ses thèmes majeurs (le vertige de la vitesse, le voyage, la modernité), Morand connaît le succès avec les nouvelles de Ouvert la nuit et Fermé la nuit. Suivront, pour ne citer que quelques titres, les amours inextricablement mêlés aux bilans chiffrés de Lewis et Irène (1924) ; le toujours discuté France-la-Doulce (1934) dans lequel Morand règle ses comptes, assez maladroitement, avec le cinéma ; l’incontournable L’Homme pressé (1941) ; la transposition napoléonienne de la période vichyssoise avec Le Flagellant de Séville (1951) ; le troublant et sublime Hécate et ses chiens (1954) ; la réflexion sur la disgrâce dans l’essai Fouquet ou le soleil offusqué (1961) ; et pour couronner le tout, l’ultime pirouette métaphorique du Silentiaire, avec Tais-toi (1965). Sans oublier, évidemment, les innombrables récits de périples à Londres, Bucarest ou New York, qui sont autant de témoignages d’atmosphères, de rencontres et de visions passées que seul le galvanisme de l’écriture peut encore faire vibrer.

Car Morand, c’est enfin mille paysages traversés tantôt à cent à l’heure, tantôt avec une lenteur délectable. Le trentenaire mord à pleines dents la pulpe de cette décennie de frénésie, de cosmopolitisme et de mondanités que sont les années 20. Et rien n’est étranger à son insatiable curiosité. Ni la littérature, ni la musique, ni les coulisses du pouvoir, même s’il est en la matière homme d’entregent plus que d’engagement. Le voici donc lancé dans la carrière diplomatique, ce qui lui permet d’aller serrer la main de son collègue Claudel aux antipodes. D’être en Angleterre puis en Roumanie durant l’Occupation. De se ressourcer dans la Cité des Doges, à laquelle il dédiera sans doute ses pages les plus abouties dans ses Venises plurielles. Quelques mois encore avant de disparaître, Morand jouait au globe-trotter, arpentant le continent englouti de sa mémoire : à l’époque, si le tourisme de masse étouffait peu à peu les velléités d’aventures individuelles, la bougeotte n’était pas tout à fait le bougisme.

Morand n’est pas Immortel que pour avoir rejoint la Coupole en mars 1969, mais plutôt parce qu’il a épousé les courbes, l’allure et les cahots de son temps sans jamais en lâcher les rênes. Au pas, au trot ou au galop, il a su mener une vie tout en noblesse et en style. Une vie qui aurait pu s’appeler Milady.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 30/06/2006 )
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