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Déroute
Hans Fallada   Le Cauchemar
Denoël - Denoël & d'ailleurs 2020 /  20 € - 131 ffr. / 309 pages
ISBN : 978-2-207-14428-2
FORMAT : 14,0 cm × 20,3 cm

Laurence Courtois (Traducteur)
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Hans Fallada (1893-1947) est réapparu dans le monde littéraire contemporain français grâce à la réédition, il y a une quinzaine d’années, de son chef d’œuvre Seul dans Berlin qui relate avec talent l’histoire de civils, résistants allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Depuis, Le Buveur, Quoi de neuf, petit homme ?, Du bonheur d'être morphinomane ont été traduits et réédités. C’est le cas à présent avec Le Cauchemar, l’un des derniers romans de l’écrivain allemand, jamais traduit jusqu'ici en France et paru à la mort de son auteur.

Fallada était un être complexe, torturé, dont la vie fut traversée par de longues crises (et drames ; il a notamment tué un homme lors d’un suicide collectif maquillé en duel) malgré une production littéraire assez importante. Son œuvre, que les critiques mal attentionnés qualifient de populaire, traduit le mal être des classes moyennes dans une Allemagne citadine et rurale des années 30-40. L’écrivain peut être passionnant, doté d’une grande aptitude à décrire profondément la grandeur et la misère de l’âme humaine, mais il se laisse parfois malmener par ses capacités de «faiseur», artisan stakhanoviste de la littérature. C’est particulièrement le cas dans ce roman curieux et mal construit.

L’action se situe à la fin de la guerre, lors de la capitulation allemande et de l’entrée des troupes soviétiques dans un Berlin dévasté. La population, incrédule, attend les recommandations et les directives des vainqueurs. Herr Doll et sa femme, personnages principaux du roman, observent la situation avant d’être pris eux-mêmes dans une vertigineuse descente aux enfers. Celle de la survie, de la pauvreté, de la maladie, de la culpabilité, et de la résistance.

Il y a des romans qui peinent à «démarrer». Après 30 ou 50 pages, le lecteur continue le récit afin de trouver un socle assez solide pour le persuader que la trame en est enfin établie. Hélas, il ne la trouvera guère. Pire, la seconde partie du roman s’avère encore plus nébuleuse que la première où, quelque peu dépité, le même lecteur cherchait déjà une cohérence. En effet, si le personnage central, lui-même écrivain et vague double de l’auteur, observe ses contemporains avec dégoût, son lot de lâches, de collabos, de menteurs, de vils personnages et de situations crasses et pathétiques, comme sait les mettre en scène Fallada, il ne parvient pas pour autant à sortir de l’impasse. Promu maire de la ville, il échoue lamentablement dans sa fonction et peine à résoudre ses affaires familiales. Après la blessure de la femme et leur errance dans Berlin pour trouver soins et protection, le roman se perd dans des conjectures vagues et vaseuses alors que le couple cherche à survivre.

Fallada inflige à ses personnages la souffrance du quotidien et au lecteur la souffrance d’une narration décousue, et souvent documentaire. Seul dans Berlin, écrit semble-t-il juste après cet opus, était passionnant ; cela montre l’imperfection de toute écriture littéraire. Fallada n’est pas connu pour être un grand styliste, c’est le contenu avant toute chose qui lui permet de produire des récits troublants, en mettant en scène de pauvres gens en proie à des dépendances, des obsessions ou tout simplement perdus dans leur propre misère existentielle. Ici, comme le contenu est faible, le style ne peut sauver ce roman d’un ennui et d’une platitude qui n'honorent guère le sujet évoqué. Passé le premier tiers du roman où trop lentement l’histoire se construit, le lecteur n’est pas convaincu par la déroute à la fois sociale et politique du pays, représenté ici par un Berlin meurtri et fantomatique. La déroute est donc partout, y compris dans la réception littéraire.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 03/03/2020 )
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