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Historien du social
Entretien avec Armistead Maupin (2008) - Michael Tolliver est vivant (L'Olivier, avril 2008)


- Armistead Maupin, Michael Tolliver est vivant. Chroniques de San Francisco (Tome 7), L'Olivier, Avril 2008, 20 €, 304 p.; ISBN : 978-2-87929-482-7
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Parutions.com : Si l'on se renseigne sur votre rencontre avec votre mari, le parallèle est évident avec la rencontre entre Michael et Benjamin dans Michael Tolliver est vivant. Que pouvez-vous dire de l'utilisation de ce moment particulièrement personnel et intime ?

Armistead Maupin : Et bien, écrire sur ça est plutôt amusant car nous sommes vraiment heureux ensemble. Je voulais commémorer cela. J'utilise en fait souvent des anecdotes de ma propre vie et celle-ci fut particulièrement facile. Mais ensuite, le problème, c'est que les gens finissent par croire que tout est vrai dans le roman ! Je crois que ma famille s'est un peu affolée en lisant quelques scènes, dont certaines sont en partie vraies, mais d'autres... en partie pas. Mais je me suis toujours inspiré de ma vie, pour toutes mes oeuvres, même Maybe the Moon où le personnage central est pourtant une femme juive, hétérosexuelle, souffrant de nanisme ! Je révèle des choses qui me viennent du fond du coeur. Tous les écrivains font cela en vérité. Quelqu'un m'a demandé une fois si je me sentais transsexuel à force d'écrire tant sur le transsexualisme et je lui ai répondu qu'en fait, il faut plus ou moins l'être si vous voulez écrire. Il vous faut imaginer des hommes et des femmes, et tout ce que l'on peut trouver entre !

Parutions.com : Considérez-vous que Michael est le personnage le plus proche de vous dans vos livres ?

Armistead Maupin : Et bien, ça dépend...

Parutions.com : Mary Ann parfois aussi, peut-être ?...

Armistead Maupin : Oui, dans Les Chroniques de San Francisco, il y a aussi beaucoup de moi dans Mary Ann. En fait, j'écris sur elle en ce moment. Je dois préciser ici que Michael Tolliver est vivant ne sera pas mon dernier roman. Je travaille sur un nouveau roman que j'ai intitulé L'Automne de Mary Ann [Mary Ann in Autumn], justement sur ce personnage.

Parutions.com : Quand vous pensez à vos personnages des Chroniques, les voyez-vous comme de vieux amis ou comme des parts de vous-même ? Comment les imaginez-vous ?

Armistead Maupin : En fait, il s'est passé quelque chose d'assez étrange. La plupart des acteurs qui ont interprété mes personnages dans la série [aux États-Unis, les deux premiers tomes des Chroniques ont été adaptés pour la télévision] sont devenus des amis, des amis proches. Laura Linney est une de mes meilleures amies, et comme elle interprétait Mary Ann dans la série, c'était un peu pour moi comme si, en imaginant le personnage, je l'avais véritablement créé ! C'est elle qui m'a en fait donné la force d'écrire L'Automne de Mary Ann, parce que j'ai pu imaginer comment Laura jouerait le personnage, à la cinquantaine vieillissante. Je ne pense pas être le seul à dire que c'est l'une des actrices les plus douées de notre époque. Elle a tout pour elle, l'intelligence, la spiritualité, le charme.

En disant cela, je ne réponds pas exactement à la question, mais cela aide de pouvoir mettre la tête d'acteurs sur mes personnages car sinon, j'aurais fini pas ne plus entendre que ma propre voix plaquée sur chacun d'eux. Maintenant, c'est leurs voix que j'entends en écrivant et cela m'émeut assez pour me permettre d'apprécier ces personnages.

Parutions.com : Dans L'Automne de Mary Ann, est-ce que Mary Ann aura la cinquantaine ?

Armistead Maupin : Oui, beaucoup de mes amies se sont inventées cette sorte de troisième acte dans leurs vies et cela m'a paru intéressant d'en parler.

Parutions.com : Et cela fera certainement plaisir à beaucoup de lecteurs que étaient furieux que Mary Ann soit devenue si... froide à la fin des Chroniques.

Armistead Maupin : En effet ! Je veux rendre autant que possible son humanité à Mary Ann. Et cela ne me paraît pas si improbable comme processus. En vieillissant et en prêtant un temps soit peu attention aux choses, on acquiert une sorte de sagesse, et je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas être son cas. Je vais d'abord lui faire traverser une épreuve dure... certaines blessures du passé ne sont pas encore cicatrisées. Je n'en dirai pas plus !

Parutions.com : Où ce nouveau roman prendra-t-il place ? Au Connecticut, où avait fuit Mary Ann, ou à San Francisco ?

Armistead Maupin : Non, à San Francisco. Mon écriture a pour cadre naturel San Francisco et j'aurais beaucoup de mal à «penser Connecticut» le temps d'écrire le roman !

Parutions.com : D'ailleurs, comment avez-vous fini à San Francisco, vous qui étiez d'une famille conservatrice de Floride ?

Armistead Maupin : Non, non, je viens de Caroline du Nord ! Je ne suis pas Michael !

Parutions.com : Voyez ! Vous devez souffrir du parallèle tout le temps !

Armistead Maupin : Oui ! J'ai choisi la Floride pour Michael parce que c'était aussi le sud mais sans que mes parents aient pu croire que j'écrivais sur moi. Parce que, quand j'ai commencé à écrire la série, je n'étais pas encore sorti du placard... J'ai fait mon coming out en même temps que Michael dans le deuxième tome. En fait, je suis allé à San Francisco parce qu'on m'avait offert un travail à la Associated Press. Je vivais alors à Charleston [Caroline du Sud], et c'était l'année avant que je ne revienne du Vietnam. En fait, Charleston n'était pas une ville agréable ou reposante pour moi, elle était bien trop petite pour quelqu'un qui, comme moi, s'éveillait à sa sexualité. La Associated Press m'a alors proposé Buffalo (État de New York) mais j'ai refusé la proposition.

Parutions.com : C'est vrai que ça n'aurait pas donné la même série de romans...

Armistead Maupin : Personne ne recommandait Buffalo ! Mais ils sont revenus vers moi quelques jours plus tard en me proposant un poste à San Francisco où une place venait de se libérer. J'ai sauté sur l'occasion, jeté mes affaires dans mon Opel GT et j'ai conduit à travers le pays !

Parutions.com : Comment avez-vous trouvé la ville quand vous êtes arrivé ?

Armistead Maupin : Oh ! C'était un endroit où les hétérosexuels étaient bien plus tolérants envers mon homosexualité que je ne l'étais moi-même ! Et c'est une expérience qui m'a vraiment ouvert les yeux. J'ai commencé à me décontracter, à fréquenter les bars et les saunas. C'était vraiment une renaissance, j'étais comme un bébé à 27 ans ! La ville a changé ma vie de fond en comble. Jusque-là, j'étais quelqu'un de très conservateur, un jeune Républicain qui défendait la guerre au Vietnam. Je suppose qu'en devenant enfin moi-même, j'ai aussi remis en compte mes propres certitudes. J'ai questionné le racisme dans lequel j'avais été élevé, sans parler de la misogynie et de l'homophobie. C'est aussi pourquoi, je pense, les personnages des Chroniques traversent des expériences analogues. Je ne faisais que transposer ma propre expérience.

Parutions.com : Pourquoi, d'après-vous, San Francisco reste-elle une ville où les jeunes viennent se chercher ?

Armistead Maupin : C'est une ville idéale, suffisamment petite pour ne pas effrayer et assez cosmopolite pour s'y sentir libre. C'est une belle ville, le climat y est très agréable, vous pouvez la traverser à pieds en même pas une journée. À ce sujet, j'ai lu récemment un rapport sur un sondage mené auprès des sans-abris de San Francisco et pourquoi ils sont venus jusqu'ici. Ils ont tous avancé les mêmes raisons : les gens sont sympas, c'est une ville à taille humaine et le temps est agréable !

Parutions.com : Connaissez-vous Paris ? Pensez vous que, comme Le Castro à San Francisco, Paris a son quartier gay ?

Armistead Maupin : Le Marais est en effet la même chose ! Mais j'ai remarqué que ces derniers temps, il s'est considérablement «hétérosexualisé» ! Et vraiment, je ne m'en plaints pas, c'est formidable. J'y étais hier et j'y ai ressenti une atmosphère incroyable. Je crois que les gens s'y sentent bien, c'est calme. Cette ville est merveilleuse. J'ai des amis de San Francisco qui viennent y vivre une partie de l'année. San Francisco, la plus européenne des villes américaines, et Paris se valent bien, je pense.

Parutions.com : Et vos livres rencontrent un succès phénoménal en France.

Armistead Maupin : Oui, je crois qu'ils marchent mieux ici que n'importe où dans le monde.

Parutions.com : Vous expliquez-vous pourquoi ?

Armistead Maupin : Et bien, au risque de tomber dans des généralisations, je pense que, tout d'abord, il y a en France une réelle affection pour San Francisco et mes romans reposent beaucoup sur cette alchimie. Ensuite, je pense qu'on trouve à Paris beaucoup de liberté et d'excentricité et qu'on sait également y mêler l'humour et le pathos. Ceci dit, cela a pris du temps avant de percer sur le marché français parce que, comme vous savez, les Français ont un rapport si particulier à la littérature. J'y suis parvenu en passant au départ par une petite maison d'édition ; le bouche-à-oreille à fait le reste.

Parutions.com : Vous n'êtes pas catalogué comme écrivain gay ici, comme cela peut être le cas aux États-Unis.

Armistead Maupin : En partie, oui. C'est lié à l'attitude des Français par rapport à ça. Ils ne considèrent pas le fait d'être homosexuel comme une entité séparée ; c'est juste un élément parmi d'autres dans l'identité d'un individu. Et ils peuvent comprendre que cela ne résume pas mes livres non plus.

Parutions.com : Comment percevez-vous le genre Gay aux États-Unis ?

Armistead Maupin : Et bien, j'ai toujours essayé de l'éviter parce que je veux voir plus loin que ça. Je suis très fier d'appartenir à la communauté gay mais je crois que la vraie victoire c'est de faire partie du monde dans son ensemble. Une comédie musicale sur les Chroniques sera montée en 2009/2010 à Broadway. Hélas, la première mention de l'événement dans le magazine Entertainment Weekly a dit que ça s'annonce comme le spectacle le plus homo de tous les temps ! Super, merci beaucoup !!! Il y a pourtant des personnages très différents dans Les Chroniques de San Francisco. Peut-être que l'article faisait ainsi référence aux gens qui vont participer au projet parce que nous sommes quasiment tous des hommes ouvertement homosexuels. Jake Shears, le chanteur des Scissor Sisters, écrit la musique avec John Garden (notre hétéro de service!). J'ai écouté une douzaine de chansons et elles sont formidables. C'est très seventies mais aussi résolument moderne. Jake a mis en musique la lettre où Michael fait son coming out et c'est magnifique ; c'est une balade. Je suis très emballé par ce show.

Je dois avouer que je n'ai su qui était Christopher Isherwood qu'en voyant Cabaret en 1970 ; j'avais tellement aimé l'histoire que j'ai entrepris des recherches sur ses origines, et j'ai fini par rencontrer l'homme qui est devenu un ami et une sorte de mentor dans la mesure où il m'a appris à ne jamais avoir honte de divertir mes lecteurs, et qu'il est possible de faire à la fois de l'art et du divertissement. C'est donc cette comédie musicale qui m'a conduit vers la littérature et je trouve assez sympathique de penser que, peut-être, des gens découvriront mes livres après avoir entendu la chanson des Scissor Sisters.

Mais pour en revenir à la question des écrivains gays, c'est assez compliqué. Je tiens toujours à dire que je suis homosexuel parce que je veux que l'invisibilité cesse mais je ne veux pas passer d'un placard dans l'autre, même si ce dernier est plus confortable. Je pense que c'est un peu trop facile dans la culture commerciale qui est la nôtre, même dans l'édition, de vous attribuer une niche et de vous y laisser, plutôt que de vous laisser travailler pour le public le plus large.

Parutions.com : Considérez-vous l'affichage de votre sexualité comme du militantisme ?

Armistead Maupin : Je me suis considéré comme politiquement engagé dès le départ. Le simple fait de s'afficher comme homosexuel et d'aborder l'homosexualité dans mes livres était en soi politique il y a trente ans, surtout dans un journal !

Parutions.com : Est-ce vous qui, le premier, avez proposé la série des Chroniques au Pacific Sun [le journal de San Francisco où la série a d'abord été publiée] ?

Armistead Maupin : Oui, j'essayais d'écrire une sorte de reportage pour le Pacific Sun, au sujet des plans drague dans un supermarché qui s'appelait le Marina Safeway. Une histoire vraie : les gens s'y retrouvaient le mercredi soir pour flirter... et plus. Alors j'y suis allé un soir pour aborder les gens et leur demander s'ils étaient là pour tirer un coup. Mais comme personne ne voulait me dire la vérité, je suis rentré chez moi et j'ai imaginé cette fiction d'une fille qui débarque en ville [Mary Ann]. Au Safeway, elle tombe sur l'homme de ses rêves, qui est là avec... l'homme de ses rêves. Alors, les éditeurs du Sun ont voulu savoir ce qui lui arrivait ensuite. Et c'est comme ça que tout a commencé. Ça n'a d'abord été que 5 épisodes publiés jusqu'à ce que l'édition de San Francisco ne fasse faillite. Mais cela avait tellement bien marché que, en 1976, je suis allé au Chronicle avec l'idée.

Parutions.com : Est-ce que les épisodes ne versaient pas parfois dans une sorte de rubrique des potins de San Francisco ? Est-ce que les gens les lisaient aussi pour ça ?

Armistead Maupin : Oui, certains. Oui, c'est sûr. Surtout concernant les gens de la haute, que j'adorais taquiner…

Parutions.com : Certains des incidents évoqués sont donc réels ?...

Armistead Maupin : Tout à fait. J'avais raconté une histoire à propos d'une mondaine cleptomane, une vraie menace pour les gens en ville car elle volait des trucs pendant les fêtes. Une fois, en quittant la maison d'une femme très riche, un oeuf Fabergé était tombé de ses collants ! On en riait beaucoup et c'était devenu une rumeur populaire, de sorte que c'est arrivé jusqu'à moi et je m'en suis servi ! Le gratin était à la fois titillé et mort de trouille parce qu'ils redoutaient que je sorte des choses sur eux. Et travailler à côté du responsable potins-mondains du Chronicle m'aidait assez !

Parutions.com : Donc, vous ne faisiez pas partie vous-même de cette société ?

Armistead Maupin : Au début non mais, vous savez, plus mes chroniques avançaient, plus je fascinais ces gens et ils commencèrent à m'inviter à leurs soirées, au point que parfois, ils auditionnaient, ils me racontaient des histoires pour voir s'ils apparaissaient ensuite dans les Chroniques.

Parutions.com : Que pouvez-vous dire de l'utilisation que vous avez pu faire d'anecdotes avec votre famille, vos amis, vos amants ?

Armistead Maupin : Je crois que j'ai toujours été attentionné avec mes amis et mes compagnons, parce qu'ils comptent plus pour moi que l'écriture. Mais j'ai pu agacer certaines de mes connaissances, oui. Parfois, je m'emballais tant pour une histoire que j'oubliais qu'elle pouvait porter préjudice à quelqu'un. Mais d'autres fois aussi, je considérais que certains méritaient ça ! Quand j'ai écrit par exemple sur la nuit gay à la piste de roller skate, apparemment, cela a jeté hors du placard un mec. Ses collègues savaient qu'il allait faire du roller skate le mardi soir parce qu'il le leur disait. Ce qu'ils ne savaient pas avant de lire mes chroniques, c'est que c'était justement une nuit gay!...

Parutions.com : Quand avez-vous arrêté les chroniques ?

Armistead Maupin : Les 5 premiers livres étaient des feuilletons dans le Chronicle ou le Examiner. Pas le dernier.

Parutions.com : En quoi la façon d'écrire diffère-t-elle quand on sait que ce ne sera pas pour une série dans une journal ?

Armistead Maupin : Ça dépend vraiment des livres parce que, au tout début, j'ignorais que j'écrivais pour être publié dans un livre. On m'a ensuite proposé de rassembler les chroniques des deux premières années et d'en faire deux romans. À partir de là, j'ai commencé à imaginer comment les différents épisodes pourraient fonctionner ensemble dans un roman. Ce fut très pratique pour moi, en tant qu'écrivain, parce que j'ai commencé à imaginer mes romans comme des mosaïques. Cela m'a donné un rythme, c'était moins angoissant. Je connais tellement de personnes qui étaient affolées quand elles ont commencé à écrire un roman, qui pensaient qu'elles ne pourraient jamais terminer une oeuvre. Mais si, comme moi, vous y allez petit à petit, ça peut marcher.

Parutions.com : Y a-t-il eu beaucoup de réécriture quand même entre les colonnes du journal et les romans ?

Armistead Maupin : Et bien, pour le premier roman, j'ai abandonné pas mal d'épisodes et j'ai enlevé toute une intrigue secondaire qui était une sorte de polar avec meurtre. Mon éditeur chez Harper Collins m'avait en effet très sagement conseillé d'enlever cette partie parce que j'aurais donné sinon un mauvais roman détective à la place d'une intéressante peinture sociale. Avec le temps, je me suis perfectionné. J'écris très lentement à présent. J'ai de la chance si je produis deux pages par jour ! Ça, c'est réservé aux bonnes journées ! Mais bien sûr, il y a toujours un travail d'adaptation, de refonte et il m'arrive parfois de changer d'avis sur certaines choses. Ce sont des processus très différents. Parfois, j'aimerais retourner à la belle époque, quand je pondais 800 mots en deux heures sans trop me prendre la tête. Je me disais alors que cela finirait de toute façon dès le lendemain en litière pour chat. Je ne prenais pas tout ça très au sérieux. Et je pense que cela m'aidait, ça canalisait ma peur.

Parutions.com : Qu'aimez-vous lire ?

Armistead Maupin : Pour moi, cette question est toujours bizarre, c'est comme quand on vous demande de raconter une histoire drôle, là, maintenant. J'aime lire Paul Auster, et Jennifer Egan ; elle a écrit l'an dernier un livre intitulé The Keep et ça m'a subjugué. Elle réussit à la fois à ménager un suspense réel et à produire une très belle oeuvre littéraire. Voyons... Il y a Stephen McCauley. C'est un écrivain - j'allais dire un écrivain gay mais je me suis repris ! C'est un écrivain qui associe des personnages homo et hétéro dans des intrigues tragi-comiques, souvent à Boston. Il y a aussi un poète, qui s'appelle Mark Doty ; ses mémoires sont l'une des plus belles choses que j'ai jamais lues. Qui d'autre... Cormac McCarthy parfois. Pas toujours mais parfois...

Parutions.com : Il y a aussi beaucoup de théâtralité et de référence au cinéma dans vos romans...

Armistead Maupin : Oh oui ! J'ai été profondément influencé par les films, bien plus que je ne l'ai été par les livres, sauf si vous prenez en compte la série des Hardy Boys [livres d'aventure et d'enquêtes pour enfants] ! Alfred Hitchcock a eu en particulier une influence considérable sur moi. C'est le conteur d'histoires de ma vie et je continue d'aimer cette subtile combinaison de sexe, de mort et d'humour chez lui, parce que ça résume ce qu'est la vie, n'est-ce pas ? Il avait compris ça et en jouait.

Parutions.com : Comment vous est venu l'idée de baptiser Anna Madrigal à partir d'une anagramme (A man and a girl - une homme et une fille) ? Il y a aussi un beau mélange de sexe et d'humour ici, sans parler de la portée dramatique !

Armistead Maupin : Je n'y suis pour rien !

Parutions.com : Comment ?

Armistead Maupin : C'est un lecteur ! Un jour, quelqu'un m'a écrit et m'a dit : «Je connais le secret d'Anna Madrigal. Son nom est une anagramme». Je n'en revenais pas. Pour moi, elle était en effet transsexuelle, mais je ne voulais pas en parler ouvertement car le journal pensait que cela terrifierait les lecteurs. Mais après cette lettre, j'ai commencé à écrire sur ça, en prétendant que c'était clair pour moi dès le début !

Parutions.com : C'est incroyable ! Son nom, pour vous, n'était donc pas une anagramme ?

Armistead Maupin : Non ! En fait, j'aimais la tonalité du nom Miss Miniver [un personnage d'un feuilleton britannique de la fin des années trente]. Mrs Miniver a d'ailleurs eu une influence sur moi ; c'était un feuilleton dans le Times à Londres pendant la guerre et ce personnage avait alors tellement de succès que les gens lui écrivaient directement plutôt qu'à son auteur, Jan Struther. Et j'ai toujours aimé le rythme entraînant, ternaire, de ce nom, Mrs. Mi-ni-ver. Je voulais quelque chose d'analogue pour mon personnage.

Mais cette histoire d'anagramme m'a sérieusement compliqué la vie. Quand la BBC a fait un reportage sur moi il y a 18 ans, ils ont supposé que mon nom était aussi une anagramme à partir de «Is a man I dreamt up» (C'est l'homme que j'ai imaginé) et l'émission fut ainsi intitulé Armistead Maupin is a man I dreamt up avec tout un jeu de lettres au début entre mon nom et cette expression. Du coup, beaucoup de gens pensent que c'est un faux nom ! Et puis, on a commencé aussi à imaginer des anagrammes vraiment salaces, tous orientés vers l'homosexualité…

Parutions.com : Pourquoi avez-vous mis tant de temps à reprendre les Chroniques ?

Armistead Maupin : Et bien, j'ai d'abord écrit deux autres romans [Maybe the Moon et Une voix dans la nuit]. Mais à vrai dire, je crois que je voulais arrêter parce que Michael était séropositif et que je ne pouvais pas supporter de l'accompagner vers la mort. J'avais perdu trop d'amis dans la vraie vie et je ne voulais pas perdre Michael. En outre, je ne voulais pas écrire une oeuvre où le mec homo mourait à la fin, parce que c'est une tradition déjà trop inscrite et depuis trop longtemps, en littérature comme au cinéma, ce thème de l'homo maudit. Alors, j'ai laissé les Chroniques à un moment où Michael se battait encore pour être heureux et amoureux. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que beaucoup de mes amis étaient positifs et toujours en vie et j'ai réalisé que cela pouvait être aussi le cas de Michael. En poursuivant l'écriture, je témoigne aussi pour les homosexuels de ma génération, qui ont survécu à tellement de choses. Nous étions cachés au début de nos vies, puis, nous avons mené une révolution culturelle. Ensuite, nous avons dû faire face au SIDA et à l'homophobie. Et pourtant, nous sommes toujours là. Je voulais rendre hommage à ça. Plus le fait que je vis certainement le moment le plus heureux de ma vie. Je suis tellement plus épanoui maintenant, et je crois que c'est un signe très positif pour les hommes gays de mon âge. Il y a pas mal de chance pour que vous soyez plus heureux à 63 ans qu'à 33. En tout cas, c'est vrai pour moi et je voulais en faire part. Tous mes romans visent à témoigner des moments d'agonie mais aussi d'extase par lesquels nous sommes passés au cours de nos vies.

Parutions.com : On ne peut pas s'empêcher de remarquer que dans ce dernier roman, les scènes de sexe et la sexualité en général sont plus fortes et plus visuelles. Est-ce un reflet de votre bonheur actuel ou pensez-vous que la société est plus prête aujourd'hui ?

Armistead Maupin : Oui, je me suis bien éclaté ! Je crois que c'est un peu les deux. Mes lecteurs me suivent depuis des années et ils aiment Michael. Je pensais que s'il racontait toute la vérité de manière décomplexée, cela les séduirait. Mon éditrice, une trentenaire très distinguée, voulait que je coupe les scènes de sexe parce qu'elle pensait que cela me couperait d'un lectorat plus large. Je crois qu'elle avait des Chroniques une image rassurante et cosy. Mais comme elle n'était pas de ce monde quand ça a commencé, elle ne voit pas très bien que ça n'a jamais été le cas ! Cette série a toujours cassé des tabous d'une façon ou d'une autre.

Alors je lui ai dit : «Merci mais non, merci». Je ne peux pas dire que j'étais très sûr de moi ; j'étais en fait très nerveux car je faisais énormément confiance à son opinion. La question du transsexualisme, notamment, est assez épineuse. Certaines des dernières scènes me mettaient moi-même mal à l'aise, alors je me suis dit que cela devait marcher. J'ai dû remettre des choses en question mais c'est toujours bon de sortir des sentiers battus, c'est la preuve qu'on est sur la bonne voie !

Parutions.com : On peut aussi dire qu'il est toujours bon d'évoquer la question de la transsexualité dans une oeuvre de fiction aussi populaire.

Armistead Maupin : Vous savez, cette année seulement, même la Human Rights Campaign, la plus puissante association Gay aux Etats-Unis, s'est dégonflée et n'a pas inclus les transsexuels dans la loi luttant contre les discriminations au travail [ENDA : Employment Non-Discrimination Act]. J'en étais fou de rage ; pour moi, ils sont passés à côté de quelque-chose de fondamental. Ils ont pourtant osé me demander de venir parler à la Nouvelle-Orléans et quelqu'un, se croyant sans doute très intelligent, à même écrit une saynète d'une page où Mme Madrigal et les autres personnages du 28, Barbary Lane, essayaient de me convaincre de venir pour parler ! Ma réponse : «Merci mais non, merci ! Vous avez trahi Mme. Madrigal et des milliers de gens dans sa situation en refusant de la défendre». Alors que, soyons lucides, ce sont les transsexuels qui doivent faire face à la discrimination aujourd'hui. Vous savez, les homosexuels d'un certain âge et des classes moyennes jouissent aujourd'hui d'une liberté comme jamais. La lutte n'est pas terminée pour autant mais les choses sont beaucoup plus gérables aujourd'hui. La vie est beaucoup plus dure envers un transsexuel qu'envers moi. Je pense qu'il est du devoir des personnages soi-disant plus «respectables», comme nous, de lutter pour défendre ceux qui sont toujours considérés comme l'étant moins. C'était ça Barbary Lane au départ ; je voulais dire que nous étions tous, homo et hétéro, dans la même barque...

Parutions.com : Vous traitez des questions liées à la sexualité mais aussi à la guerre en Irak, à l'économie, à la politique pétrolière américaine. Quelles sont les croisades politiques qui vous tiennent le plus à coeur ?

Armistead Maupin : Et bien, tout ce dont nous sommes en train de parler. Je me demande parfois si je ne vais pas trop dans le sermon mais je ne peux pas m'en empêcher car, à chaque fois que je discute avec mes amis, on devient furieux à cause de ces choses. En plus, je considère aussi mon travail comme une oeuvre d'histoire sociale. Je veux aussi montrer que nous en sommes au point où la nation américaine est divisée. Depuis huit ans, notre administration profite de cette division pour asseoir son pouvoir.

Parutions.com : Mais dans tout cela, n'y a-t-il pas des causes qui vous tiennent particulièrement à coeur ?

Armistead Maupin : C'est une question difficile. Je suis en fait bouleversé par pas mal de choses. Au final, je pense que ce qui devrait nous inquiéter le plus, c'est l'environnement, parce que chacun de nous est concerné et que nous en pâtirons tous sans exception. Mais, plus je vieillis, plus je deviens aussi pacifiste. Je me suis porté volontaire pour le Vietnam, et j'entendais à l'époque les mêmes arguments que ceux qu'on entend aujourd'hui. Qu'on ne peut pas se retirer parce qu'on ne peut pas laisser tomber ces gens et que tout risquerait de s'effondrer. Ce sont des conneries ! L'administration Bush a envoyé de jeunes hommes et femmes se faire tuer là-bas pour consolider son empire pétrolier. Beaucoup d'Américain ont compris ça à présent et c'est donc encore plus choquant que nous continuions à terroriser ce pays.

Nous avons pourtant eu l'opportunité d'être plus en empathie avec le monde, quand nous avons nous-même dû affronter la terreur le 11 Septembre 2001. Ça aurait dû nous donner une idée de ce que c'est que d'être bombardé. En fait, j'étais à New York quand c'est arrivé. J'y étais revenu pour participer aux funérailles de mon ancien éditeur. J'étais censé reprendre l'avion pour San Francisco le 11 Septembre ! La maison d'édition m'avait même proposé le fameux vol 93 mais j'avais refusé car l'avion décollait trop tôt ce matin-là ! Dieu merci, je suis une sacrée feignasse !!! Car sinon, j'aurais fini dans un champ de Pennsylvanie. Du coup, j'ai été bloqué à New York pendant trois jours et je ne pense pas avoir été plus traumatisé dans ma vie. J'étais certain qu'il y aurait d'autres attaques et que je ne reverrais jamais San Francisco. C'était ce que je redoutais le plus, ne pas pouvoir revoir cette famille que je m'étais construite. Quand j'ai vu les avions percuter les tours - j'étais en fait à la fenêtre de mon hôtel -, je me suis dit que nous étions au seuil d'une nouvelle ère, d'une ère terrible ou de quelque chose de nouveau et de formidable, car nous pourrions tirer les leçons de l'événement et prouver au monde que nous ne sommes pas une nation barbare, capable de crimes comme ceux-là, que nous pourrions faire preuve de compassion envers le reste de l'humanité. Tu parles ! Le président s'en est servi comme d'une excuse pour sa propre barbarie, et des crimes qui, on le sait, n'ont rien à voir avec ceux-là.

Parutions.com : Qu'en est-il des élections de novembre ? Êtes-vous enthousiaste ou avez-vous peur ?

Armistead Maupin : J'ai toujours peur qu'Hilary Clinton ou Barack Obama ne finissent tués d'une balle lors d'un discours, parce que l'un comme l'autre, à sa façon, brise des tabous de façon profonde. Il y a une forte opposition contre eux, qui trouve ses racines dans la misogynie et la racisme. Personnellement, ma préférence va à Barack Obama, mas je serai heureux de soutenir Hilary si c'est ce qu'il faut pour mettre fin au régime Républicain.

Parutions.com : N'avez-vous pas peur que vos romans finissent par être trop datés en faisant à ce point référence au présent ?

Armistead Maupin : Non, au contraire, je m'efforce de les inscrire dans ce présent. Je crois que cela a beaucoup de pouvoir.

Parutions.com : Vous disiez très justement tout à l'heure que vous vous considérez aussi comme un historien social...

Armistead Maupin : Oui, il y a chez Dickens ou Balzac par exemple des éléments qui nous permettent d'entrevoir ce qu'était leur époque. Tout ce qui importe, c'est que l'humanité garde de sa stabilité et que les générations aient de quoi poursuivre la route. Nous sommes capables du meilleur comme du pire, peu importe le siècle dont on parle...


Entretien mené le 7 avril 2008 en Anglais par Caitlin McKenna (Traduction de Thomas Roman)
( Mis en ligne le 23/04/2008 )
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