L'actualité du livrerencontre rencontrefemme Lundi 9 décembre 2019
  
 
     
Le Livre
Littérature  ->  
Rentrée Littéraire 2019
Romans & Nouvelles
Récits
Biographies, Mémoires & Correspondances
Essais littéraires & histoire de la littérature
Policier & suspense
Classique
Fantastique & Science-fiction
Poésie & théâtre
Poches
Littérature Américaine
Divers
Entretiens

Notre équipe
Essais & documents
Philosophie
Histoire & Sciences sociales
Beaux arts / Beaux livres
Bande dessinée
Jeunesse
Art de vivre
Poches
Sciences, écologie & Médecine
Rayon gay & lesbien
Pour vous abonner au Bulletin de Parutions.com inscrivez votre E-mail
Rechercher un auteur
A B C D E F G H I
J K L M N O P Q R
S T U V W X Y Z
Littérature  ->    
 

Vann à deux balles (ou un peu plus)
David Vann   Dernier jour sur terre
Gallmeister - Totem 2014 /  10,50 € - 68.78 ffr. / 265 pages
ISBN : 978-2-35178-544-7
FORMAT : 12,2 cm × 18,0 cm

Laura Derajinski (Traducteur)
Imprimer

David Vann avait su éblouir et conquérir le public francophone avec Sukkwan Island (Prix Médicis étranger 2010), fable contemporaine d’une noirceur sans fond où les ravages de l’incommunicabilité père-fils doublés de ceux du retour fantasmé à l’état de nature étaient mis en procès. De l’orbite sur laquelle il s’était d’emblée placé, l’auteur semblait parti pour, bien mieux que faire carrière, dessiner une réelle trajectoire.

Et voici que sort le roman que la critique établie s’empresse de comparer à De sang froid. Le seul mérite d’une telle référence est bien de remettre en avant le nom du modèle originel de romancier qui aura réellement réussi à s’emparer de la vérité systémique d’un horrible fait divers, et à sonder celle, individuelle, de ses protagonistes. Or, à l’ère d’Internet, désolé de l’annoncer, il n’est plus possible de voir émerger de Truman Capote à la surface du globe.

Concédons que le sujet de Dernier jour sur terre a tout pour séduire le Vieil Européen encore convaincu de vivre en territoire civilisé et normé. Alors bien sûr, l’Amérique peuplée de fous civiques et de porte-flingues légaux et légitimes ; l’Amérique de ces mass-murderers à visage d’ange, mi-geeks mi-puceaux ; l’Amérique du quart d’heure de gloire warhollien obtenu à bout portant de fusil-mitrailleur ; l’Amérique de ces scènes filmées depuis un hélicoptère girant au-dessus d’un lycée plongé dans le chaos et d’où s’extirpe une théorie d’ados effarés, accueillis par des psys avant que de l’être par leurs parents ; cette Amérique du cauchemar climatisé va forcément nous conforter dans l’idée que nous, tenants de la démocratie old school, nous nous forgeons de sa sauvagerie foncière.

Dans le premier tiers de son roman, David Vann nous prend par les sentiments, il nous fait entrer en empathie avec ce gamin qu’il fut, lui, le trop jeune héritier de la collection d’armes de son père suicidé. Le rail parallèle de ce récit intime est celui emprunté par Steve Kazmierczak qui, à 27 ans, le 14 février 2008, finit par résoudre les problèmes de personnalité qui l’avaient torturé toute sa vie durant en se logeant une balle dans la tête, juché sur l’estrade d’un auditoire de son ancienne université – non sans avoir au préalable mitraillé la salle et tué cinq autres personnes.

Alors que David avait très tôt compris que chasser le cerf au fusil n’a rien d’un loisir noble (ni ragoûtant quand il s’agit de dépecer l’animal), Steve nourrira jusqu'au bout une admiration sans bornes envers les serial killers et autres dégommeurs à tout va. Et là où le romancier raconte les heures passées à scruter à travers sa lunette télescopique de lointaines mais potentielles cibles humaines sans céder à la tentation de presser la détente, ce grand malade de Steve se fait chaque nuit des durillons sur les boutons de sa console de jeux, à abattre des silhouettes hélas virtuelles.

La première question que se pose Vann est de savoir pourquoi, doté de l’arsenal et du bagage génétique qui étaient les siens, il n’est pas devenu un Steve Kazmierczak. Une telle interrogation existentielle peut se comprendre, puisqu’il y a bien un point commun entre les deux personnages, soit ce rapport malsain aux armes à feu. Une telle interrogation peut même être à la base d’une réflexion profonde sur l’identité, l’altérité, le fatum, le hasard, bref, tout ce qui fait la littérature. Mais Vann se fourvoie dès qu’il évoque, sans véritablement en expliquer les principes, sa méthode d’investigation – excusez l’anglicisme, il est inévitable.

Et il faut maintenant user d’un plus vilain mot encore, qui n’a a priori pas sa place dans une critique littéraire, celui de déontologie. La déontologie, pour un écrivain soi-disant vériste, ce serait une forme d’éthique appliquée strictement à son projet d’écriture, qui en garantirait, non pas la bonne morale, mais la cohérence et l’honnêteté. Or, lorsque Vann avoue, à maintes reprises, avoir approché plusieurs témoins de cette affaire – privilégiés parce qu’ils furent des proches (parents, petites amies, partenaires sexuels furtifs, copains, profs) – en prétendant écrire un roman sur le drame du suicide et non sur la tuerie en soi, la première incartade à ces principes élémentaires de composition est commise. De nombreux lecteurs jugeront sans doute cette façon d’exposer sa méthodologie, sinon franche, du moins audacieuse. Jusqu’au moment où dans les remerciements ils liront que Jessica ou le rebaptisé «Mark», par exemple, «ne seront sans doute pas très heureux de certains jugements ou commentaires que j’ai pu rédiger dans cet ouvrage, mais je tiens à les remercier de m’avoir parlé si ouvertement, et je leur accorde mon entière compassion dans ce deuil qu’ils traversent».

La belle démonstration de chaleureuse humanité envers des personnes qui ont été leurrées pour se voir soutirer des informations ! Et encore heureux si Jessica (la principale ex du tueur) ou «Mark» n’en sont sortis que «pas très contents» quand ils auront découvert à leur encontre des diagnostics aussi péremptoires que celui-ci : «le fait que Mark pense encore en termes de “succès” ou décrive encore aujourd’hui les actes du tueur comme une “méthodologie” prouve qu’il est mentalement malade. C’est une des limites de ces “signes avant-coureurs”. Et si tous les proches d’un tueur de masse étaient eux aussi un peu fous ?» (p.110). Mesure-t-on la gravité de l’impact qu’un tel propos peut avoir sur un destin particulier, si la personne qu’il concerne s’y reconnaît ? Et quelle est la véritable intention de la question oratoire conclusive, sinon d’installer une paranoïa absolue ? Quand un écrivain troque de la sorte la plume contre la blouse blanche, il devrait pouvoir être possible de l’accuser d’exercice illégal de la médecine.

Deuxième problème majeur de ce roman, qui découle du précédent défaut : sa définition générique. Qu’est-ce que Dernier jour sur terre ? Un douloureux jeu de miroir ? Un essai d’anthropologie, de sociologie, de psychologie ? Un roman d’histoire immédiate ? Un témoignage ? Un pamphlet déguisé contre la NRA et les thuriféraires de Charlton Heston ? Un cri déchirant ? Les petits malins répondront que, puisque tous ces ingrédients s’y trouvent mélangés, c’est là la Littérature même. Ils seront tout de même bien déçus quand ils s’apercevront que le talent de plume de Vann, sur pas loin du tiers d’un roman qui compte 250 pages, a consisté à reproduire (ou à vaguement paraphraser) des échanges de mails du personnage dont il s’est accaparé le drame. En termes de prouesses stylistiques et de trouvailles narratives, Vann n’a fait preuve que d’une seule forme de talent, incontestable : ciseler des incises entre ses copier-coller.

Et puis, troisième défaut, la soupe clairette du message qui est servi. Manque de sel. Manque de substance. Le bouillon est brouillonné. Seul le jambonneau qu’on y a plongé est consistant et a du goût. Kazmierczak est en effet le personnage providentiel pour un écrivain en mal d’inspiration. Il cumule toutes les tares du vrai taré, tous les vices du pur vicieux, toutes les déviances de l’authentique déviant. Il a sodomisé son chien pour lui apprendre ce qu’est un mâle dominant, mais c’est la moindre de ses extravagances. Il a passé son enfance sur un divan à regarder des films d’horreur à côté d’une mère amorphe. Dans les jeux vidéo de tirs qu’il pratique, il ne vise que les civils ou les Noirs. Il exhibe de temps en temps une carte de membre du KKK, tout fier. Il se fait pénétrer les tympans par les messages subliminaux de Marylin Manson, jusqu’à aller applaudir le grimaçant et blanchâtre piercé en concert. Il visite des sites de rencontres immédiates pour assouvir sa libido tordue. Il ne se fait volubile que quand il parle d’Hitler et de Ted Bundy. Il adhère à bon nombre d’interprétations conspirationnistes et s’interroge sur la réalité des avions du 11-Septembre. Il se filme déguisé en marionnette de la série gore Saw.

Une quintessence, le mec. Et surtout, le pire du pire, il connaît par cœur L’Antéchrist. Or, selon Vann, «presque chaque phrase de l’Antéchrist est une incitation au meurtre de masse. Nombre de mes collègues professeurs ne sont pas d’accord, mais j’ai étudié l’allemand et l’histoire de la pensée allemande, je n’ai aucune affinité avec la religion (je suis moi-même athée), aussi devrais-je être en théorie un bon lecteur de cet ouvrage, et je crois toujours que c’est l’un des pires livres jamais écrits. Steve l’adorait. Aucune moralité, juste tuer, tuer, tuer. Imposez-vous, car vous êtes le plus grand, le meilleur». On en viendrait à regretter que l’œuvre de Nietzsche n’ait pas emprunté le Titanic pour traverser l’Atlantique. C’est bon, n’en jetez plus, voici donc Kazmierczak, ainsi que Dominique de Roux le disait de lui-même, «déjà pendu à Nuremberg». Il aurait même été plus simple de commencer directement par l’exposé de ces édifiantes lectures de chevet pour pénétrer l’essence maléfique du personnage, plutôt que d’attendre la page 256, et l’on aurait économisé deux heures de vie.

Tout cela permet en tout cas à Vann de distiller sa bonne morale, de condamner les libertariens prônant l’auto-défense en les assimilant à des surhommes fascistoïdes et psychotiques qui n’aspirent qu’à échapper au contrôle d’un État totalitaire orwellien. Très bien, nous sommes prêts à les croire ainsi, ces ego triomphants. Mais alors, il ne fallait pas écrire un livre qui, ici proclame sans prouver, là sous-entend sans affirmer, ailleurs se contente d’«imaginer» Kazmierczak poser tel ou tel acte, et puis brusquement tire la couverture à soi en murmurant : «c’est effrayant, j’aurais pu moi aussi déraper». Il ne fallait pas en somme théâtraliser la dégénérescence américaine, si on voulait la dénoncer ; il fallait juste la dire, sèchement, sans état d’âme, à l’instar de ce que firent les Aînés du gabarit de Truman Capote. Il fallait lancer un camouflet sévère, et pas un livre si cafardeusement voyeuriste (cette immixtion dans le disque dur, informatique et interne, d’un raté…) qui en arrive à insinuer le pire poison dans l’esprit de son lecteur : le doute quant à la potentielle dose de folie dont lui-même serait atteint.

C’est pourtant ce que fait Vann quand, en décrivant par le menu les gestes du tueur, il sous-entend qu’ils constituent chacun un maillon amenant au massacre final. Et quels sont-ils, ces chaînons, pour la plupart ? Des banalités. Rien que du commun. Car qui d’entre nous ne pourrait parfois superposer ses propres traits d’humour déplacés ou scabreux, voire ses dérisoires «LOL» à ceux des mails rédigés par Kazmierczak ? Qui d’entre nous ne souffre à des degrés divers de TOC, et ne retourne pas deux fois s’assurer si le gaz est coupé et la porte du frigo fermée ? Qui d’entre nous n’a ressenti parfois à un point extrême la frustration, le rejet, l’exclusion, la détresse, la solitude, au point de, fugacement, désirer les abolir, quitte à ce que le monde entier s’écroule autour ? Kazmierczak, esprit compulsif, obsessionnel, paranoïaque, n’a semble-t-il pas été assez bien pris en charge médicalement ni surtout affectivement, pour surmonter sa vrillante douleur existentielle. D’autres que lui sont peut-être passés par les mêmes étapes, pires même, et ils ne seront devenus que musiciens, dentistes, agents immobiliers, qui sait ?, écrivains. Pas exécuteurs aléatoires.

Dès lors, si le projet de Vann était bel et bien de mettre sur la sellette l’État américain sur sa responsabilité à rendre possibles de telles horreurs en laissant libre le commerce des armes à feu, le bilan littéraire comme politique de son entreprise est nul. Ses conclusions sont à l’exacte opposée de ses prémices. À l’issue de son roman, l’on a plutôt l’impression que pour extirper de l’Amérique le mal qui la ronge, il s’agirait de faire interner tous les Américains. Le droit d’asile y deviendrait alors un devoir. Mais peut-être est-ce en fait ce qui s’y passe déjà, et alors Vann serait seul, tout seul, à l’avoir compris. Il serait du coup grand temps qu’il réembarque pour Sukkwand Island.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 29/09/2014 )
Imprimer

A lire également sur parutions.com:
  • Sukkwan island
       de David Vann
  •  
    SOMMAIRE  /  ARCHIVES  /  PLAN DU SITE  /  NOUS ÉCRIRE  

     
      Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2019
    Site réalisé en 2001 par Afiny
     
    livre dvd