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Mes nécessaires haines
J-K Huysmans   Ecrits sur l'art. 1867-1905
Bartillat 2006 /  40 € - 262 ffr. / 594 pages
ISBN : 2-84100-387-6
FORMAT : 16,0cm x 23,0cm
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Ma haine pour le “Tout-Paris” et ma répulsion pour le “public des Premières” sont telles que j’ai le désir de causer avec mon concierge, d’écouter la narration de ses bas déboires et de ses plates joies, plutôt que d’entendre les idées reçues de cette foule soi-disant élégante qui perruche à propos d’une œuvre d’art et délaye dans une médiocre sauce mal sucrée par les réflexions généralement saugrenues des dames, les opinions affirmées par les journaux qu’elles approuvent.» Voilà bien le style de tirades, au vocabulaire choisi et à la syntaxe exemplairement charpentée, dont Joris-Karl Huysmans orfèvre ses critiques d’art. Cette prose volontiers venimeuse peut pourtant se muer en nectar, quand il s’agit de prononcer un éloge ou de décrypter un majestueux retable ancien.

Pendant près de quatre décennies, Huysmans se fit l’observateur avisé des arts plastiques de son temps. Si son domaine de prédilection demeure la peinture, il s’autorise à certains moments des échappées vers la sculpture ou l’architecture. Ses jugements sont d’une acuité telle que plus d’une verroterie se verra irrémédiablement entamée, sinon brisée, par cette fine pointe de diamant. Avec quelle délectation donc accompagne-t-on, mains dans le dos, le promeneur, ce Des Esseintes à la dent (très) dure, entre les cimaises du Salon des Officiels ou celui des Indépendants. Ici, s’arrêtant pour toiser quelque insipide nature morte, il confesse sa haine pour le genre : «Je ne les achète point, mais j’aime à les voir acheter par d’autres. Cela me donne une meilleure opinion de moi-même». Selon Huysmans, il n’y a en effet ni grande, ni petite, ni moyenne nature. Toute fleur est bonne à saisir, fût-elle maigrement éclose entre deux méchants pavés de ville…

Mais poursuivons la déambulation. Après s’être esclaffé devant La Naissance de Vénus de Cabanel («C’est une baudruche mal gonflée […]. Un coup d’épingle dans ce torse et le tout tomberait»), il passe vite devant les toiles de Harpignies et Herpin («C’est là le gribouillis que font les galopins sur leurs livres de classe») pour aller se camper devant la Nana de Manet et se livrer, en digne élève de Barbey d’Aurevilly – partant, de Brummel – à l’examen d’infimes détails vestimentaires : «Observation profonde : les bas que des personnes peu habituées sans doute aux déshabillés emphatiques des filles, trouvent invraisemblables et durement rendus, sont absolument vrais ; ce sont ces bas à la trame serrée, ces bas qui luisent sourdement et se fabriquent, je crois, à Londres. L’aristocratie du vice se reconnaît aujourd’hui au linge».

Les descriptions minutieuses de Huysmans font partie intégrante de son analyse symboliste des tableaux. Il y exploite le lexique des couleurs, des matières, des pierreries, des étoffes, qui foisonnait déjà dans les luxurieuses pages d’À rebours. À cette approche sensualiste s’articule l’exercice de l’œil expert, qui déniche implacablement la faiblesse, le déséquilibre ou le vulgaire cliché. Enfin, l’esprit du connaisseur encyclopédique, frotté à l’art médiéval comme aux recherches picturales les plus contemporaines, élève son billet d’humeur au rang d’une véritable réflexion esthétique.

Car, que ce soit à coups de formules assassines ou de louanges sans affèterie, c’est l’Art, l’Art seul, que prétend servir Huysmans. Derrière les figures exaltées de Pissarro, Moreau, Degas, Rops ou Redon se dessine celle, éternelle, du créateur en prise directe avec la vie. Huysmans n’accorde pas à tous, loin s’en faut, la faculté de percevoir et de laisser entrevoir le mystère des choses. Pour lui, «le talent est aux sincères et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches». Autant dire qu’ils sont nombreux, dès lors, à rester sur le carreau.

Il arrive que l’ironie cède le pas à des pulsions autrement violentes. On ira à ce sujet se ressourcer en découvrant les tortures que réserve notre raffiné aux acheteurs sans goût : tours de manivelles, coiffes chauffées à blanc, vilebrequins si énormes qu’ils sont difficiles à enfoncer… Il serait fautif de croire que sa conversion au christianisme assagira ou affadira notre homme. Ses portraits de l’enfant Jésus dans les Nativités du Louvre ou encore son évocation hallucinée de Francfort-sur-le-Main dans l’incipit de son ultime texte, n’ont à cet égard rien à envier à ceux de la période précédente.

À la question de savoir si Huysmans était définitivement moderne ou imbuvablement réactionnaire, ce volume n’apportera qu’une réponse de Normand : tantôt l’un, tantôt l’autre. Le même qui reprochait aux naturistes niais leur répugnance à représenter les réalités industrielles de l’époque s’attaquera rageusement à l’érection de la Tour Eiffel en 1889, dans un article magistral sèchement intitulé «Le fer». Les derniers engouements de Huysmans iront à des peintres depuis longtemps disparus, souvent anonymes, tels le Maître de Flémalle ou les Primitifs allemands. Un attachement qu’il assumera toutefois sans passéisme. Perdu dans la contemplation d’une Vierge à l’enfant et d’une énigmatique Florentine, Huysmans ne regardait pas en arrière, mais Là-bas.


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 13/12/2006 )
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