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Portrait de la femme en lectrice
Laure Adler   Stefan Bollmann   Les Femmes qui lisent sont dangereuses
Flammarion 2006 /  29 € - 189.95 ffr. / 149 pages
ISBN : 2-08-011572-3
FORMAT : 22,0cm x 28,5cm

Traduction de Jean Torrent.
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Nous avons tous en tête les lectures de Mme Bovary, la sortant de la médiocrité de son quotidien. Au XIXe siècle, cette activité à la fois domestique, intérieure et éminemment exotique permet à des femmes de s’extraire de leur milieu pour divaguer dans le rêve. Dès lors, on peut penser que si hommes et femmes ne cherchent pas la même chose dans la lecture, il existe une manière de lire et des choix qui sont spécifiques à ces dernières. C’est la nature de cette relation que les auteurs interrogent ici à travers un corpus d’une cinquantaine de représentations de lectrices, du XIVe au milieu du XXe siècles. Après un court texte de Laure Adler, qui insiste sur le caractère sexuel marqué de la lecture, Stefan Bollmann, écrivain allemand, tente en une quinzaine de pages une «histoire illustrée de la lecture».

La seconde partie (pp.39-147) repose essentiellement sur le corpus iconique servant de base à la réflexion, commenté au fur et à mesure à travers de courts textes descriptifs. Le choix des œuvres retenues est original et intéressant. Les auteurs ont réussi à maintenir un équilibre entre les différentes périodes alors même qu’une visite dans un musée nous montre que le thème s’est énormément développé aux XIXe et surtout XXe siècles (voir Picasso : Femme lisant, 1935 ; Jeune fille lisant sur un fonds rouge, 1953 ; Juan Gris, La Femme au livre, 1924 ; Balthus, Katia lisant, 1968-1976, etc.). On ne peut que se réjouir de cet effort. Le fait qu’il s’agisse d’une adaptation d’un ouvrage paru en Allemagne (Munich, Elisabeth Sandmann, 2005) ouvre de plus des perspectives européennes intéressantes : on échappe à l’appréhension franco-française du sujet par le recours à des toiles de peintres anglais, suédois, allemands parfois peu connus.

Pendant tout le Moyen-Âge, dans les représentations, la lecture féminine est forcément religieuse pour deux raisons. D’abord parce que cela correspond pour une grande part à la réalité de la lecture des femmes. Mais surtout, les représentations médiévales sont beaucoup plus symboliques que réalistes. La plupart des représentations se trouvant sur des tableaux religieux (commanditaires de retables), les femmes représentées se trouvent dans des pauses religieuses : prières ou lecture de livres pieux (Hugo van der Goes, pp. 42-43). Á l’époque moderne, la lecture silencieuse dans le cadre de la sphère intime commence à être représentée alors que la notion d’individualité se développe. Sans que les représentations symboliques disparaissent, on voit également de plus en plus de scènes de genre (Pieter Elinga, p.56). Les femmes lisent des livres mais encore et surtout des lettres – présence de l’homme, du mari – en relation avec les progrès de l’écriture personnelle (Vermeer, p.57). Ces courants s’accentuent au cours du XVIIIe siècle. Les genres se différencient (roman, relation de voyage), les petits in-12 se tiennent d’une main (Fragonard, p.63) et les femmes lisent parfois affalées sur un lit ou un divan (Jean-Étienne Liotard, pp.66-67)

La sensibilité, la sentimentalité submergent le XIXe siècle. La lecture permet l’identification à l’autre, elle peut bouleverser une personne mais toujours dans un mouvement intérieur (Franz Eybl, pp.72-73). De plus en plus souvent, des scènes bourgeoises amènent la représentation de petites filles qui découvrent les plaisirs de la lecture (Hansen, p.76). On assiste à la fin du XIXe siècle et au siècle suivant à une explosion des représentations. L’apparition de la photographie renouvelle encore les formes.

Une étude purement iconographique mêle cependant livres véritables et éléments purement symboliques. Peut-être aurait-il fallu doubler le plan chronologique d’une approche visant à cerner le rôle du livre dans la peinture. Signe de savoir intellectuel, d’importance sociale, le livre l’est resté des triptyques flamands aux portraits bourgeois du XIXe siècle. Á l’inverse, il peut être un élément presque allégorique qui renvoie à l’intériorité de la lectrice. Á ce titre, le livre joue souvent dans la peinture occidentale le même rôle que le miroir : tous deux possèdent un statut particulier, représentant à la fois la connaissance et sa vanité, la vie et la mort. L’introspection que permettent ces deux éléments peut aller jusqu’à avoir quelque chose d’érotique, comme dans les œuvres de Balthus. Peut-on de toute façon écrire une histoire de la lecture en ne se fondant que sur les représentations artistiques de cette activité ? Ce n’est pas tant à une histoire de la lecture que ces œuvres devraient donner lieu qu’à une histoire de la représentation de la lecture, qui doit prendre en compte tout ce que cette représentation a de déformant, de symbolique, de mis en scène. Enfin, des distinctions seraient sans doute les bienvenues : entre autres, on devrait certainement séparer jeunes filles et femmes faites dont les représentations ne coïncident pas.

Ce livre très illustré, d’une belle facture, agréable à la lecture, constitue une première approche intéressante à l’application des gender studies dans le domaine de l’histoire de la lecture, au carrefour de l’histoire de l’art, de l’histoire des mentalités et de l’histoire culturelle. La trame chronologique qu’elle tisse permet de mettre en place de grandes périodes et l’ouvrage a le mérite, à partir d’un corpus restreint, de sensibiliser le lecteur à ces problématiques. Seule la mise en œuvre peut nous laisser sur notre faim. Plutôt qu’un discours psychologisant voire moralisant sur le passé (les pauvres femmes qui ne pouvaient pas lire…), on aurait préféré une analyse plus serrée des thèmes de ces peintures, du rôle social de ces représentations. On aurait aimé en savoir plus sur les rapports entre représentations picturales et littéraires, sur liens entre représentations et réalité de la lecture féminine, sur les commanditaires de ces œuvres et sur leurs liens avec les prescripteurs des lectures… L'ouvrage est donc fécond : il amène à se poser de nombreuses questions et ouvre des pistes qui restent largement à explorer.

Mais, finalement, que lisent-elles, toutes ces femmes ? Assurément pas la même chose que les hommes. La femme ne lit rien de quotidien, pas de revue sérieuse. Ou en tout cas on ne la représente pas en train de lire de tels écrits. Autant que la lectrice, la «chose lue» est représentative du statut que l’on assigne à la femme dans l’imaginaire d’une époque. On connaît la photo de Marylin Monroe lisant Ulysses de Joyce : cette lecture a tellement étonné que l’on a cru à une pose. Qui sait si l’on ne serait pas tout aussi étonné si l’on connaissait les autres livres lus par toutes ces femmes ? Et si la jeune fille très sage peinte par Hennig (pp.74-75) lisait Sade ? Si ce n’était pas une revue populaire que lisait la femme nue de Theodore Roussel (pp.96-97) mais un exemplaire illustré de Kant ? La signification des peintures en question en serait chamboulée...


Rémi Mathis
( Mis en ligne le 28/06/2006 )
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