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Nos vies parmi les ombres
Junichirô Tanizaki   Histoire secrète du seigneur de Musashi
Gallimard - Folio 2012 /  6.20 € - 40.61 ffr. / 241 pages
ISBN : 978-2-07-044603-2
FORMAT : 11cm x 18 cm

Marc Mécréant (Traducteur)
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Une grande part de l’œuvre de Junichirô Tanizaki s'attache aux perversions sexuelles dont sont atteints ses personnages. À l'inverse de Sade, fort complaisant avec le sujet comme on sait, Junichirô Tanizaki décrit les obsessions sexuelles dans le but de mettre l'ombre de l'homme en "lumière", ce qui n'implique nullement d'en faire l'éloge ; il s'agit chez lui de retracer le côté obscur d'une façon calme et posée, distancée, et le porter à la connaissance humaine, et non d'en faire l'apanage sous prétexte de libération. Sade, lui, était trop impliqué dans la transgression permanente, inféodé au modèle de départ au point que ce dernier le dominait même s'il prétendait le contester.

Junichirô Tanizaki défend une esthétique de l'ombre (L'Eloge de l'ombre) en réaction à l'esthétique occidentale où tout est trop éclairé (trop rationnel), s'employant à comparer divers usages de la lumière chez les Japonais et les Occidentaux. On pourrait faire un rapprochement avec Stanley Kubrick dans The Shining, qui a délibérément placé un film de terreur en pleine lumière pour indiquer que celle-ci peut être redoutablement et traitreusement destructrice (voir aussi sa critique de la science et des hommes en blouse blanche dans Orange mécanique) malgré son apparence lumineuse et donc rassurante.

Histoire Secrète du sire de Musashi met en scène un aristocrate du XVIe siècle, de l'époque Shengoku (milieu du XVe siècle - fin du XVIe). Fils aîné d'un chef de guerre vaincu par le seigneur d'Ojika, le jeune Terukatsu est pris en otage et mène, dans le château du vainqueur de son père, une vie confortable. Cela dit, il reste le fils d'un haut personnage et doit être traité en conséquence. Le seigneur Ikkansaï lui donne la même éducation qu'à son propre fils, Norishige. Quand le château d'Ojika devient la cible d'une guerre engagée par un autre seigneur, il faut que le jeune homme soit protégé de la fureur des assaillants. Il reste alors confiné dans une aile du palais avec les autres otages d'Ojika, des femmes et jeunes filles de bonne famille pour la plupart. C'est là que commence l'étrange récit de ses obsessions sexuelles.

Car ces jeunes femmes, chaque soir, lavent, peignent et prennent soin des têtes coupées des guerriers ennemis abattus ! Cette étrange corvée sanguinolente s'accomplit comme un élégant rituel. Le jeune Terukatsu intervient dans ce contexte car il veut avoir un avant-goût des combats guerriers. L'une des femmes emmène un soir le jeune homme dans le donjon. On imagine sans peine l'imagerie esthétique, belle et trouble que l'on peut tirer d'une telle scène avec ces têtes de mort éclairées à la lueur tremblotante des bougies, baignant dans les effluves de l'huile parfumée et de l'encens, délicatement peignées et maquillées par les doigts blancs et fins de ces femmes jeunes et belles. Il arrive qu'une tête soit caractérisée par l'ablation du nez car le guerrier l'aura coupé et conservé pour prouver le nombre d'ennemis qu’il a abattus. C'est en voyant une jolie jeune fille affairée sur l'une de ces têtes au nez coupé que le jeune homme ressent une singulière jouissance sexuelle. À partir de ce moment, il lui devient impossible de dissocier ce spectacle morbide de la jouissance sexuelle. Cette perversion conditionnera sa vie d'adulte.

Si Vie Secrète du Seigneur de Musashi est un titre mineur dans l'œuvre de Tanizaki, le style et le sujet restent d’une impeccable rigueur, avec, ici encore, cet attrait et cette fascination pour un tel spectacle, mais toujours aussi cette distance maintenue par l’auteur. Guerrier courageux, homme sensible, Terukatsu se transforme en un diabolique pervers quand il s’agit d’assouvir sa singulière «passion». Il trouvera plus tard différentes occasions de réitérer sa frénésie perverse, notamment avec dame Kyôki, fille du seigneur Yakushiji, épouse d'Ojika Norishige, croyant que son père a profané le cadavre de son père. Entretemps, Terukatsu aurait eu l’occasion de couper le nez de ce dernier pour se prouver qu’il est un guerrier hors pair. C’est dire la complexité du personnage et celle de ces motifs pour aller vers cette femme… Il poursuivra son périple malsain avec Shôsetsu, sa jeune épouse.

Sobriété de moyens, obsession tenue à distance, comme dans ses autres romans, Junichirô Tanizaki inspecte ainsi la part d’ombre tapie en chacun de nous.


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 14/03/2012 )
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