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Les tracées imaginaires et politiques des Lettres créoles
Patrick Chamoiseau   Raphaël Confiant   Lettres créoles
Gallimard - Folio 1999 /  7.02 € - 45.98 ffr. / 291 pages
ISBN : 2-07-040881-7
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Dans cet essai, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant tentent de retracer la genèse d'une langue et de son expression orale puis écrite. Un "avant-dire" poétique introduit cette belle entreprise qui se veut sensitive et se revendique partielle voire partiale. "Donne congé ici aux docteurs de la loi (...) décommande ces pensées vivisectrices qui médusent les chairs pour deviner une âme (...) nomme en toi ces rumeurs de vieilles bibliothèques (...) avec l'odeur sédimentaire du papier qui s'émeut d'un souvenir d'incendie. C'est d'abord ça la littérature".

Hélas, les docteurs de la loi ainsi congédiés sont remplacés par des censeurs d'autant plus redoutables que l'on serait tenté de les croire, tant ils assènent avec conviction et talent leur vision, leur interprétation de ce qui fut. Pour les servir, tous les poncifs attachés à la dénonciation de l'idée coloniale sont convoqués dans un relativisme historique absolu. Ainsi parlent-ils de "l'holocauste des holocaustes" pour la traite négrière qui aurait fait cinquante millions de "déportés" et comparent-ils la société d'habitation à "l'univers concentrationnaire". Dans un registre moins tragique, mais symboliquement essentiel, l'apparition du créole au début du XVIIe siècle est comparée à celle du français !

Malgré cela, l'on ne peut-être que captivé par le déroulement et l'émergence d'une "tracée" qui relie les derniers vestiges de la présence caraïbe aux auteurs antillais les plus contemporains. Ce défrichement littéraire s'effectue à travers l'histoire, souvent terrible, des populations de ces îles dont les deux premiers chapitres, "le registre des chroniques" et "cri en cale et silence du marron" narrent la genèse tragique. Enfin, "le conteur créole" paraît. Héritier des griots africains, il est à la fois celui qui se souvient et celui qui portera les premiers ferments d'une expression culturelle, littéraire et poétique singulière au monde de "l'habitation antillaise". Il est "dans sa parole et dans ses stratégies, riche de l'Amérique précolombienne, de l'Afrique et de l'Europe il est créole, c'est à dire déjà multiple, déjà mosaïque et sa langue est la langue créole". Mais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, pressés d'édifier de nouvelles lois, de nouvelles règles, tuent leur poésie et nous assènent alors une "oraliture créole" sic naissante dans "une dynamique questionnante qui accepte et refuse" (p. 73). Le conteur devient "oraliturain" sic plongé dans la contre-culture afin de "verbaliser la résistance" !

Après cet âge d'or de la créolité rurale, la société traditionnelle s'effondre. Les "nègres" sont libres, certes, mais avec la disparition du monde de l'habitation, pourtant honni, commence une période plus terrible encore pour les auteurs, celle de la francisation donc de l'acculturation. Ainsi s'ouvre une nouvelle ère dite "La ville, les ruptures et les ombres" : "La matrice culturelle créole sera désertée au profit des moules porteurs d'avenir de l'aliénation" ; "on passe de l'oral à l'écrit, c'est une rupture par l'énoncé ; on passe de la langue créole à la langue française, c'est une rupture par la langue ; on passe du conteur à l'écrivain, c'est une rupture par accélération". Les apôtres du métissage semblent être devenus plus frileux et les vrais métis de l'époque sont dénoncés notamment par Etienne Léro qui fustige "l'antillais qui, bourré à craquer de morale blanche, d'éducation blanche se fait un point d'honneur qu'un blanc puisse lire son livre sans deviner sa pigmentation" (p. 119). Cette dernière devient alors pour eux une "adresse". Dans le chapitre suivant, "Le retour au cri" ils poursuivront cette mise à l'index de l'idéologie mulâtre brocardée dans Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon en 1952. Fort heureusement, cette déclinaison du bréviaire marxiste sur la "conscience de classe" est agréablement illustrée par des considérations plus littéraires et de nombreux extraits d'auteurs moins polémiques que ceux précités.

Enfin, vient le grand cri de la "négritude" d'Aimé Césaire, détour fondateur d'une nouvelle identité noire mais qui voulut remplacer une illusion, l'Europe, par une autre illusion, l'Afrique. Césaire est, selon les auteurs, une sorte d'ante-créole. Il fallut, en conséquence, briser le miroir noir pour redevenir créole. Dernier tenant de la négritude, Vincent Placoly est, pour eux, celui qui amorce une autre réflexion et, "pour rompre notre rapport aliénant à la France (sa langue et sa culture)", se tourne en hispanisant qu'il n'est pas, vers l'Amérique de José Marti. Autre détour, Saint-John-Perse : sa littérature est-elle antillaise ou créole ? : "En plein triomphe de la tracée littéraire de la négritude (...) un béké trouvait dans ses premiers poèmes des accents créoles (...) que bien des poètes nègres ou mulâtres bon teint auraient pu lui envier". Ces considérations qui font place au génie d'Alexis Léger, contrebalancent heureusement les jugements simplistes et même scandaleux, portés sur son milieu d'origine : "La caste blanche créole dont certains membres souscrivent à la vision hitlérienne du monde" (p. 165).

Enfin, après la négritude, l'ère de la contestation violente des indépendantistes s'ouvre. Mais ce n'est que dans les années 1970 que la question de la défense et de l'illustration de la langue créole sera aussi portée par ce mouvement. Pourtant dès les années 1940-1950 et les travaux de Félix Morisseau-Leroy - ce dernier transposa deux pièces classiques Antigôn et Roua Kréon pour montrer que le créole est universel - la reconnaissance du créole devient un enjeu littéraire et politique. Cependant, "trop nombreux furent ceux qui lui attribuèrent (au créole) le magique pouvoir de combler les ruptures qui mènent à la vraie parole antillaise (...) il nous faudra attendre longtemps pour savoir que c'était certes une affaire de langue, mais bien plus encore une exigence de langage" (p. 210).

Après la genèse, le renoncement, le retour du cri et l'errance, la tracée des "lettres créoles" débouche dans une clairière foisonnante de talents. Celui de Frankétienne en Haïti, souvent cité comme le premier pays noir indépendant, devenu le plus pauvre également, mais aussi ceux de Simone Schwarz-Bart et d'Edouard Glissant, pour les plus célèbres. Le bouquet final de cet essai est un éloge de la créolité à travers sa littérature : "maintenant nous nous savons Créoles. Ni Français, ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, ni Levantins, mais un mélange vivant..."

En définitive, l'objectif des auteurs est moins de dresser une anthologie de la littérature et de la poésie créoles que de prouver qu'elles caractérisent et définissent l'existence d'une langue propre, expression d'un peuple et on le suppose pour certains, d'une nation autonome. Cette ambition, qui prend place dans les débats actuels sur le statut des langues régionales en France et sur le communautarisme, est servie par l'incontestable talent littéraire des auteurs et de ceux qu'ils citent abondamment. En revanche, on ne peut-être que sceptique devant une construction intellectuelle pratiquant, à dessein, amalgame et relativisme dans un "tout vaut tout" politiquement correct.

Enfin l'historicité du récit est hélas en permanence gâchée par une grille de lecture simpliste dont on espérait être revenu. En forçant le trait, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant sont experts dans ce domaine, ils en viendraient à regretter l'âge d'or des plantations, parce qu'elles ont forgé une conscience de classe et à vilipender l'émancipation et la politique d'assimilation comme étant le début de "l'aliénation forcenée : la francisation". S'agissant du métissage culturel le relativisme est, là aussi, absolu. Toutes les influences culturelles sont jugées à la même aune et leur résultante, le créole, est pour eux la forme achevée et majeure d'une expression culturelle donc politique. C'est pourquoi, ils fustigent le félibrige de Frédéric Mistral lequel recouvre, selon eux, une "conception archaïsante, folklorique et conservatrice au plan politique des cultures locales" (p. 143). L'on comprend bien, dès lors, les enjeux d'une telle démonstration. Chacun jugera...


Hervé Lemoine
( Mis en ligne le 23/07/2001 )
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