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Descente aux enfers de la misère
George Orwell   Michel Pétris   Dans la dèche à Paris et à Londres
10/18 - Domaine étranger 2001 /  7.33 € - 48.01 ffr. / 291 pages
ISBN : 2-264-03039-9
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1927, quelque part en Birmanie britannique, un jeune homme se décide à franchir le pas. Il veut écrire, il sera écrivain. Première étape, démissionner de cette insipide police coloniale. Ensuite s’éloigner de son milieu, de ses "connaissances", de son pays. Orwell s’installe à Paris, écrit des nouvelles, jugées "immatures" par son agent littéraire, et bientôt connaît la dèche - faute de percée dans le milieu de l’édition. Ce livre en est le récit. Dans la veine de Swift, de Jack London, auteurs chéris d’Orwell - justement.

Comme l’a écrit quelques part Antoine Blondin, les mots sont ennuyeux, voire traîtres : un grand livre, un auteur sincère, ça ne dit pas - plus - grand-chose. Les mots, utilisés à tort et à travers, sont usés jusqu’au trognon. Il faut alors ruser pour écrire son admiration ; biaiser. Disons donc qu’il s’agit d’une oeuvre inattendue C’est à dire ? Et bien ce livre est inespéré, impensable, il s’impose dans sa singularité. Etoile solitaire, joyau dans le paysage éditorial, également.

Singulier est le regard orwellien sur la misère. Dans son Voyage au bout de la nuit, Céline - Bardamu parle des "mignons du Roi Misère". Dragueur et enculé, le mignon filoute avec sa maîtresse implacable. Il n’y a pas de jugement à faire là-dessus, c’est la Loi qui s’impose au pauvre. Dans le fond, Orwell n’est peut-être pas très loin de le penser, lorsque ici ou là, il décrit la poisse, la bêtise et la cruelle ruse des miséreux. Mais chez lui nulle trace du cynisme célinien. Il faut prendre l’expérience d’Orwell non comme un "voyage jusqu’au bout de sa propre nuit", mais bien au contraire, comme un dépouillement, un baptême laïc, bref, un nouveau départ. L’entrée d’Orwell dans la sombre misère se fait avec un "regard" d’une blancheur immaculée, virginale.

Orwell est peut-être plus proche de Léon Bloy. L’auteur chrétien magnifie La Femme pauvre, lorsque dépouillée de tout, elle accède enfin à l’univers spirituel. On peut fortement douter qu’Orwell rencontre la glorieuse figure christique dans les traits usés d’un plongeur parisien ou la toux d’agonie d’un cheminot croisé à Londres ! Mais enfin "la faim réduit à un état où il n’a plus de cerveau, plus de colonne vertébrale. L'impression de sortir d’une grippe carabinée, de s’être mué en méduse flasque", voilà qui renvoie l’écho des plaintes de Bloy sur l’état de misère. Dit autrement, ils partagent l’expérience intimement vécue de la pauvreté, ce qui rend leur prose particulièrement aiguë, lui confère même quelque chose d’essentiel - en la purifiant de la tentation esthétique, du jeu intellectuel, de la démonstration abstraite. L’un et l’autre font toucher la substance, l’âpreté, la rugosité de la vie.

Singulier est le regard orwellien sur ses compagnons d’infortune. Orduriers, géniaux, roublards, généreux, inventifs, assassins sont tour à tour les hommes que l’on rencontre au fil des pages de Dans la Dèche… Pensons, par opposition, au comique en même temps que pathétique Mr Bonhomme - alias "Monsieur Cogito" - crée par Zbigniew Herbert qui réinvente l’Homme sans qualité - une des plaies de ce XXe siècle : "Monsieur Cogito peut être fier de lui. Il a franchi la limite de la vie de bien d’autres animaux". L’ironie mordante du poète Polonais décrit la vie de l’anti-héros. Elle ressemble à un long dimanche après-midi pluvieux. On sent, instinctivement, cette gelée qui pétrifie tout ce qu’elle touche du bout de son doigt de misère, créant l’anti-héros des villes informes que l’on retrouve, justement, dans le roman d’Orwell, Un peu d’air frais ! Les autres noms de la pauvreté sont uniformité ou encore ennui. Le grand mérite d’Orwell est de montrer cela, tout en peignant par contraste des figures lumineuses de "pauvres".

Comment se fait-il qu’Orwell ressorte indemne de ses péripéties ? Que son regard garde sa fraîcheur ? Il fait penser au mime Baptiste dans Les Enfants du Paradis : funambule, il glisse au-dessus du Boulevard du crime dont il nous dévoile les nauséabondes effluves, sans glisser dans la boue. Un exploit !


Vianney Delourme
( Mis en ligne le 23/05/2001 )
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